QU'EST-CE QU'UNE SOCIÉTÉ ?
2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (22 novembre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, qu'est-ce qu'une société ? Qu'est-ce qui fait une société ? Il faudra bien qu'un jour ou l'autre on finisse par se reposer cette question, quand on aura mené à terme, par exemple, ce grand processus de notre civilisation moderne de la machine, de la production qui ressemble à s'y méprendre à une grande entreprise de "démocratisation de l'esclavage" puisqu'il faut que tout le monde travaille pour que tout le monde jouisse et puisse consommer. Il faudra qu'un jour ou l'autre, c'est périodique dans l'histoire de l'humanité, on se demande à frais nouveaux quel est le sens de la société humaine et la réalité qui la constitue.
Car c'est une des spécificités, une des marques de l'humanité de l'homme : il y a maintenant plus de vingt trois siècles, l'homme a été défini comme homme politique, comme homme vivant en société. Et par conséquent l'identité personnelle de l'homme nous apparaît pratiquement inséparable du fait qu'il vit aussi dans la société : Robinson Crusoé, cela n'existe pas. Et je voudrais, pour ma part, modestement, réfléchir avec vous ce matin sur ce sujet, car il nous introduira directement au mystère du Christ Roi que nous célébrons aujourd'hui.
Qu'est-ce qui fait une société ? Je crois simplement que ce qui constitue une société humaine c'est que des hommes y donnent la vie et que d'autres la reçoivent. On entre dans une société non pas parce qu'on déciderait par soi-même d'y rentrer, mais on y est accueilli, on y est suscité, on y est appelé : c'est le mystère de la génération et le mystère de la paternité. On fait partie d'une société parce que la vie nous a été donnée et qu'ayant accueilli cette vie, notre propre existence se passe à ratifier ce don de la vie que nous avons reçu.
Une société, c'est ce tissu extrêmement complexe où plusieurs individus humains reçoivent la vie et la donnent, l'accueillent, la font s'épanouir et finalement la donnent à leur tour. La société est intimement liée au phénomène de la vie. C'est la raison pour laquelle peut-être les théoriciens de l'époque moderne, je pense entre autres à Jean-Jacques Rousseau qui est l'inspirateur de la plupart d'entre eux qui ont essayé de nous persuader que la société résultait d'un contrat social ont, sans s'en rendre compte, plus ou moins négligé cet aspect-là. Ils ont imaginé des libertés qui, tout d'un coup, passaient un contra entre elles. Mais ces libertés comment existeraient-elles si elles n'étaient pas enracinées dans une vie ? Et ces libertés comment surgiraient-elles si elles n'avaient pas été suscitées par le don d'une vie ? Pour qu'il y ait société, avant la liberté, bien avant la liberté et les autres attributs qu'on lui adjoint si volontiers, il faut qu'il y ait don, accueil et déploiement de la vie. C'est pourquoi, petite parenthèse, je pense que l'avenir de nos sociétés modernes se mesurera à la qualité qu'elles manifestent dans le souci de cette dimension-là. Et sur ce point, notre bonne société française n'est peut-être pas à la veille de recevoir le prix Nobel. Toute société est liée fondamentalement à la vie, à la vie comme accueillie, à la vie comme donnée, à la vie comme partagée. Une société, c'est d'abord un vouloir vivre.
C'est seulement dans un deuxième temps que cette société se donne des institutions, des coutumes, des traditions, une culture et des personnes qui exercent un pouvoir politique. Mais tout ceci est déjà d'un autre ordre. Tout ceci relève de la réalité des signes, des signes fort importants et tout à fait respectables, nullement réductibles à de simples conventions arbitraires mais des signes quand même. Les institutions politiques ne font pas la société, elles en émanent et n'ont comme but et comme raison d'être que de promouvoir le bien de cette société. Les institutions sociales, la répartition des richesses ou des connaissances relèvent aussi de décisions, parfois même de conventions, on s'en aperçoit toujours quand on a sa feuille d'impôts sous les yeux. Et, avec tout ce système de signes, on essaie de promouvoir un certain vouloir vivre ensemble, de la façon la moins mauvaise possible. Et c'est pour cela que ces systèmes sont toujours un peu approximatifs. Et de ce point de vue-là, on pourrait dire, sans grand risque de se tromper, que la plupart des systèmes d'institutions politiques se valent. Je ne parle pas évidemment de cette page tournée, des institutions politiques perverses qui ont été celles du communisme léniniste qui, au lieu d'être un service de la société, constituaient littérale ment une cancérisation, une destruction de l'intérieur de celle-ci. Et c'est d'ailleurs là qu'il y a lieu de s'étonner, en voyant comment des sociétés ont pu se débarrasser, se guérir d'un tel cancer, c'était la première fois que cela arrivait dans l'histoire de l'humanité, si tant est qu'elles soient vraiment guéries ! Toujours est-il que ce qu'on qualifie de royauté, de démocratie, de monarchie constitutionnelle, de tyrannie, de république, tout ceci constitue un système de signes qui vient pour ainsi dire se mettre au service du bien vivre ensemble, au service du "bien commun". Il a fallu évidemment que les hommes, à travers l'expérience de l'histoire, la réflexion et la sagesse, à travers échecs et souffrances, essayent d'améliorer les systèmes. Mais c'est de l'ordre des signes et c'est différent de la société elle-même telle que nous l'avons définie comme ce lieu où la vie humaine est donnée et reçue.
C'est ici peut-être que nous touchons au plus près le mystère de la royauté du Christ. Car la royauté du Christ n'est pas le démarquage d'un système royal ou monarchique qui serait appliqué à la création. La royauté du Christ a ceci de particulier qu'elle n'est en aucun cas symbolique. Réfléchissez-y un instant : le Christ est roi non pas au sens où David était roi, c'est-à-dire le symbole de l'unité du peuple, au sens où la reine d'Angleterre est, selon la tradition anglaise, la garante de l'unité du Royaume Uni, mais sans être par elle-même l'unité du Royaume. Le Christ, lui, est réellement le roi de l'univers, le roi du cosmos. Il ne l'est pas à titre symbolique, Il l'est à titre pleinement réel. Chez Lui, la royauté n'est pas une représentation ni une mise en scène, ce n'est pas un ensemble de conventions protocolaires, Il n'est pas roi par un jeu d'institutions. Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle on ne pourra jamais se prévaloir de la royauté du Christ pour la transférer sur aucun régime politique que ce soit, dans le désir de lui conférer une légitimation transcendante. Ce serait profaner la royauté du Christ que de considérer ce qui est la réalité ultime de la création en la réduisant à un niveau symbolique d'institutions politiques, car elle est, à proprement parler, inaliénable.
Et que signifie-telle ? Elle signifie que le Christ est réellement roi, celui par qui et en qui la création est ce qu'elle est. C'est en Lui que le monde a été créé. On ne peut pas dire qu'à l'époque royale, la société française était créée par Louis XIV, pas plus qu'elle n'est créée aujourd'hui par "Dieu", l'autre ! En réalité, aujourd'hui, la création est fondée dans le mystère même de la royauté du Christ, en ce que tout ce qui existe, existe que par Lui, à titre réel. Et donc tout ce qui est de l'ordre de la création, tout ce qui est de l'ordre de l'existence de ce monde, tout ce qui est de l'ordre des sociétés, tout est porté réelle ment par la présence personnelle du Christ, le véritable roi qui constitue le monde comme monde, la société comme société, les personnes comme personnes. C'est en Lui que nous avons été créés, nous disait tout à l'heure l'épître aux Colossiens.
Mais il y a plus encore. Le jour où Dieu a voulu manifester cette Seigneurie du Christ sur sa création, le Verbe de Dieu, le Fils éternel de Dieu, Celui qui est véritablement de toute éternité le Roi de la création, s'est incarné. Et là encore, ceci nous éclaire sur ce que signifie la virginité de Marie. On en voit ici une application "politique" directe : lorsque Jésus, le Fils éternel de Dieu est entré historiquement dans la société des hommes, Il n'y est pas entré comme tout autre homme au titre de ce pacte social fondamental de l'amour entre un homme et une femme qui fonde la venue au monde et l'existence d'une enfant. Il a radicalement créé l'humanité par laquelle Il entrait dans la société des hommes. Il y est "entré par la grande porte", non pas comme un "sujet" de cette société, dépendant de la société, dépendant des structures habituelles de l'amour d'un homme et d'une femme qui font naître un nouvel homme à la vie et à la société. Mais en naissant de Marie seule, Il a façonné son être d'homme à partir de ce qu'elle Lui donnait d'humanité, mais en se faisant homme de sa propre initiative. C'est le seul être humain Jésus qui soit venu au monde de cette façon. Et donc la virginité de Marie n'est jamais que le reflet "politique" de la royauté du Christ.
A ce moment-là, Il a voulu y manifester la royauté, non pas en acceptant une royauté symbolique, celle que voulait précisément Lui offrir le peuple juif à la fin de la multiplication des pains. Il se déroba, car Il craignait qu'ils ne le fissent roi. Mais Il a voulu une royauté réelle, celle par laquelle Il a accepté de se faire, dans l'amour et dans le pardon, le serviteur de toute l'humanité, à tel point qu'Il n'a accepté la proclamation du titre de roi que sur sa croix, quand il n'y avait plus aucune équivoque possible sur le sens même de sa royauté. Lorsqu'un homme est cloué au pilori et au gibet et qu'on met sur sa tête le motif de sa condamnation en disant qu'Il est roi, on peut vraiment considérer qu'il s'agit de la pire moquerie, ce qui était d'ailleurs le but recherché par Pilate, que le procurateur a bien souligné quand il a dit aux juifs : "Ce que j'ai écrit, cela reste écrit". Et donc, au moment où il n'y a plus d'équivoque possible, où Jésus ne peut plus revendiquer aucun signe reconnu de royauté symbolique, au moment où Il est abandonné de tous, dans la plus grande déréliction, c'est alors qu'Il montre qui Il est : le Principe de recréation d'un monde nouveau à partir de rien. Ce n'est pas symbolique, car du point de vue humain il n'y a plus rien. "Il était si défiguré, Il n'avait ni beauté ni éclat, Il avait été réduit à rien. Il n'avait plus d'apparence humaine" (Isaïe, 53-54). Et c'est là où précisément apparaît la plénitude de sa Royauté. On peut d'ailleurs mettre cela en relation avec le fait que, lorsque Pilate et Jésus discutent au moment du procès, Pilate demande : "Alors Tu es roi?", autrement dit : "Si Tu as une royauté, quel est ton pouvoir politique ?" Et Jésus fait dériver la question sur la vérité. Et Pilate Lui dit alors : "mais qu'est-ce que la vérité ?" Ce qu'il faut comprendre ainsi : "Je n'ai pas de prises sur la vérité. Si Tu es un vrai roi, moi je n'exerce qu'un pouvoir symbolique, celui de l'empire romain".
Alors, frères et sœurs, si nous voulons bien prolonger notre réflexion, cela nous fait mieux comprendre le mystère de l'Église. Elle est la société dans laquelle Celui qui donne la vie, c'est le Christ. Et celle qui nous accueille durant cette vie c'est le peuple des croyants, c'est l'Église. La fête du Christ Roi, c'est donc la fête du corps du Christ. C'est le fait que, recevant du Christ la vie, nous entrons par le baptême dans ce grand pacte de vie qui est le pacte de la vie éternelle. C'est là le contrat social de la vie de l'Église : c'est le fait que nous recevions la vie de Dieu non pas à un quelconque titre symbolique comme roi, mais comme venant réelle ment de Celui qui donne la vie et nous recevons une vie réelle et participons réellement à cette souveraineté du Christ sur sa création.
Alors au cours de cette eucharistie qui termine l'année liturgique, demandons au Seigneur qu'Il nous donne ce sens véritable de sa royauté, non pas une royauté qui serait une transposition des pouvoirs symboliques qu'un homme exerce sur la société. Le Christ n'est pas un roi des rois au sens où Il serait plus roi que les autres dans l'ordre symbolique. Mais puissions-nous découvrions le sens réel de la royauté, sa Seigneurie et son pouvoir de donner sa vie, le pouvoir réel de faire naître et le pouvoir de susciter au cœur de chaque homme ce qui est le plus précieux : le mystère de sa liberté enracinée et transfigurée par la vie éternelle.
AMEN