PEUPLE DE ROIS !
Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (24 novembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
"Tu l'as dit, Je suis Roi et Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité". Lorsqu'on examine les origines chrétiennes et ce qu'on appelle habituellement les titres du Christ, c'est-à-dire la manière dont le Christ a été proclamé Seigneur et Fils de Dieu, par la communauté chrétienne, après sa mort et sa Résurrection, on remarque un trait assez étonnant : très vite, on Lui a attribué le titre de roi, on même pris le titre le plus glorieux qui soit à cette époque-là et qui était hérité des grandes dynasties babyloniennes ou assyriennes, c'est-à-dire un titre " à redoublement": "Roi des Rois, et Seigneur des Seigneurs". La plupart du temps, lorsqu'on constate cela, on imagine que les premiers chrétiens auraient joué la carte de la "surenchère du pouvoir", parce qu'évidemment la meilleure manière de faire comprendre que le Christ était le personnage le plus important et le plus décisif de l'histoire, c'était de Lui accorder ce titre royal. Cette pratique était couramment utilisée dans les différentes religions orientales qu'elles viennent d'Égypte, de Syrie ou d'Asie mineure, chaque fois, pour exalter tel Dieu, on lui donnait des titres royaux, c'était très convaincant, et puis surtout cela donnait un certain sentiment de sécurité parce qu'on appartenait au dieu qui était le plus fort, le plus grand, le plus beau, celui qui avait pouvoir sur tous les autres. En réalité si les chrétiens avaient uniquement joué cette carte de "la surenchère verbale du pouvoir", tout cela aurait été bien dérisoire. En effet que signifie pour un martyr en train d'être hué et conspué dans l'amphithéâtre, de déclarer que son Seigneur est roi quand il va se faire manger par les lions, sans recevoir aucun secours de ce roi ? Que signifie, dans une société aussi "évoluée" que celle de l'empire romain, à cette époque-là, de dire que le roi auquel on croit a été crucifié, c'est-à-dire qu'il a enduré la mort des esclaves, des assassins et des malfaiteurs ? Si vraiment la foi chrétienne consistait uniquement à la surenchère du pouvoir, quelle dérision !
Et ce n'est pas le pire ! Une fois que le Christ a effectivement remporté la victoire et que le christianisme est devenu une religion officiellement reconnue dans l'empire romain, il est certain qu'à ce moment-là, on a assisté à un déploiement de ce titre royal du Christ. Et cela n'a fait que croître et embellir à travers toute les civilisations de l'Europe chrétienne, au point que ce titre de "roi" n'a pas toujours été utilisé sans danger. En effet, le fait de jouer la carte du pouvoir a provoqué, à certaines époques, une mentalité ou des comportements serviles. Dans notre tradition religieuse, les comportements religieux se fixent de façon presque obsessionnelle sur des "petites choses", des "petites" dévotions, des petits détails de comportements de la mauvaise conscience, toutes choses qui traduisent une mentalité servile, une attitude d'esclave. Comme si, parce que notre foi est une foi en un maître et un Seigneur, il faudrait alors que nous abdiquions ce qui constitue comme hommes, ce qui nous constitue dans notre liberté. Ainsi donc, parce que le Christ est Seigneur et roi, l'idéal de notre vie serait de ramper à terre et de nous "aplatir" cherchant des sécurités dans des attitudes médiocres, sans intérêt auxquelles nous tenons plus que tout et qui nous permettent même de critiquer et de juger les autres parce qu'ils ne font pas comme nous, ou ne pensent pas comme nous sur des questions de détail. La surenchère du pouvoir du côté de Dieu entraîne une surenchère de l'esclavage du côté de l'homme : une telle conception de la religion dans laquelle tout exigeait de l'homme qu'il renonce à sa dignité, a suscité en réaction le désir de se débarrasser de Dieu qui asservissait l'homme à ce point.
Or si nous croyons que la royauté du Christ se conçoit de cette manière-là simplement pour se moyenner en quelques pratiques superstitieuses par lesquelles nous donnons à Dieu des garanties d'esclavages et de soumission, pour ensuite être "tranquilles" et obtenir, comme un ticket de métro, notre billet d'entrée au ciel et y vivre dans la faveur de Dieu, c'est alors la négation même de ce que nous fêtons aujourd'hui. Car nous fêtons aujourd'hui la royauté d'un roi qui ne prend aucun plaisir ni aucune joie à régner sur des esclaves. Si la royauté du Christ était une royauté qui risquerait de diminuer notre propre dignité humaine, alors il faut dire que nous ne voulons pas de cette royauté et que Lui n'en veut pas non plus, ni pour Lui, ni pour nous. La royauté du Christ, c'est la royauté de quelqu'un qui est roi en vérité, comme Il le déclarait à Pilate parce que son rôle et sa fonction, c'est de faire de nous un peuple royal, vraiment royal. "Il a fait de nous un royaume de prêtres pour son Dieu et Père" : la plénitude même de cette royauté qu'Il possède parce qu'Il l'a accomplie par sa Pâque, sa mort et sa Résurrection, Il a voulu nous en rendre réellement participants. Nous sommes un peuple de rois, un peuple de prêtres et un peuple de prophètes. Tel est le sacerdoce royal que le Christ est venu apporter à tous les hommes.
Qu'est-ce à dire ? Le Christ Lui-même parce qu'Il est roi véritablement, n'a pas peur de partager ce qui fait sa grandeur et sa royauté, c'est-à-dire qu'Il est Fils, vivant dans la liberté plénière avec son Père. Et parce qu'Il vit ainsi, Il n'a qu'un désir. "Il n'est venu que pour cela, témoigner de la vérité" : manifester que nous sommes fils avec une liberté qui vient de Lui et qui nous met en face de notre Père. Car notre liberté, c'est la sienne, et donc, cette liberté va se déployer pour faire de chacun d'entre nous des fils de Dieu, dans cette triple fonction : prophètes c'est-à-dire porteurs de la parole de Dieu. Et qui est la Parole de Dieu, sinon Jésus-Christ Lui-même ? En devenant prophètes, nous sommes porteurs de Jésus-Christ pour le monde. Et nous ne sommes pas simplement les porteurs d'un message ou d'idées, mais nous sommes porteurs de la Parole vivante, faite chair, Jésus-Christ donné à son Église, jour après jour, dans les sacrements. Ensuite nous sommes prêtres, tous prêtres, non pas simplement ceux d'entre nous qui assurent un sacerdoce ministériel durant le temps de cette terre, pour le service de l'Église sur cette terre : mais nous sommes prêtres au sens où le Christ a été "le" Prêtre, Celui qui a offert sa vie en toute liberté à son Père, pour le salut des hommes. Nous aussi par Lui nous sommes prêtres de cette manière-là : dès que nous sommes baptisés, nous recevons la plénitude de notre liberté, la capacité de nous donner nous aussi avec le Christ et dans le Christ, à Dieu notre Père. Voilà le sacerdoce royal de chacun d'entre nous. Et troisièmement enfin nous sommes rois, dans l'épanouissement plénier de notre liberté dans l'exercice de la charité. Saint Jean Chrysostome le disait déjà en contemplant le Christ sur la croix : "Je l'appelle Roi et j'ai raison, car c'est le propre d'un Roi de donner par amour sa vie pour ceux qu'il aime". Nous aussi nous vivons de cette charité, de cet amour qui est royal c'est-à-dire de l'œuvre même de l'Esprit Saint en nous.
Dans quelques instants un enfant va être baptisé, il va être plongé dans la vie de Dieu, communiquée à lui personnellement par Jésus-Christ mort et ressuscité pour lui. Et aussitôt après, nous ferons sur lui la triple onction de saint Chrême dans laquelle nous dirons qu'il est prêtre prophète et roi.
Que ce qui s'accomplit en lui aujourd'hui et qui va se déployer à travers toute sa vie soit pour nous l'occasion de redécouvrir que nous sommes appelés à la même vocation, que nous devons partager le même amour et la même royauté et qu'ainsi nous pourrons vivre de façon royale et vraie notre vie de chrétiens et notre amour du Christ-Roi.
AMEN