JE M'AVANCERAI VERS LUI COMME UN PRINCE

2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (26 novembre 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Sur la croix, Jésus n'est pas seul, à côté de Lui deux malfaiteurs ont été crucifiés, deux hom­mes liés à cette même peine et qui ont reconnu ou qui reconnaissent, au moins pour l'un deux, dans cet homme bafoué, abîmé, affaibli, exsangue, le Fils de Dieu, le Dieu puissant. L'acte de foi de ce malfai­teur, celui qui est appelé bon dans l'évangile lui per­met de reconnaître une puissance dans ce qui n'est plus puissant, de reconnaître la force dans ce qui est faible, de reconnaître un roi dans ce qui est un pauvre, un blessé, un abîmé, un homme, un Dieu qui a été si loin dans la déréliction qu'il n'avait d'autre consola­tion que d'essayer de trouver auprès des apôtres qui l'accompagnaient à Gethsémani, un soutien puisque son Père même semblait l'abandonner. Le Christ Lui-même dira : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ?", comme si le Christ devait aller jus­qu'au bout de ce que l'homme peut vivre sur cette terre comme abandon, comme s'Il ne devait rien lais­ser dans le champ de la peine de l'homme, mais tout ramasser en une seule gerbe et le porter en Lui afin de tout ramasser en son être, tout ce qu'il est possible de vivre sur cette terre. Rien de ce que nous vivons au­jourd'hui qui n'ait déjà été vécu par le Christ. Nous serons toujours précédés dans la pauvreté ou dans la peine ou dans la difficulté par le Christ, par le Fils de Dieu, par le roi des rois, aucun acte, aucune pensée, aucune peine, aucune déchirure qui n'aient déjà été vécus par Lui, tout est déjà compris, tout est déjà ins­crit dans son être de Dieu pour devenir quelque chose d'autre, une apparence qui dans l'apparence de la fai­blesse sonnera, éclatera dans une gloire sans fin, sans fin.

Alors, frères et sœurs, nous qui sommes sou­vent sur le chemin de ceux qui trébuchent parce que nous constatons que nous ne sommes pas si autono­mes que nous pensions l'être et que nous avons sou­vent vécu dans une espèce de fausse autonomie per­sonnelle et que la moindre maladie, que la moindre des peines, que la moindre des tristesses nous rappel­lent à l'ordre, que nous sommes comme en chaos inté­rieur et que nous fonctionnons comme des pièces détachées, les unes contre les autres cognent lorsque le corps crie sa souffrance. Alors nous constatons que si nous nous mettons dans l'abîme qui est au fond de nous, cet abîme invoque sans fin un autre abîme, in­voque qu'il est dépendant, qu'il dépend de quelqu'un d'autre, et qu'il ne peut pas s'appuyer sur lui-même, mais qu'il lui faut s'appuyer sur quelqu'un d'autre. Et qui est-Il ce Roi dont j'ai besoin ?

Frères et sœurs, il nous faut quelque part dans notre vie, et c'est là la seule démarche initiale du chrétien, prendre un jour conscience que l'autonomie qui est la nôtre, n'est, non pas éphémère, mais, elle est fausse, elle est contre la vérité. Nous avons l'impres­sion en nous levant, en nous couchant, en faisant toute chose, en faisant toutes sortes de choses que nous sommes indépendants, que nous sommes autonomes, que nous tenons sur place, que nous tenons sur nos pieds ou que nous tenons dans cette vie, mais la moindre grippe ou plus grave encore, ou la moindre tristesse ou la moindre souffrance morale qui n'est pas des moindres nous rappellent à l'ordre et que nous sommes des êtres complètement greffés sur un abîme, sur un trou et que nous avons besoin que quelqu'un comble cet abîme vertigineux qui est en nous. Qui donc le comblera si ce n'est Celui qui a couvert toute l'étendue humaine de sa divinité, comme d'un im­mense manteau afin que tout abîme humain soit en­foui dans l'abîme de Dieu ? C'est cela célébrer la royauté de Dieu, ce n'est pas célébrer une caractéristi­que de Dieu que nous voudrions nous dire ensemble les uns les autres bien poliment : "Le Seigneur est Roi. Amen". Qu'est-ce à faire que le Seigneur est roi si ce n'est que cette royauté qui ressemble à du sang qui coule sur une croix, est faite pour être livrée à chacun de nous parce que le Christ aurait comme le désir intérieur que nous soyons, nous aussi, des rois avec Lui. J'allais dire, reprenant cette phrase de Job, où Job dit un moment dans un éclat de sa colère contre Dieu, car Job ne se fait pas au silence de Dieu : "Je m'avan­cerai vers Toi comme un prince et je te parlerai comme à un égal".

Mais n'est-ce pas là le grand désir de Dieu que nous soyons des gens qui avançons vers Lui comme des mendiants et comme des princes pour bénéficier, parce qu'Il nous offre cette royauté cette force de Dieu qui nous est ouverte par le côté ouvert sur le Christ. Alors, frères et sœurs, est-ce qu'il y a en nous, mais comme un manque fondamental de fierté d'être choisis comme des princes ? Est-ce que nous n'avançons pas vers le Seigneur avec un air de dire : "ça ne marche pas très bien notre relation à Toi et à moi. Je suis bien d'accord que Tu existes, je reconnais que Tu es roi, que Tu es Seigneur, et que Tu as créé le monde. Tu dois aimer tous les hommes, c'est vrai, Tu as donné ta vie pour eux. Cela est vrai, mais quant-à reconnaître que je suis l'objet exclusif d'un amour de Toi à moi et qu'en fait je suis certain de cet œil atten­tif et permanent qui m'écoute et me soutient, et que toute ma vie témoigne que Tu T'occupes de moi".

Est-ce que vous en êtes si certains, frères et sœurs ? est-ce que nous sommes si certains, même au fond du lit quand nous sommes malades, ou attachés à nos péchés lors qu'ils nous rappellent à notre servi­tude et notre esclavage de ce monde, est-ce que nous sommes si certains que le Père s'occupe de moi, per­sonnellement ? Pour bien le comprendre il faudrait se dire les uns aux autres : "Le Père m'aime, moi, plus que les autres, et c'est vrai pour chacun de mes frè­res". C'est la seule façon que nous ayons vraiment d'accepter que l'amour que Dieu nous témoigne est unique et fait pour nous et non pas pour un autre, et que cette couleur de l'amour que Dieu pourrait nous témoigner à travers ses plaies qui sont sur la croix, est faite pour moi et que s'il venait à manquer son but, il tomberait dans le vide, il tomberait dans un trou, il manquerait et Dieu en souffrirait. Car il manquerait dans sa cour le prince dont le regard le fait frémir d'amour. Est-ce que je suis ce prince qui lève les yeux malgré son péché, car je sais que rien de ce que je ferai ne sera digne de ce qu'Il me donne. Et par contre je suis telle ment sûr de Lui que la royauté qu'Il met dans mon regard, car Il me soutient et me donne cet être, c'est que je m'avancerai vers Lui comme un prince. Ou est-ce que j'avance comme un homme qui ne croit pas tellement à cette noblesse que le Seigneur veut me donner ? Est-ce que j'avance en ayant l'air si vaincu que le Seigneur ne peut que me supplier de relever la tête pour que nos regards se croisent ? Qu'il me donne cette noblesse parce que je suis fait de la matière même de Dieu, je suis pétri de cette matière, encore faut-il que je reconnaisse que je ne peux le faire vivre et le faire tenir par moi-même, mais qu'il me faut que le Seigneur vienne en moi et qu'Il agisse.

Alors, frères et sœurs, nous parlons beaucoup en ce siècle, de retour du sacré, du religieux et nos églises semblent se remplir de nouveau. J'aurais plutôt envie de penser qu'il y a dans la vie comme un retour d'un certain déisme, c'est-à-dire que les gens recom­mencent à croire et à se dire que Dieu existe. C'est un fait, quel que soit son nom, Il existe. Mais si nous sommes chrétiens c'est que nous affirmons à temps et à contretemps que nous sommes certains que la vie intime que nous avons est en communion avec Dieu. Et la différence entre un impie et un chrétien, entre un déiste et un chrétien, c'est que le chrétien affirme qu'il est fait pour être en communion avec Celui qui l'écoute et se tient à son côté comme son compagnon le plus essentiel. Et ne sommes nous pas tous ici pré­sents parfois un peu déistes en ce sens que nous n'ac­ceptons pas volontiers que Dieu entre en communion avec nous et que souvent nous nous battons contre une certaine indifférence polie : "Seigneur, non ça va pour moi, occupe-Toi des autres". le Seigneur n'a pas un budget réduit de grâce, mais Il en a à profusion. Et la royauté que nous célébrons en ce jour ressemble à cette profusion de grâce, les richesses de Dieu sont inépuisables. Nous sommes comme des gens un peu radins, n'est-ce pas, comme si Dieu comptait goutte-à-goutte les grâces qu'Il voulait nous distribuer alors qu'il nous faudrait nous ouvrir carrément pour les réclamer à cor et à cri. Encore faut-il relever la tête vers le Seigneur et qu'Il nous reconnaisse comme son prince et Il verra en nous briller la noblesse qu'Il a mis dans son Fils. Il reconnaîtra en lui l'image, même ternie, abîmée, cassée, mais n'empêche qu'elle est toujours là cette image profonde par ce que nous sommes faits comme Lui et que nous sommes faits pour être comme Lui. La croix, nous la connaissons en ce monde et en nous-mêmes, il nous manque la gloire.

Ne restons pas, frères et sœurs, dans une croix où nous ne pourrions ni reconnaître le prince de Dieu, ni combattre le prince de ce monde, mais acceptons que cette conviction profonde que nous sommes en communion avec Dieu et que Dieu s'occupe de nous heure après heure, minute après minute, seconde après seconde et que jamais.

Il ne nous lâche pas malgré l'apparence des faits. Reconnaissons que cette affirmation qui est celle parce que nous sommes des chrétiens accrochés au Christ est celle dont le monde a besoin, car le monde nous renvoie à nous ce silence de Dieu en nous disant: "vous avez vu ce silence de Dieu, ça prouve que Dieu ne s'occupe pas de vous, se désintéresse des malheurs des hommes". Or il nous faut affirmer que nous som­mes certains, non pas que Dieu plane gentiment au-dessus des malheurs des hommes, mais qu'Il est de­dans, nulle part ailleurs. C'est pour ça qu'Il est roi et qu'Il est roi sur la croix.

 

AMEN