L'UNIQUE VISAGE DU ROYAUME

Ez 34, 11-12+15-17 ; 1 Co 15, 20-26+28 ; Mt 25, 31-46
Fête du Christ-Roi - année A (25 novembre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

"Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu". - "Heureux êtes-vous, car beaucoup de justes, de rois, de prophètes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu".

"Heureux êtes-vous si votre œil est pur, car votre corps tout entier sera dans la lumière".

"Heureux êtes-vous car beaucoup de justes, de prophètes et de rois ont désiré entendre ce que vous venez d'entendre et ne l'ont pas entendu".

Qu'y a-t-il à voir ? Qu'y a-t-il à entendre pour connaître ce bonheur ? Le Royaume qui vient. Il faut reconnaître le visage présent d'un Christ, roi de l'univers, roi de toute chose, du ciel et de la terre. Il faut voir un Royaume dont Jésus affirme qu'il est présent au milieu de nous. Il y a à écouter cet appel de l'apôtre Paul "ce que vous êtes n'a pas encore été totalement manifesté", à entendre, au cœur du monde et de notre propre vie, ces gémissements intérieurs dont parle encore l'apôtre : "gémissements intérieurs parce que vous avez déjà reçu les prémices de l'Esprit", les premiers dons du Royaume. C'est cela qu'il s'agit aujourd'hui de voir, d'entendre pour être compté un jour parmi les justes qui entreront dans le Royaume éternel.

Frères et sœurs, nous sommes confrontés en permanence et profondément à deux visages. Tout homme est confronté, au cœur de sa vie, à deux visages, même s'il n'en connaît qu'un seul.

Le premier visage est celui de Jésus, le Fils de Dieu venu dans la chair, manifesté aux païens que nous sommes, venu pour être reconnu comme Seigneur de ce monde-ci et du Royaume à venir. Ce visage du Christ, le Père seul, le connaît parfaitement, parce qu'Il l'aime et le contemple depuis toujours. Ce visage du Christ est pour nous encore caché et voilé, il ne se laisse pas discerner à l'œil, car il ne tombe pas sous nos sens. Il ne nous est pas révélé, comme Jésus le dit Lui-même, par la chair et le sang par toutes nos possibilités, toutes nos capacités humaines si bonnes soient-elles Ce visage du Christ c'est le visage premier, le seul vraiment réel parce qu'il maintient toute réalité dans l'existence, et notre réalité actuelle aujourd'hui encore. Ce visage du Christ, pour nous chrétiens, n'est ni un rêve de surhomme, ni l'illusion d'une fausse espérance, il n'est pas non plus de l'ordre du facultatif ou de l'occasionnel mais de l'ordre du nécessaire et en même temps du suffisant. Ce visage du Christ est le plus réel de tous les visages, parce qu'il est un mystère, un mystère présent au cœur de notre vie. Le mystère n'est pas une des possibilités du réel, le mystère est ce qui est absolument nécessaire pour qu'il y ait du réel. C'est pour cela que le visage du Christ, dans son mystère caché, dans son mystère non encore manifesté à nos yeux de chair, est la réalité première et le principe unique de toute existence et de tout autre visage. Nous sommes confrontés à ce visage du Christ, en tant qu'hommes. Comme chrétien nous avons le pressant devoir l'exigence de le voir, aujourd'hui.

Le deuxième visage auquel nous sommes confrontés, c'est celui de l'homme, le nôtre, notre visage de chair, le visage de notre esprit : visage que nous connaissons si mal, visage que nous n'arrivons pas à connaître profondément, ni à saisir dans toutes ses dimensions, visage qui nous paraît si fluctuant, irrationnel, étrange, étranger à nous-mêmes, alors que c'est le nôtre, visage que nous voulons modeler, que nous voulons même modifier dans ses réalités les plus profondes et les plus intouchables, ce visage que nous voudrions bien sculpter avec nos pauvres outils humains pour essayer, de génération en génération, de le perfectionner et de l'améliorer. C'est ce désir profond de connaître qui nous sommes, d'entrer dans les profondeurs les plus intérieures, dans tous les plis de notre personnalité, dans tous les replis de notre humanité, c'est tout ce désir profond et cette volonté si bonne qui nous font faire tant de progrès, qui nourrissent notre recherche, qui construisent nos expériences et qui les mènent, aujourd'hui, si loin qu'elles sont en train de nous dépasser.

L'homme, seul, à la recherche de lui-même connaît, aujourd'hui, la tentation de perdre son véritable visage, non pas parce qu'il le cherche trop, mais peut-être parce qu'il a perdu l'image de ce visage, Celui du Christ, Seigneur et roi, roi de la terre, roi de notre esprit, roi de notre chair, prince de notre vie. Nous sommes confrontés incessamment, au cœur même de notre vie chrétienne, à ces deux visages.

Cette confrontation, elle n'est pas une opposition, ni contradiction il n'y a pas d'un côté le visage de l'homme et de l'autre le visage du Christ. Il n'y en a en définitive qu'un seul : le visage de Jésus, Fils de Dieu, homme dans la chair de l'homme. Voilà l'unique visage qu'il faut, aujourd'hui, voir et entendre, ce visage le seul qui puisse assurer notre véritable visage d'homme, car ce visage, ce corps du Christ porte en lui l'homme unique et éternel. C'est pour cela qu'II est Roi. La royauté du Christ est au service de l'homme, au plus profond, au plus fort de la chair humaine, Il a manifesté sa royauté. Ce visage de l'homme et ce visage du Christ sans cesse s'appellent, se désirent, dans une confrontation qui n'est pas opposition mais rapprochement de deux fronts qui s'attirent parce qu'ils sont faits l'un pour l'autre.

Proclamer : "Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Bienheureux êtes vous car vous entendez la Parole de Dieu qui façonne, aujourd'hui encore, dans l'œuvre rédemptrice ce qu'elle a déjà façonné, au premier jour du monde, dans l'œuvre créatrice" C'est une invitation à voir la Présence invisible mais réelle du Royaume de Dieu, la présence vitale de Dieu qui veut façonner notre visage d'homme d'aujourd'hui à son image et à sa ressemblance afin que, non seulement, nous soyons hommes, sur cette terre, dominant cette terre selon son désir et son dessein, mais, qu'en étant vraiment cet homme terrestre, nous soyons vraiment disciples du Royaume. Et cela n'est pas en contradiction.

Je vous invite, aujourd'hui, à cause de cet évangile à reconnaître la présence du Royaume dans l'autre et dans cette humanité si pauvre, si malade, si pécheresse, qui ne sait plus comment retrouver son véritable visage, parce qu'elle a perdu le visage unique de son modèle véritable. Je vous invite, très personnellement et en Église, à retrouver le sens de la vie, à retrouver dans nos sentiments, dans nos évènements, dans la situation du monde d'aujourd'hui, personnelle et collective, la présence réelle du Royaume de Dieu. Nous ne le voyons pas, nous ne savons pas qu'il est là, Il ne tombe pas dans nos recherches, dans nos estimations. "Si on vous dit qu'Il est là n'y allez pas, on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas, car Il est au milieu de tout cela". C'est au cœur même de notre chair, au cœur même des éléments de ce monde qu'il nous faut voir la présence du Royaume. Car ce Royaume n'est pas seulement pour demain, il est le cœur même de notre monde, le cœur même de l'Église.

L'Église est cette route où marche le Royaume, l'Église est cette route où le Christ marche dans notre humanité pour nous ouvrir à la dimension réelle, et en même temps universelle de ce Royaume dans lequel Il veut, un jour, nous rassembler, où Il veut que déjà, nous soyons aujourd'hui rassemblés autour de Lui, dans la contemplation incessante de son propre visage. Frères et sœurs, je vous invite à revenir un peu, au fond de vous-mêmes au plus profond de votre cœur, au-delà de la superficialité des évènements, des soucis, au-delà du quotidien, je vous invite à discerner les lueurs de ce Royaume. Je vous invite à écouter les rumeurs de la vie de ce Royaume. Je vous invite à reconnaître cette présence de la beauté essentielle du visage du Christ, Dieu fait homme, dans notre propre chair, dans notre propre vie et dans la vie de nos frères, et spécialement les plus pauvres qui sont, de façon plus frappante, plus visible, à sa ressemblance puisque Lui s'est fait pauvre puisque Lui a eu faim et soif de notre amour, puisque Lui a été dénudé à cause de son amour pour nous, puisque Lui a été mis en prison à cause des chaînes de nos péchés, puisque Lui a été malade jusqu'à mourir sur la croix, il nous faut absolument, c'est une urgence pour nous, que chacun d'entre nous retrouve le sens transcendantal de la présence immanente de Dieu. Sans cela, nous serons des chrétiens qui n'avons rien rapporté au monde d'aujourd'hui, tans la recherche de la véritable humanité. Nous n'aurons rien à dire que des commentaires superficiels qui ne feront que brouiller les cartes et les pistes à la recherche de cet homme nouveau dont le désir est si fort en nos contemporains, qu'ils le cherchent d'une façon tellement passionnée qu'elle n'est même pas à l'abri de déviations graves et d'erreurs. Mais ne méprisons pas les erreurs des hommes de ce temps. Sachons que dans ces erreurs, il y a une recherche passionnée de la vérité, Et s'ils font une erreur dans leur recherche, c'est parce que nous ne savons pas, nous qui avons la vérité, la leur révéler. C'est parce que nous ne savons pas, nous qui avons la présence du Christ en nous, présence invisible, mais que nous croyons réelle, parce que nous ne savons pas la laisser se manifester dans notre chair, dans nos activités, dans nos situations familiales ou professionnelles. C'est parce que nous ne savons pas révéler aux païens ce que, nous-mêmes, nous connaissons et qui est le plus intime de notre vie : le visage de Jésus-Christ. Nous n'avons pas à condamner le monde. Si nous ne vivons pas déjà en fils du Royaume, dans ce monde. Condamner n'est pas révéler la vérité. En ces temps difficiles où le visage de l'humanité est en train de se jouer, nous n'avons pas le droit de rester comme des chiens muets. C'est une exigence que le Christ nous redit, à chacun d'entre nous, à travers cette parabole du jugement.

Frères et sœurs, réveillons notre cœur de chrétien, réveillons notre intelligence de chrétien, laissons s'illuminer notre regard et s'ouvrir nos oreilles pour entendre réellement le Christ et nous laisser vivifier par cette première lueur du Royaume qui nous appelle aujourd'hui à vivre vraiment notre existence. Et ce ne sera que si nous vivons en fils de Dieu que nous serons vraiment des hommes d'aujourd'hui. Nous sommes trop habitués à l'extérieur, c'est ce qu'il faut maintenant cesser de faire. Il faut désormais orienter, regarder vers l'intérieur, l'intérieur du cœur de Dieu, l'intérieur du cœur des hommes, car l'un et l'autre sont faits pour s'unir. Ce n'est que dans le visage de Jésus-Christ que chacun et tous ensemble, nous trouverons notre véritable identité, celle que Jésus est venu nous manifester dans son visage, celle à laquelle il appelle toute l'humanité, notre humanité qui ne cesse de s'égarer parce que nous ne lui avons pas encore révélé Jésus, le Fils de Dieu, le roi de l'univers.

 

AMEN