DE LA CROIX A LA GLOIRE NOTRE ROI NOUS ENTRAÎNE AVEC LUI

2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (23 novembre 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cette fête du Christ Roi de l'univers, que nous célébrons aujourd'hui, est comme un prolongement et un redoublement de la fête de l'Ascension du Christ. Voyons plutôt comment s'exprime le Christ Lui-même : "Je suis sorti du Père et venu dans le monde. Maintenant Je quitte le monde et Je retourne au Père". Mais Il ne retourne pas auprès du Père comme Il en était sorti. Écoutons la liturgie : "Du sein du Père, Il est sorti le Verbe de Dieu. Du sein de Marie, Il est sorti Dieu fait Homme. Du tombeau, Il est sorti Verbe de Dieu dans sa chair glorifiée". le Christ est Dieu le Fils, la deuxième personne de la Trinité, mais la nature hu­maine qu'Il a assumée dans le sein de Marie, Il la garde, par sa Résurrection, avec Lui quand Il retourne auprès du Père. Celui qui retourne auprès du Père, c'est bien le même qui en était sorti, mais Il y revient avec la nature humaine qu'Il avait prise dans le sein de Marie. Et cette nature humaine, cette chair d'homme en tout semblable à notre chair, une chair par laquelle Il communie avec nous et, à travers nous, avec l'univers matériel tout entier, cette chair qu'Il avait prise, une chair fragile, faible, capable de souf­france et de mort, voici que maintenant, elle est res­suscitée, glorifiée, divinisée. C'est une chair et une âme d'homme pénétrée jusqu'au plus intime par la puissance et le rayonnement de sa divinité qui re­tourne au sein du Père. L'Ascension, le mystère de l'Ascension, c'est cela : un homme, Jésus, qui est Dieu, qui est au sein même de la Trinité, dans la communion du Père.

Or, précisément parce que cette chair de Jésus est notre chair, parce qu'à travers Marie, Jésus com­munie à la chair de l'humanité tout entière, et à travers cette chair humaine, communie avec l'univers maté­riel tout entier, c'est toute l'humanité et, à travers cette humanité, c'est toute la création qui est en quelque sorte soulevée au-dessus d'elle-même, entraînée par le Christ ressuscité, introduite par Lui dans le cœur du Père, au cœur de la Trinité. Quand nous disons du Christ qu'Il est Roi de l'univers, nous voulons dire à la fois qu'Il fait corps avec cet univers, qu'Il en fait par­tie, qu'Il en a pris sur Lui la substance en se faisant homme dans le sein de Marie, et que, de cet univers, Il fait le Royaume en le transfigurant, en transformant la réalité de cet univers pour le rendre capable d'entrer dans l'intimité, dans la gloire, dans la vie de Dieu. Christ, Roi de l'univers, c'est le Christ entraînant après Lui un peuple, un monde dont Il s'est fait le frère, auquel Il s'est rendu semblable, un peuple, un monde qu'Il rend semblable à Lui et qu'Il introduit ainsi dans le secret et le mystère le plus profond de sa bienheu­reuse et éternelle gloire divine. Voilà ce que signifie cette Royauté du Christ sur l'univers. Un roi, c'est un membre d'un peuple, c'est un être semblable à tous ceux qui constituent le peuple dont Il est le Roi, mais qui marche à la tête de ce peuple pour le conduire en quelque sorte au-delà de ses limites, pour accomplir la signification profonde, la vocation de ce peuple. C'est cela que le Christ fait avec nous. Il est pris d'entre les hommes, mais comme Il vient de plus loin que les hommes, comme Il est infiniment antérieur et supé­rieur à toute réalité créée, Il entraîne cette humanité dont Il a pris la similitude au-delà de ses limites, Il l'accomplit au-delà de toute espérance en la faisant entrer dans le mystère de Dieu.

Mais vous me direz : parler du Christ Roi à partir du mystère de l'Ascension, c'est très bien, mais pourquoi venons-nous de lire cette page d'évangile qui nous montre le Christ sur la croix, le Christ sou­mis à toutes les dérisions, à toutes les moqueries, ce Christ sur la tête de qui est enfoncée une couronne d'épines, ce Christ qui est entre deux larrons, deux brigands, ce Christ cloué sur une croix au sommet de laquelle il y a un écriteau avec cette inscription ironi­que et dérisoire : "Celui-ci est le Roi des juifs" ? Pourquoi lire cet évangile, s'il s'agit du mystère de l'Ascension ? Frères et sœurs, il n'y a qu'un seul et unique mystère du Christ : la Pâque du Christ est d'un seul tenant.

Et c'est le même mouvement, saint Jean aime à le redire, qui a élevé le Christ sur la croix et qui a élevé le Christ auprès du Père par son Ascension dans les hauteurs. C'est le même mystère parce que c'est en s'enfonçant dans la déréliction, en s'enfonçant dans la souffrance, dans le mépris et dans la mort que le Christ est Roi, que le Christ est vainqueur de ce mé­pris, de cette mort et de cette déréliction, par un amour plus grand que la mort et plus grand que toute souffrance. Tout à l'heure dans la Préface de la prière eucharistique, nous proclamerons du Christ que par sa croix, Il a soumis toutes choses à sa Royauté et qu'ayant ainsi soumis toutes choses, Il les a toutes offertes au Père pour un Royaume de vie et de vérité, un Royaume de grâce et de sainteté, un Royaume de justice, d'amour et de paix. Mais le Royaume de vie que le Christ vient fonder, c'est par sa mort qu'Il l'instaure. Le Royaume de vérité, c'est à l'Heure du prince des ténèbres qui est aussi le père du mensonge, que le Christ l'instaure. Le Royaume de sainteté, c'est quand se déchaînent autour de Lui la haine et le mal, le Royaume de Justice, c'est au milieu de l'iniquité et de la violence qu'Il l'instaure. Le Royaume de Paix, c'est quand les Romains et les juifs s'allient pour Lui faire la guerre, pour faire la guerre au Messie, au Fils de Dieu. Le Royaume d'amour, c'est quand tous les cœurs se sont refroidis et que même les disciples l'ont quitté par peur, par lâcheté, et qu'Il est seul.

Le Christ instaure son Royaume dans l'abais­sement de la croix. C'est cela le mystère de Dieu. Les hommes instaurent leur pouvoir sur la force, sur la grandeur, sur la puissance, sur l'éclat. Dieu instaure son Royaume même et surtout dans l'abaissement, dans l'effondrement, dans l'abandon et dans la fragi­lité. L'amour de Dieu, le Royaume de Dieu qui est un Royaume d'amour est si fort qu'Il peut aller illuminer même les lieux de ténèbres et de la mort, même les lieux où tout, apparemment, est détruit et comme à l'abandon. C'est cela la Pâque du Christ ! Et c'est pour cela que nous-mêmes qui sommes pauvres, fragiles, pécheurs, nous-mêmes qui sommes si faibles et si médiocres, le Christ peut nous prendre, nous sauver, nous transformer, nous faire entrer dans son Royaume.

Il est notre Roi précisément parce que, comme nous sommes des êtres faibles, Il est allé jus­qu'au fond de notre faiblesse pour nous chercher et pour nous entraîner avec Lui par une force qui ne serait pas simplement une force humaine, une force physique, une force de la terre, mais par une force qui est la force de son amour divin, de son don absolu et total. C'est dans la croix que le Christ règne, c'est par la croix que le Christ nous sauve, c'est par sa mort qu'Il nous donne la vie.

Frères et sœurs, que cette fête du Christ Roi nous remplisse d'une immense confiance dans la puis­sance d'amour du Christ, car même si nous sommes totalement écrasés par les évènements, même si nous sommes totalement désintégrés par notre péché, le Christ veut nous sauver. Il suffit que nous nous tour­nions vers Lui, et vers sa croix qui est le centre du monde, et sa croix sera pour nous le chemin qui conduit vers la gloire.

 

AMEN