TÉMOIGNER DE LA VÉRITÉ
Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (21 novembre 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le couronnement du roi
"Tu l'as dit, Je suis roi, c'est pour cela que je suis né et que Je suis venu dans le monde, pour rendre témoignage à la vérité. Celui qui est de la vérité entend ma voix." J'ai l'impression que l'évangile est un excellent manuel de sciences politiques à condition toutefois de savoir le lire, et c'est généralement assez difficile, car c'est un excellent manuel de sciences politiques au sens où il nous livre à sa manière une leçon de gouvernement.
Vous le savez, il y a plusieurs manières de gouverner, et surtout de trouver des justifications, des raisons de gouverner. Il y a cette manière de plus en plus répandue dans notre vingtième siècle et qui consiste à fonder le gouvernement sur la violence révolutionnaire. Dans ce cas, tout le problème est d'arriver à faire la révolution par un acte de violence, et surtout de cultiver l'art de la prolonger : on l'appelle la révolution permanente. Cet art consiste à savoir se faire une bonne place au soleil, en faisant disparaître au besoin ses petits camarades du bureau politique, et en écrémant régulièrement tout ce qu'il y a de vivant dans une société et dans un peuple, pour être sûr que la violence révolutionnaire ainsi fondée soit incontestée et incontestable. Alors, apparaissent ces grands figures des "témoins de la paix" que certains ont eu encore l'inconscience de célébrer aujourd'hui. Il s'agit, bien entendu, de la paix des cimetières, non seulement de la paix de ceux qui sont enterrés sous la terre, mais aussi la paix de ceux qui survivent et qui pleurent.
Il y a une manière de gouverner qui est fondée sur la notion du pouvoir. C'est celle avec laquelle nous sommes encore pour l'instant, familiarisés. Cette notion de pouvoir est simplement basée sur un contrat, un contrat libéral : dans un peuple, chacun des citoyens délègue la petite parcelle de pouvoir qui lui revient pour gérer les affaires de la communauté et de la cité. C'est un système qui vaut ce qu'il vaut, jusqu'à maintenant, on arrive à vivre ainsi, et je crois même qu'il ne faut pas trop s'en plaindre. D'autant plus que cette délégation de pouvoir a comme contre-partie l'exigence que voici : si chacun cède une partie de son pouvoir à une autorité ou à des gouvernants, cela implique dans la seconde partie du contrat que les gouvernants respectent la liberté de chacun ? Tant que le contrat est honoré de part et d'autre, il vaut mieux ne pas trop s'en plaindre.
Une troisième manière de fonder l'art de gouverner consiste à se référer à la notion d'autorité : cette notion d'autorité porte en elle un certain caractère sacré et religieux que garde d'ailleurs toujours l'exercice du gouvernement (je n'en veux pour preuve que les manifestations politiques du quatorze juillet ou les fastes du Panthéon, il est de toute façon indispensable de trouver une forme d'expression liturgique à la nation. On fait ce qu'on peut !) Ainsi, lorsqu'on essaie de garder et de préserver ce caractère sacral et religieux du pouvoir qui vient du fond des âges, on institue une forme de pouvoir dans laquelle un individu ou quelques individus incarnent de manière religieuse l'unité confiée ou qu'elle prétendent assumer. Le monde va cahin-caha, piochant ses manuels de sciences politiques au fil des siècles, au fil des scrutins, au fil de l'histoire.
Or, aujourd'hui, nous est donnée une toute petite phrase, mais qui témoigne d'une singulière audace : " Je suis Roi et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la Vérité". Avez-vous déjà vu un gouvernement qui dise : "Je me présente aux élections pour témoigner en faveur de la vérité ?" Or, au moment où le Christ est mis en cause, accusé de subversion vis-à-vis de César et de l'autorité impériale de Rome, au moment où dehors, se déchaîne une foule hurlante qui veut sa mort, au moment même où Il comparaît devant ce bureaucrate de Pilate qui se moque complètement de ce que Jésus peut lui raconter et de toutes les "histoires" d'un peuple juif qu'il méprise, au moment même où Jésus est tourné en dérision et le peuple juif avec lui, à ce moment même, Jésus énonce ce qui constitue le cœur de sa mission, la raison de sa venue et le principe de sa Royauté : "Je suis venu pour rendre témoignage à la Vérité". Qu'est-ce que cela veut dire ?
Pour comprendre ce qu'est la vérité, il faut nous référer toujours à ce que ce mot peut signifier dans la manière de penser d'un juif de ce temps. La vérité, dans l'évangile, et surtout dans saint Jean, fait appel à deux notions fondamentales. La première, c'est que la Vérité est la reconnaissance des choses pour ce qu'elles sont. La Vérité c'est une école de réalisme. La Vérité consiste à reconnaître que Dieu est Dieu et que l'homme est l'homme, et que si l'homme est pécheur, il est pécheur. Qu'on n'essaie pas de dire qu'il est bon, alors qu'il est pécheur. Au contraire, lorsque l'homme aime Dieu, il aime Dieu. Cette vérité-là nous paraît banale et évidente, mais l'ériger en principe de gouvernement est un défi.
Le deuxième aspect significatif de la vérité telle que la conçoit saint Jean et telle que le Christ en parle dans cette Parole c'est de déterminer la vérité comme fidélité. C'est moins familier et pourtant, c'est aussi essentiel. La vérité dans le monde où Jésus vit renvoie au fait qu'une personne est fiable et qu'on peut s'appuyer sur elle. Quelqu'un est vrai dans la mesure où il établit entre vous et lui une relation de solidité. Le mot "Amen" que l'on traduit parfois par "en vérité" signifie : c'est vrai parce que c'est solide, parce que je peux m'appuyer sur la parole qui vient d'être dite, et surtout sur Celui qui vient de la dire. Ainsi, le Christ affirme qu'Il vient pour témoigner de la Vérité, Il vient manifester que toute chose repose sur la relation absolue qui existe depuis toujours entre Lui et son Père, et qu'Il vient établir entre Lui et tous les hommes.
Telle est la racine profonde de la royauté du Christ : établir entre Lui et chacun d'entre nous une relation qui soit une relation de vérité, de solidité, de confiance, et de reconnaissance des choses pour ce qu'elles sont : reconnaître qu'Il est le Christ et Seigneur et que nous, nous avons besoin d'être sauvés par Lui, reconnaître que cette relation est basée sur la solidité et la vérité de ce qu'Il est et qu'on peut Lui faire une confiance absolue. Nous pouvons faire confiance au Christ parce que nous le croyons fidèle et qu'Il ne fera pas mentir sa Parole. La preuve en est qu'Il va livrer sa vie pour nous. Saint Jean Chrysostome dit cette phrase admirable quand il propose à ses fidèles de méditer sur la mystère du Christ en croix, à contempler cet homme pendu sur le gibet de la honte et de l'ignominie : "Je l'appelle Roi, et c'est vérité, car c'est le propre d'un roi que de donner sa vie pour ses sujets".
Voilà où se trouve le cœur de la vérité, voilà pourquoi on peut dire que l'évangile a quelque chose de subversif car lorsqu'un roi veut proclamer la vérité de l'homme jusqu'à passer par cette épreuve de l'humiliation de la mort, alors qu'Il n'y est nullement obligé, lorsque que Celui qui est la source de la liberté se donne librement comme Il l'a fait et s'avance jusqu'au creux de l'abandon, de la déchéance et de la mort, pour faire le vérité sur ce que nous sommes et sur notre destinée de pécheurs. On peut dire alors que sa Royauté est subversive au sens où elle bouleverse tout ce que nous pouvions imaginer ou préjuger de la relation de vérité que Dieu voulait instaurer entre Lui et nous.
Quand on y réfléchit, il ne peut pas y avoir d'autre mode de relation entre Dieu et nous. Nous, français qui sommes un peuple si sourcilleux du respect de notre liberté individuelle et supportant mal l'ingérence de l'Etat dans nos revenus financiers lorsque nous recevons notre feuille d'impôt, nous éprouvons à juste titre cette réaction car nous avons l'impression que ceux qui s'immiscent ainsi dans nos affaires privées sont des gens qui ne nous connaissent pas : de là vient notre allergie profonde à toute forme de bureaucratie et d'administration, car ce type de métier témoigne de l'évidence qu'il n'y a pas de relation personnelle réelle entre nous et celui ou celle qui est derrière un guichet. Or, comment accepterions-nous d'être gouvernés par quelqu'un qui connaît pas la vérité du fond de notre cœur ?
C'est pourquoi tous les gouvernements humains ne seront jamais que des approximations plus ou moins lointaines de la manière vraie de régler les droits et les devoirs des membres d'une société. Mais en revanche, si le Christ peut prétendre à un véritable gouvernement au sens premier du terme, qui est de tenir le gouvernail de notre cœur et de notre destinée pour nous conduire vers Lui, c'est précisément parce qu'il a instauré ce rapport de vérité entre Lui et nous. La toute-puissance du Christ n'est pas d'abord un pouvoir discrétionnaire et absolu sur nous, une telle manière de voir est une projection de nos formes humaines de gouvernement. La force et la puissance de la Royauté du Christ, c'est de pouvoir supporter d'être humilié devant Pilate et devant tous les hommes, mais dans cette humiliation du Christ, de pouvoir proclamer la vérité de ce qu'est l'homme, si abandonné, si pécheur, qu'il soit face à son Dieu. Parce qu'Il connaît la vérité du cœur de l'homme, le Christ est seul capable de le conduire dans sa lumière et dans sa gloire. Il n'y a pas d'autre fondement de la royauté du Christ.
AMEN