UNE ROYAUTÉ RÉVOLUTIONNAIRE

Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (22 novembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Alors le roi dira : "j'étais nu et vous m'avez vêtu ; j'avais faim et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif et vous m'avez donné à boire". Et le roi dira encore : "ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi, le roi, que vous l'avez fait".

Nous venons d'entendre, sans nous en rendre compte, le texte qui est probablement le plus révolu­tionnaire de toute l'histoire de l'humanité, je dis bien le texte le plus révolutionnaire, au sens propre du terme, car les révolutions les plus grandes où les plus intelligentes ne sont pas celles qui font tomber le pouvoir en place et couler du sang partout, les révolu­tions les plus grandes et les plus décisives sont sou­vent des révolutions qui changent radicalement le cœur de l'homme, c'est pourquoi généralement elles sont si difficiles à faire. C'est pourquoi aussi, faute de voir le caractère révolutionnaire de ce texte, on l'a plutôt présenté comme une histoire gentille de mou­tons bêlants qui ne savent même pas qu'ils ont fait la charité, mais qui sont bien contents d'entrer dans ce paradis où ils vont enfin pouvoir mener une existence laineuse et réchauffée auprès de leur berger. En ré­alité, rien de tout cela dans ce texte il s'agit d'un texte qui bouleverse la notion de royauté et je vous propose aujourd'hui d'en prendre la mesure.

Pour mieux le comprendre, je voudrais repar­tir de ce qu'était la figure royale dans le monde anti­que, que ce soit le monde des grands empires égyp­tiens, assyriens ou babyloniens, que ce soit même dans une certaine mesure le monde romain, car s'il avait un empereur à sa tête, la figure impériale a été très marquée par les idéologies royales venues d'Orient.

Qu'est-ce qu'était le roi ? le roi était le lieute­nant de Dieu sur la terre, la notion de roi est essen­tiellement une notion sacrale : Dieu ou les dieux, exercent un pouvoir incontesté sur l'humanité. L'hu­manité est un peuple, une société qui a besoin d'être guidée, et ceux qui assument la réalité du pouvoir, ce sont les dieux. Seulement, vous imaginez le problème : on ne sait pas toujours quelle est la volonté des dieux, on ne les voit pas et par conséquent le plus simple c'est effectivement de considérer qu'ils ont un lieu tenant sur la terre, et ainsi, dans la plupart des grandes cultures antiques, le pouvoir royal est exercé par celui qui est le délégué, le lieutenant des dieux pour régir les hommes, d'où son rôle absolument déci­sif car il tient toutes les "ficelles" de l'avenir de la société dont il est le roi, il exerce un pouvoir discré­tionnaire, et en même temps, il porte la responsabilité de toute la société dont il a été établi chef en recevant l'investiture royale.

Ce schéma politique a duré très longtemps, au-delà même de l'antiquité on a cherché à rétablir ce schéma : c'est la fameuse aventure des monarchies de droit divin. Mais, ce schéma a été complètement bouleversé de l'intérieur par le texte que nous venons d'entendre. En effet dans le schéma classique concer­nant les royautés et que je viens de décrire, il faut bien reconnaître que le roi est roi à titre symbolique, même s'il exerce un pouvoir exécutif assez ferme, ce n'est pas lui qui est le roi comme tel, il est l'intendant, le délégué ou le lieutenant. Le roi est responsable devant les dieux qui le lui ont confié. Et c'est d'ailleurs géné­ralement ainsi que dans la tradition biblique de l'An­cien Testament on concevait le pouvoir royal : David, Salomon ou les autres rois d'Israël étaient jugés bons rois dans la mesure où la gestion du royaume qui leur avait été confiée était conforme à la volonté de Dieu qui seul était vraiment le Roi de son peuple. C'est la raison pour laquelle tout à l'heure encore nous avons chanté un psaume royal : "Le Seigneur est Roi par toute la terre". Cela signifie même si Israël a un roi à sa tête, en fait ce roi ne peut exercer un quelconque pouvoir qu'en référence à Dieu qui est le seul roi vé­ritable.

Seulement voilà : lorsque le Christ vient, Il se présente comme roi, or Il n'a jamais exercé aucune souveraineté politique, Il n'a pas même exercé une petite magistrature dans le peuple d'Israël. Il n'a donc jamais exercé aucun pouvoir politique, et même en plus Il en vient à dire des paroles qui sont, si nous les entendions dans toute leur force extrêmement cho­quantes. Il dit : "J'étais nu", et puisqu'Il est le roi, Il est le roi nu. "J'avais faim", Il est un roi affamé. "J'avais soif", Il est un roi assoiffé. "J'étais en pri­son", Il est le roi emprisonné. C'est tout à fait étrange. Or c'est une provocation voulue dans cette parabole. Le roi parle aux hommes et leur dit : "Voilà comment J'étais roi. J'étais un roi dans le dénuement le plus total. J'étais un roi prisonnier. J'étais un roi qui par­tageait toutes les souffrances de l'humanité. Or c'est dans la mesure où vous M'avez reconnu à ce moment-là qu'effectivement vous pouvez maintenant entrer dans mon Royaume".

Il y a de quoi faire trembler. Une telle notion de la royauté n'avait jamais eu cours parmi les hom­mes. Le souci des rois de toutes les époques a tou­jours été plutôt du côte inverse : c'est plutôt le souci de se parer et de se vêtir plus que les autres, peut-être même parfois de faire meilleure chère que les autres. Mais jamais on n'a vu un roi se mettre exprès dans une situation de pauvre, de prisonnier, d'homme af­famé. Pourquoi le Christ Roi s'est-Il présenté ainsi ? Il ne s'agit pas d'une apparente récupération démocrati­que dans laquelle Jésus voudrait faire passer une no­tion de souveraineté populaire en disant que tout le monde est roi dans la mesure où il est "la base". Ce n'est pas une révolution de ce style-là que le Christ vient introduire en bouleversant radicalement la no­tion de royauté. Ce n'est pas le pouvoir aux pauvres, ni le pouvoir à la base. Mais cette parabole signifie exactement jusqu'ici l'exercice du pouvoir de la royauté était un exercice délégué, un exercice symbo­lique, le roi était un lieutenant ou un intendant de Dieu, il recevait un pouvoir qui représentait le pou­voir divin, c'était donc un pouvoir symbolique. Mais désormais parce que le Christ a partagé notre condi­tion humaine et qu'Il l'a partagée jusque dans ses plus grandes détresses, la faim, la soif, la nudité, l'empri­sonnement, l'humiliation, parce qu'Il a partagé notre condition jusque-là, désormais, non plus de façon symbolique, mais réelle, chacun de nous reçoit vrai­ment le pouvoir royal. Chacun de nous participe réel­lement au pouvoir royal qui est dans le Christ. Le Christ, Fils de Dieu, Fils de l'Homme, est le seul qui ait vraiment la royauté. Mais maintenant Il ne délègue plus symboliquement sa royauté, Il est roi réellement au cœur de chacun d'entre nous. C'est une histoire sans précédent, celle de la royauté même du peuple de Dieu : quand nous disons que nous sommes un peuple de rois, nous ne parlons plus par symbole ou par image, mais nous disons que réellement par le bap­tême, par la grâce qui nous a faits fils de Dieu, c'est-à-dire prêtres, prophètes et rois, nous sommes réelle­ment rois, rois pour un Royaume qui n'est pas de ce monde, mais rois du seul sens réel et ultime du mot "roi". Désormais la royauté du Christ, celle par la­quelle Il est Fils de Dieu, partenaire du Père de qui Il a tout reçu et pour qui Il vit tout entier, cette royauté nous est réellement conférée : cette royauté c'est notre dignité de fils, notre dignité royale d'enfants de Dieu. Chacun de nous est roi de la royauté même que le Christ nous a donnée en mourant pour nous sur la croix et en ressuscitant pour nous afin de nous faire participer réellement à l'héritage qu'Il veut nous don­ner : la plénitude même de l'amour de Dieu. Et c'est pourquoi cette royauté peut revêtir toutes les formes les plus variées de l'existence humaine. Et voilà pour­quoi le Christ dit qu'Il était pauvre, qu'Il était nu, qu'Il était dévêtu, parce que tout homme aimé de Dieu, est désormais investi de cette dignité d'enfant de Dieu par laquelle il participe de façon vitale et réelle à la royauté de son Père.

Voilà donc ce que nous célébrons lorsque nous fêtons le Christ-Roi. Il ne s'agit pas de proposer un nouveau modèle de politique chrétienne, mais de voir comment nous sommes devenus un peuple de rois, c'est-à-dire d'hommes et de femmes qui partici­pent réellement à la souveraineté divine. Or, comment se manifeste cette réalité ? d'une façon extraordinai­rement simple. Le Christ l'a dit à un autre moment : "Celui qui veut être le plus grand, qu'il se fasse le plus petit et le serviteur de tous". C'est le mystère de la charité. Tout acte d'amour, tout acte de charité est littéralement un acte royal dans la mesure où il réalise et concrétise l'amour de Dieu dans un geste humain, que ce soit le geste de celui qui donne ou que ce soit le geste de celui qui accueille, car l'amour de Dieu est dans le cœur de celui qui donne et de celui qui reçoit. C'est le mystère même de la royauté de notre exis­tence qui s'accomplit, car il n'y a pas d'autre royauté que la royauté sacrale de la charité. Alors, comme vous le savez, cette charité peut ensuite prendre la multitude des visages de notre expérience humaine depuis les fonctions politiques ou sociales ou écono­miques les plus hautes jusqu'aux plus humbles, depuis les gestes les plus quotidiens de l'existence jusqu'aux grands actes d'héroïsme par lesquels on donne sa vie pour un autre ou pour le Seigneur, mais tout peut de­venir occasion de l'exercice royal de la charité, c'est-à-dire de la souveraineté de Dieu sur ce monde et sur son peuple uniquement par l'amour.

Voilà pourquoi je vous parlais de révolution, car il s'agit d'un changement inouï dans l'histoire de l'humanité, changement dont on peut dire que, d'une certaine manière, elle ne s'est pas encore remise. Cette révolution-là, elle ne peut s'achever, comme vous le savez, que par la fin des temps, cette révolution-là ne peut s'achever que dans la Pâque c'est-à-dire dans le mystère par lequel tous, à un moment ou à l'autre, nous serons remis entre les mains du Christ, véritable roi, Lui qui récapitule toutes choses en Lui. C'est pour cela que nous vivons, que nous avons été baptisés, et que nous essayons modestement de vivre au jour le jour le mystère royal de la charité. Et c'est pour cela qu'aujourd'hui nous sommes réunis pour notre assem­blée eucharistique : là nous sommes vrai ment et le plus réellement possible le peuple royal. Et chaque fois qu'une communauté se rassemble pour célébrer l'eucharistie de son Seigneur, elle est un peuple royal qui reçoit l'amour de son Dieu et qui, ensuite, reçoit la mission, au cœur du monde, de le faire rayonner, d'en vivre et d'en témoigner.

 

AMEN