AUJOURD'HUI, TU SERAS DANS MON ROYAUME
2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (20 novembre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

Le bon larron
Toutes les solennités de l'année liturgique sont marquées du sceau de la fête dans laquelle nous entrons ce soir, celle de la Royauté du Christ, cette royauté qui avait été annoncée en figures dans l'ancienne Alliance, spécialement par le roi David, cette royauté messianique qui était attendue par le peuple d'Israël. Et lorsque l'ange vient annoncer à Marie qu'elle allait enfanter le Fils de Dieu, il lui annonce que ce fils aura un règne qui durera toujours, qui n'aura pas de fin. Et la fête de Noël avec son prolongement la fête de l'Epiphanie est une manifestation et une proclamation de ce Christ Messie roi pacifique.
Cette royauté du Christ atteint son sens ultime et définitif au moment de sa Pâque dans sa mort, dans sa résurrection. D'ailleurs, comme nous venons de le lire dans l'évangile de saint Jean, Jésus lui-même prendra toute sa responsabilité et proclamera à la face des peuples, à la face des païens, devant Pilate, qu'il est roi mais que son royaume n'est pas de ce monde. La fête du Christ-Roi a été inaugurée, mise en valeur, par le Pape Pie XI, en 1925 pour manifester à un monde de plus en plus laïcisé que le Christ était Seigneur. Mais il faut bien comprendre le sens de cette fête qui, dans la réforme liturgique récente, a été ramenée du dernier dimanche d'octobre au dernier dimanche de l'année liturgique, pour bien manifester qu'elle est liée non pas à quelque domination terrestre mais à l'eschatologie, à la Parousie, à la venue du Christ dans la gloire de son Royaume de façon visible et de façon définitive. C'est à ce moment-là qu'il sera vraiment proclamé comme roi et reconnu et acclamé par tous les rois et tous les peuples de la terre, comme nous le chantions tout à l'heure dans le psaume 71.
"Mon Royaume n'est pas de ce monde". La fête du Christ-Roi n'est donc pas la fête d'un Christ dominateur qui dirigerait lui-même les princes et les gouvernements de ce monde. Son royaume n'est pas de ce monde, mais cependant, Jésus est déjà dans ce monde. Il est dans ce monde parce que nous-mêmes nous en vivons. Au jour de votre baptême, le prêtre, en faisant l'onction de saint-chrême sur votre front, a précisé que cette onction marquait l'entrée du chrétien dans la plénitude de la vie du Christ, et en faisait un des membres du Christ, Lui-même prêtre unique, roi unique et prophète unique. Cette onction d'huile était la reprise sacramentelle de l'onction célébrée avec la corne d'huile que l'on versait sur la tête de ceux qui, dans l'Ancien Testament, étaient intronisés comme rois, comme prêtres et parfois, plus rarement, comme prophètes. Ils avaient donc une place reconnue, qui était également un rôle public de gouverner, de diriger ou d'enseigner ce peuple dans l'attente du roi messianique. Cette onction, qui fait partie intégrante du baptême et qui est reprise, plus tard, dans celle de la confirmation, nous fait donc entrer dans le Christ, dans le mystère du Christ qui est prêtre, prophète et roi.
Nous sommes un des membres de sa vie. Nous héritons de son Royaume comme nous héritons de son sacerdoce et de sa prophétie. De son sacerdoce parce qu'il a offert l'unique sacrifice, dans lequel nous entrons à chaque eucharistie. Prophète parce que nous vivons de sa Parole, Parole faite chair, donc unique et définitive prophétie, annonce et réalisation de la Parole incarnée de Dieu. Roi parce que nous sommes entrés dans son Royaume quand lui-même a fait entrer sa vie divine en nous, sa vie de Christ mort et ressuscité. Et cela lorsque l'eau du baptême, en coulant sur notre chair, a purifié en nous tout péché. Car si aujourd'hui nous ne sommes pas témoins de la manifestation glorieuse du Christ comme Roi, nous sommes témoins de sa manifestation intime, de sa manifestation invisible mais réelle. Nous sommes témoins et nous sommes acteurs de ce que le Christ a réalisé le jour où, quand il meurt, est inscrit sur sa croix qu'il est "Roi des juifs" et cela en trois langues pour bien en manifester l'universalité.
Lorsque le bon larron dit au Christ : "Souviens-toi de moi dans ton Royaume !" le Christ lui répond : "Aujourd'hui même, tu seras avec moi dans mon Royaume !" Ce Royaume n'est pas encore visiblement manifesté, mais par le pardon, par le baptême, on y entre, des aujourd'hui. Nous sommes donc membres du Christ-Roi parce que nous avons reçu de Lui son pardon. Et ce pardon, c'est un cadeau royal, c'est un don unique et c'est cela qui, aujourd'hui nous fait être membres de ce Royaume. Nous en connaissons la délivrance parce que nous sommes "ce pauvre qui appelle" comme le chante le psaume 71. Nous en connaissons la douceur, le secours parce que nous sommes "ce malheureux qui est sans aide" et qui crie vers son Roi. Nous en connaissons la compassion parce qu'il est "compatissant au faible et au pauvre". Nous en connaissons le salut, ce salut qu'il nous a acquis définitivement, dans sa mort et dans sa résurrection, parce qu'il "sauvera l'âme des pauvres" que nous sommes. Nous en connaissons le rachat. Nous en connaissons la victoire parce que, de l'oppression du péché et de tout mal, "Lui-même rachète notre vie" et parce que "notre sang a du prix à ses yeux".
Oui, c'est cela ce mystère de la Royauté du Christ dans laquelle nous entrons dès aujourd'hui, dès notre vie par le baptême. Nous sommes de cette race royale, non pas parce que nous portons sur la tête quelque couronne mirifique, non pas parce que le peuple chrétien est socialement ou moralement plus glorieux que les autres ou parce qu'il veut gouverner le peuple et le monde selon ses principes évangéliques. Non, cela nous le savons bien. Et si l'Église a connu parfois cette tentation, elle en a été délivrée, aujourd'hui, heureusement. Et cette Église est un peuple royal, et ce sacerdoce royal, cette race élue, c'est bien plus important que tout autre manifestation extérieure. C'est que nous sommes sauvés de l'intérieur et que nous sommes participants de ce Roi dont nous connaissons aujourd'hui la suavité, la douceur, la source du salut et le pardon.
Alors, frères et sœurs, entrons dans cette fête, non pas de façon triomphaliste, mais de façon humble, mais de façon heureuse parce que le Roi est "venu nous prendre par la main", vient nous prendre par la main chaque jour, lorsque nous en avons besoin car nous sommes vraiment de pauvres sujets de son Royaume. Et ce que nous célébrerons demain, en Église, autour de notre évêque, c'est justement ce Jubilé de la Rédemption, ce Jubilé, inscrit, d'une façon historique dans l'histoire des hommes, cet anniversaire de la Pâque du Christ, cet anniversaire où le bon larron a entendu cette parole : "Aujourd'hui même, tu seras dans le Royaume avec Moi !" Et qui d'entre nous n'est pas un larron ? Et qui d'entre nous n'a pas envie, dans son cœur, d'être un bon larron, d'entrer dès aujourd'hui, dans le Royaume de Dieu.
AMEN