LA ROYAUTÉ DU CHRIST N'EST PAS DE CE MONDE MAIS ELLE EST A L'ŒUVRE DANS CE MONDE

Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (25 novembre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, nous voici donc parvenus à la fin de l'année liturgique. Et de même que cette année liturgique, avec le premier dimanche de l'Avent, commence par la méditation du retour du Christ, de la fin du monde, du Royaume nouveau, de la même manière aussi, elle se termine en méditant la Parousie, cette venue de Dieu sur la terre. Aussi, de­puis quelques semaines déjà, nous lisons l'Apoca­lypse, le discours eschatologique du Christ avant sa Passion pour concentrer notre regard sur ces derniers temps de l'histoire.

Alors, nous pouvons nous demander pourquoi célèbre-t-on en ce dernier dimanche de l'année le Christ, Roi de l'univers ? Bien sûr nous pourrions dire que c'est pour terminer en beauté, pour couronner l'année par une fête plus splendide que d'autres. Mais je crois qu'il y a beaucoup plus profond que cela. Si nous célébrons en cette fin d'année liturgique le Christ Roi de l'univers, c'est parce que précisément cette royauté du Christ est une royauté qui a à voir avec la fin des temps, avec la fin de l'histoire. Le royaume dont le Christ est Roi, c'est le royaume des cieux dont nous parle si souvent l'évangile, c'est ce royaume nouveau, ce royaume à venir, ce royaume éternel, et c'est donc en jetant notre regard vers ce futur du re­tour du Christ que nous contemplons le royaume et la royauté du Christ.

Mais alors, est-ce à dire que le Christ n'est pas présentement Roi de l'univers, Roi de l'humanité ? est-ce que cette royauté du Christ est purement et simplement future ? est-ce que nous devons la ren­voyer dans un avenir plus ou moins lointain ? A plusieurs reprises déjà, nous avons eu l'occasion de méditer sur ce Royaume de Dieu qui, bien sûr, est encore à venir, ce Royaume qui est la béatitude qui nous est promise. Et à plusieurs reprises, nous avons déjà dit que, si ce Royaume ne doit s'accomplir que dans l'éternité bienheureuse, il est pourtant déjà commencé. Et, d'une certaine manière, l'Église est l'inauguration, l'ébauche, le commencement de ce Royaume. Pour la même raison, le Christ, dont la royauté ne prendra toute sa mesure qu'à la fin des temps, est déjà Roi car sa royauté, comme le royaume, est déjà inaugurée dès maintenant dans le monde.

Mais alors, qu'est-ce que cette inauguration présente de la royauté du Christ ? Il est bien clair qu'au niveau des structures du monde, des structures économiques, politiques, humaines de ce monde, la royauté du Christ n'est pas particulièrement visible. Il est clair que les gouvernements n'ont qu'un souci très modéré de la royauté du Christ sur toutes les nations. Il est clair que les hommes se déchirent, se haïssent, luttent les uns contre les autres et que cela n'a pas beaucoup changé depuis le début de l'histoire et que, de nos jours, les choses ne vont pas beaucoup mieux, elles vont peut-être même plus mal. En tout cas la capacité de l'homme d'être un loup pour l'homme n'est pas du tout achevée ni guérie. Le royaume du Christ dont nous dirons tout à l'heure dans la préface qu'il est un royaume de vie et de vérité, un royaume de grâce et de sainteté, un royaume de justice, d'amour et de paix, ce royaume n'est pas encore instauré visiblement sur la terre. Il n'y a pas de paix sur la terre, il y a trop peu d'amour et de justice sur la terre. La grâce est bien loin d'avoir encore pénétré tous les cœurs qui sont sur la terre, la vérité ne règne pas dans les esprits ni la vie dans les corps. Le royaume du Christ n'est pas encore instauré visiblement.

Alors, nous allons peut-être nous consoler en disant : c'est un royaume invisible, un royaume inté­rieur, un royaume purement spirituel. Mais alors, est-ce que ce royaume intéresse vraiment l'univers ? est-ce qu'il intéresse vraiment l'humanité ? L'homme n'est pas seulement un esprit, l'homme n'est pas seulement un cœur, il est aussi un corps, l'homme est aussi un corps social, nous vivons en communauté, il y a des communautés humaines qui assument une part im­portante de notre vie. Si la royauté du Christ est pu­rement intérieure, purement invisible, alors qu'en est-il de tout cet aspect charnel de l'homme, de tout cet aspect visible de l'humanité, de tout cet aspect social, voire international de l'humanité ? Tout cela échappe donc à la royauté du Christ. La royauté du Christ est simplement une royauté des esprits et des cœurs. Et encore, au plan de la culture, au plan des idéologies même, les esprits échappent largement à cette royauté du Christ. Pouvons-nous nous consoler à bon compte, en disant que la royauté du Christ est purement invi­sible et intérieure ?

Un roi, ce n'est pas quelqu'un qui a été choisi par les autres hommes pour être leur délégué selon un mode représentatif comme dans une élection. La rela­tion du roi au groupe social, au peuple dont il a reçu la charge, est d'ordre symbolique. Un roi, c'est un individu comme les autres individus, mais en qui cha­cun peut se reconnaître et c'est un individu humain en qui l'individu humain, comme tel, est porté à son maximum d'intensité et d'honneur. C'est la significa­tion même de la royauté de telle sorte que, entre le roi et chacun des membres du groupe, chacun des indivi­dus qui constituent le groupe, il y a, il doit y avoir, c'est la raison d'être de la royauté, même si beaucoup de royautés ne réalisent que très imparfaitement cette signification, entre le roi et chacun des membres du groupe, il doit y avoir une immédiateté telle que cha­cun puisse se reconnaître en lui et que le roi puisse et doive assumer le destin de chacun des membres du groupe. Je vous ferai remarquer que c'est exactement ce que Jésus dit dans cette parabole du jugement der­nier que nous entendions tout à l'heure : "Ce que vous avez fait à ce tout petit qui est mien, c'est à moi que vous l'avez fait". Par ces paroles, il définit très exac­tement ce qui est le roi, du moins ce qu'il devrait être et il s'affirme par là, même le roi par excellence celui qui remplit pleinement la notion de roi.

Le Christ est donc Roi parce qu'II est déjà ressuscité, parce qu'en Lui est déjà accompli non seulement, spirituellement, mais charnellement, mais réellement, ce qui est la destinée de gloire de tous les individus de ce royaume qu'est l'humanité. Chacun de nous peut reconnaître dans le Christ ce à quoi nous sommes appelés, ce que nous devons réellement de­venir. Il y a entre le Christ ressuscité et nous une communauté de destin et le Christ doit être en immé­diateté de contact avec chacun d'entre nous, et c'est ce qui se passe par la grâce. Le Christ par la grâce est immédiatement contemporain, Immédiatement pro­chain, Il est le prochain direct de chacun d'entre nous. Et la gloire du Christ n'est pas une gloire que nous contemplerions de loin, avec admiration et avec éventuellement envie, la gloire du Christ, c'est notre gloire réalisée en Lui en vue de se réaliser en nous. Car la royauté du Christ n'est pas simplement une royauté symbolique, au sens où Il manifesterait ce que nous devrions être, ce que nous serons appelés à être. Cette royauté est une royauté effective, est une royauté communicative, efficace, car ce qu'Il est le principe réel, actif de ce que nous sommes en train de devenir.

Ce que nous devons devenir, c'est ce monde nouveau que nous appelons le royaume dans lequel nous serons, de l'intérieur, transfigurés, divinisés, nous, et nous seulement notre esprit, non seulement notre cœur, notre âme, mais notre corps aussi. Et, à travers notre corps, l'univers tout entier. C'est pour­quoi le Christ est Roi de l'univers, c'est tout l'univers matériel et pas seulement l'univers spirituel des anges et des esprits, c'est tout l'univers, dans sa plus ultime matérialité, dont le Christ est Roi, parce que tout cet univers est appelé à cette transfiguration.

C'est donc ce qui doit s'accomplir à la fin des temps qui est déjà réalisé dans le Christ, mais ce qui est réalisé dans le Christ est à l'œuvre en nous, et est à l'œuvre non seulement de manière invisible, mais de manière réelle car même notre chair est dès mainte­nant ensemencée par la gloire, quand dans l'eucharis­tie notre corps se nourrit du corps ressuscité de Jésus Christ.

La manière dont ceci s'accomplit est encore incomplète, encore invisible, parce que le royaume du Christ est un royaume d'amour. Or l'amour, comme le dit saint Augustin, est un poids qui nous entraîne vers l'objet aimé. L'amour est une force qui nous aspire vers l'avant, vers le futur, vers l'accomplissement. L'amour, c'est ce qui nous met en communication réelle, effective avec Celui que nous aimons. Et cet amour doit nous rendre semblables à l'être aimé. C'est pourquoi le royaume dont le Christ est Roi, se com­munique à nous par cette force attractive de l'amour, par cette force dynamique qui vient nous prendre au plus profond du désir de notre cœur pour nous tirer vers ce but qu'est la communion avec le Christ, avec le Christ ressuscité qui, dans cette communion, nous ressuscitera nous aussi, avec lui C'est pourquoi ce royaume est intérieur. Il n'est pas intérieur parce qu'il ne s'adresserait pas à l'extérieur de notre corps et de notre chair, il n'est pas intérieur parce que ce serait un royaume purement spirituel. Il est intérieur parce que la force qui construit ce royaume et qui est l'amour, est une force qui vient nous chercher à l'intérieur de notre cœur. L'efficacité part de l'intérieur. C'est au plus profond de notre être et de notre cœur que se noue cette éternité qui, petit à petit, doit envahir tout notre être et qui a mission de nous remplir jusqu'aux dernière fibres de notre chair. Donc ce royaume n'est pas un royaume mental, un royaume psychologique, mais c'est un royaume bien réel, un royaume bien charnel, un royaume qui s'adresse à notre être tout entier, mais qui commence à se réaliser par le fond, par l'intérieur, par le point qui est le cœur en nous, le point où l'amour vient nous saisir et progressivement nous transformer.

Autrement dit, ce qui est l'objet même de no­tre foi, c'est que cet amour qui est la force vivifiante de Dieu, cet amour est capable de nous transformer esprit, cœur et corps. C'est cela que nous devons croire. Nous devons croire que la force de l'amour est une force assez grande, j'entends l'amour divin, j'en­tends l'amour dans sa perfection, mais cette perfection nous est communiquée, nous est donnée et nous rece­vons par la grâce, par les sacrements cette participa­tion à l'amour même de Dieu, cette force de l'amour est capable non seulement de faire du bien à notre cœur, non seulement d'être un sentiment qui nous remplit de joie, mais cette force de l'amour est capa­ble de nous transformer jusque dans notre chair et dans la matérialité la plus lourde de notre être et de tout l'univers.

C'est en ce sens que le Christ est Roi, Il est Roi parce qu'Il est déjà l'icône achevée de ce que nous devons être, mais Il est Roi aussi parce que ce qu'Il est se communique à nous, se communique à tout instant à nous, petit à petit prend possession de nous à partir de notre cœur qui est l'objet de l'amour de Dieu et que remplit cet amour de Dieu vivifiant et transfi­gurant. Alors, frères et sœurs, nous devons tout à la fois attendre l'accomplissement de ce royaume, et en même temps être attentifs à cette construction actuelle du royaume en nous et en nos frères, et au cœur même de notre société et de notre univers. Dans tout cet univers apparemment si peu divin, si peu touché par la grâce et l'amour, dans tout cet univers, dans toute cette humanité encore si marquée par le péché, par le mal et par ses limites, en tout cet univers, l'amour est à l'œuvre. Et l'amour est plus fort que la mort, et l'amour est plus fort que la violence des hommes, plus fort que la haine, plus fort que notre péché, et l'amour est en train de vaincre en nous toutes ces résistances, toutes ces forces de mort et de mal qui sont déjà anéanties en substance par la victoire du Christ. Alors regardons le Christ, l'amour du Christ en nous en train d'agir, regardons l'amour du Christ en train d'agir dans nos frères, en train d'agir dans le monde. Et croyons, ayons foi, ayons espérance, car cet amour est le plus fort et il vaincra.

 

AMEN