FACE À TOUS LES POUVOIRS, VOILÀ CELUI QUI EST LE NÔTRE

Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (24 novembre 1991)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Tu l'as dit : "Je suis Roi". Pilate lui-même pré­sentant Jésus aux Juifs dira : "Voici votre Roi". Pilate a craint un moment pour son pro­pre pouvoir, lorsqu'on lui a amené cet Homme qu'on accusait de se faire Roi, il a certainement craint pour sa propre puissance. C'est pourquoi la comparution devant Pilate prend une telle importance et que Pilate, ce gouverneur de Judée, lui pose deux questions, fon­damentales à ses yeux : "D'où es Tu" ? et "Es-Tu le Roi des Juifs" ? Savoir si sa propre puissance et son propre pouvoir ne sont pas enjeu face à cet Homme. Mais Pilate se rend vite compte qu'il n'a rien à crain­dre de Jésus, que cet Homme ne peut rien contre lui, qu'Il n'a pas le pouvoir que lui Pilate avait peur de trouver chez Jésus. C'est pourquoi Pilate va vite trans­former cette accusation de royauté à l'égard du Christ en mascarade, en dérision, il va d'abord le livrer aux soldats qui vont le flageller, Lui cracher sur la figure en s'inclinant devant Lui comme on s'incline devant un roi, en le couronnant d'épines, une couronne bien dérisoire par rapport à tous les symboles fastueux d'une monarchie, un manteau de pourpre, manteau que le Christ lavera dans le sang et qui, pour l'instant, signifie le mépris que l'on a pour la puissance de Jé­sus. Pilate lui-même ira jusqu'au bout, faisant monter et asseoir Jésus sur le tribunal, sur ce lieu qu'on ap­pelle Gabbatha qui veut dire hauteur, éminence. Il assoit le Christ enveloppé dans sa pourpre et couronné d'épines, en disant aux juifs : "Voici votre Roi". Pilate n'avait en effet rien à craindre pour son pouvoir poli­tique, pourtant il se sent obligé de mener cet Homme jusqu'à la mort. Car les Juifs, eux, au mépris de leur histoire, ne reconnaissent plus Dieu comme Roi, ils reconnaissent César comme roi "nous n'avons pas d'autre roi que César. Si tu le relâches tu n'es pas l'ami de César, qui se fait roi, s'oppose à César". Et Pilate ira jusqu'au bout de la dérision et du mépris lorsqu'en crucifiant Jésus, il plante cet écriteau sur le haut de sa tête : "Jésus, Roi des Juifs".

Mais alors à quel moment la puissance du Christ se révèle-t-elle ? Mais où est-il le pouvoir de Jésus? puisqu'il n'est pas comparable au pouvoir de ces hommes, où réside-t-il ? "Mon Royaume n'est pas de ce monde". Voilà la réponse de Jésus. Son Royaume n'est pas de ce monde et son Royaume s'inaugure au moment le plus dérisoire, le plus vide de sa vie, celui de la croix. Jésus entre en possession de son Royaume au moment même où Il est élevé sur la croix. Il fallait que le Fils de l'Homme soit élevé pour que l'on puisse voir sa gloire. Pour que l'on puisse voir et comprendre la puissance du Christ, il fallait justement qu'il soit élevé, c'est-à-dire qu'Il passe de ce monde à son Père, qu'Il passe de ces réalités terrestres vers le Royaume de Dieu, vers la gloire qu'Il avait de toute éternité. Il faut que le Christ soit élevé, qu'Il entraîne la terre vers le ciel. C'est pourquoi saint Jean voit dans le signe de cette élévation de la croix, l'inauguration du Royaume de Dieu, c'est la terre qui entre auprès du Père, c'est notre humanité qui com­mence sa glorification, c'est la puissance de Dieu qui commence à agir dans les cœurs, au cœur même du mépris, de la dérision et de la mort. La puissance du Christ agit dans notre humanité parce qu'Il a fait le don de sa vie. Le pouvoir royal du Christ consiste dans le don de sa vie aux hommes, don de la vie éter­nelle. Et c'est pourquoi ce Royaume n'est pas de ce monde, parce que la plénitude et l'achèvement de ce Royaume se réalisent dans ce qu'on appelle l'escha­tologie, dans la venue du monde à venir, dans la ve­nue du Royaume de Dieu, dans la perfection complète du Christ réalisée par la totalité de notre humanité rachetée par le don de la vie de Dieu. Voilà le pouvoir royal du Christ. Voilà pourquoi nous fêtons le Christ Roi.

Est-ce à dire que si le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde, et si pourtant nous fêtons le Christ Roi, il s'agit pour nous devoir, comme l'a constaté Pilate, qu'il n'y a aucune relation entre pouvoir politi­que et pouvoir du Christ, et qu'alors cette fête se ré­duit à une pure méditation spirituelle. Aujourd'hui que signifie pour nous cette Présentation du Christ Roi. Les premiers chrétiens le disaient eux et c'est une première attitude Dieu seul est notre Roi. Et ils obéis­saient à tout ce que l'état demandait, mais ils dé­niaient, ils refusaient à ce pouvoir d'être sacré. C'est pourquoi les premiers chrétiens allaient au martyre, ils refusaient de voir, dans la personne de César, Dieu, Ils refusaient de voir dans le pouvoir politique une quelconque possibilité de sacré, de pouvoir influer sur la vie personnelle des gens, sur leur foi et leur atta­chement fondamental à Dieu, et à ce que cela impli­quait dans leur vie. Mais utiliser le terme de Christ Roi ne fut pas toujours très facile, même pour l'Église. Et Dieu sait, et ça a pu être une deuxième attitude, qu'on a voulu au contraire avec cette expression, confondre pouvoir politique et pouvoir du Christ, pouvoir de Dieu. Et l'apogée de cette confusion fut ce Moyen-Age où il y eut analogie des pouvoirs, confu­sion du rôle joué par le pouvoir politique et celui joué par la foi, confusion dans laquelle l'Église, s'en est donné parfois à cœur joie, jouant les médiations hu­maines à la place du pouvoir politique, remplaçant par sa propre volonté aux visées humaines, la volonté de Dieu, en agissant directement sur un pouvoir tempo­rel. C'est ce qu'on appelle une volonté de théocratie où les pouvoirs autonomes et intermédiaires sont ré­cupérés au profit des hommes d'Église.

Et puis il peut y avoir une troisième signifi­cation et attitude lorsque l'on parle du Christ-Roi. C'est celle de croire que justement le Royaume n'est tellement pas de ce monde qu'il n'y a même plus à s'intéresser à ce qui se passe dans ce monde, que la Royauté du Christ, elle est pour les cœurs purs, pour élever seulement les pensées et les cœurs vers le Dieu créateur de l'univers. C'est alors croire que ce monde, le pouvoir politique et tout ce qu'il entraîne peut aller de soi, et puisque justement il est autonome, puisqu'il n'est qu'une méditation humaine, il n'entre pas dans la perspective d'un royaume eschatologique. C'est une attitude où seul compte l'aspect spirituel qui ne doit surtout pas se mondaniser. On se désintéresse alors du monde.

Ces trois attitudes nous renvoient à cette question : "mais que faisons-nous justement de la signification et de la proclamation "Christ Roi" ? En sommes-nous les sujets ou les disciples ? et quelle doit être l'implication de ce terme par rapport au monde et notre attitude par rapport au pouvoir il faut le savoir, frères et sœurs, le pouvoir politique n'est qu'une médiation humaine. Et il a sa propre autono­mie. Mais aussi, et ça, il ne faut pas l'oublier, c'est ce que Jésus Lui-même dit à Pilate : "Tu n'aurais aucun pouvoir sur Moi s'il ne t'avait été donné d'en haut". Mais cela ne veut pas dire que le pouvoir politique agit en lieu et place de Dieu. Il n'est qu'une médiation humaine, il a sa propre autonomie. Et Dieu lui donne cette autonomie pour qu'il puisse agir dans son do­maine propre. C'est pourquoi Dieu ne respecte pas simplement les libertés mais il les a créés. C'est pour­quoi le pouvoir politique n'a pas son sens en lui-même, n'a pas sa fin en lui-même. Ce qui donne sens aux choses, c'est justement la vie de Dieu, c'est l'appel fondamental et radical à donner à l'homme un sens à sa vie, de sa naissance à sa mon, dans une réponse libre. Aussi il est important de ne pas confondre pou­voir politique et pouvoir du Christ.

Aujourd'hui encore nous pouvons tomber dans plusieurs pièges, nous pouvons encore à l'heure actuelle vouloir mélanger les genres. Et nous ne sommes peut-être pas à l'abri de vouloir influencer sur le pouvoir. Et peut-être ne faudrait-il pas confondre, par exemple, nouvelle évangélisation de l'Europe avec volonté de faire une nouvelle théocratie. Il ne s'agit pas de ça, frères et sœurs, il ne s'agit pas de revenir en arrière, Il s'agit d'aller de l'avant, vers le Royaume de Dieu, vers la portée et la fin eschatologiques de ce Royaume, sinon nous tomberions encore plus bas, nous tomberions, pour parodier ce que dit un auteur, dans une clérocratie, ce qui est pire, c'est les travers de la cléricature et de la bureaucratie. Mais il ne s'agit pas non plus de se désintéresser de ce monde, sous prétexte que le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde, de croire que le pouvoir politique vit son dé­ploiement par lui-même et que, nous, nous faisons ce que nous pouvons avec notre salut qui est sans lieu du coup avec notre humanité. Le pouvoir aujourd'hui est une chose qui s'exprime très facilement sous de mul­tiples facettes : pouvoir du fric, pouvoir du sexe, pou­voir de la puissance. Et nous n'aurions rien à dire lorsque ces pouvoirs atteignent au sens même de la vie ?

Mes frères, rappelez-vous que le Christ donne sa vie, fait le don de sa vie, et que quand il s'agit d'at­teindre, pour le pouvoir politique, à la vie et à l'inté­grité des personnes, nous avons quelque chose à dire. Ce serait la pire des choses de laisser se déployer un pouvoir dont on ne se méfie pas toujours, celui des sciences et de croire que, seule, la science est capable de dire à quel moment un embryon à la vie et si un vieillard peut encore exister dans notre société. Savoir si, au niveau moral, le sexe a le droit de régner au mépris de la personne et de ce qu'est une personne, et de bestialiser l'homme. Parce que le Christ donne sa vie éternelle, et c'est là son pouvoir, et parce que jus­tement du début de notre vie don du Créateur jusqu'à la fin, il nous appelle à autre chose qu'à simplement considérer notre corps, notre âme et notre vie réduite à une simple chosification. Quelle doit-être alors notre attitude ? Il ne faut pas tomber dans le piège.

Frères, nous ne pouvons avoir qu'une seule attitude, c'est celle du Christ : rendre à César ce qui est à César et reconnaître la source du sacré. Le Christ, dans toute l'évangile, nous montre ceci Il en­lève au lépreux sa maladie, Il tire l'aveugle de la masse de ses ténèbres, mais Il n'enlève pas au jeune homme riche son avoir, il arrache les sourds au poids du silence, mais Il n'arrache pas le grand-prêtre à son savoir, Il répond à tous les affamés, Il comble le vide de leur faim, mais Il n'enlève pas à Pilate la certitude de son pouvoir. C'est pourquoi il faut saisir que nous voyons notre Roi, nous Le comprenons lorsque nous faisons attention aux plus petits. Face à tous les pou­voirs, voilà celui qui est le nôtre. Et c'est pourquoi tous les évangiles qui ont trait justement au pouvoir du Christ et à sa Royauté, Le présentent comme le Roi-Juge, non pas le Roi dérisoire assis sur le tribunal de Pilate, mais le roi jugeant chaque homme au regard de son pouvoir sur ce monde et disant : "En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à Moi que vous l'aurez fait" (Mt 25,40). Et c'est là, c'est cette sauve­garde de la personne et de la vie du plus pauvre, du plus méprisé comme le fut notre Roi, comme le fut le Christ qui est l'alliance parfaite entre le divin et l'hu­main et l'équilibre parfait de notre attitude face au pouvoir. Reconnaître dans le petit le Christ et recon­naître avec lui qu'il a toute la valeur que le Christ lui a donnée parce qu'Il a livré, Il a donné sa vie pour lui, et que ça s'est sacré. Dire, quand on voit le pauvre, par rapport à toutes les oppressions du pouvoir : "Le pauvre, voici notre Roi".

 

AMEN