UN ROI CRUCIFIÉ

2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (23 novembre 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Saint Jean de Malte : Christ en croix

Que n'a-t-on pas dit et fait au nom du Christ-Roi? Il y a eu des armées qui se disaient soldats du Christ-Roi et l'on a mis sur les drapeaux l'effigie du Sacré-Cœur. Non point qu'il ne soit pas nécessaire de défendre certaines valeurs au prix même de sa vie, mais le Christ nous l'a dit : son Royaume n'est pas de ce monde. Et quand les juifs attendant un Messie politique, un Messie guerrier qui leur assurerait la victoire sur les ennemis et la libération des occupants, quand ces juifs, émerveillés par les miracles de Jésus, veulent se saisir de Lui pour le faire Roi, Jésus s'enfuit dans la montagne, seul. Son Royaume n'est pas de ce monde ? Et la liturgie de l'Église, en ce jour, nous présente de Christ-Roi, pendu à la croix. Telle est la royauté de Jésus, c'est la Royauté d'un crucifié.

D'ailleurs, dans la scène que nous venons d'entendre, ces deux conceptions de la royauté s'affrontent. Vous avez entendu les chefs du peuple dire avec sarcasme et une ironie amère : "Si tu es le Roi d'Israël, descends donc de la croix !" Et c'est la même dérision qu'exprime ce panneau cloué au sommet de la croix : "Celui-ci est le roi des juifs." Certes, devant cet homme dépouillé de ses vêtements, dépouillé de tout secours humain, devant cet homme brisé, livré, lui attribuer une royauté de puissance et de pouvoir ne peut être que dérision. Pourtant, c'est vers le même homme écrasé que l'un des malfaiteurs crucifié à son côté se tourne et dit : "Quand tu viendras dans ton Royaume, souviens-toi de moi ?" C'est ce regard de foi qui nous est proposé aujourd'hui : reconnaître la royauté de Jésus dans sa croix, reconnaître le roi de l'univers dans cet homme crucifié et brisé.

Il faut bien que nous comprenions que Jésus ne s'est pas mis une parenthèse d'humiliation entre deux éternités de gloire, Jésus sur la croix n'a pas fait semblant de souffrir, Il n'a pas fait semblant d'être abandonné. Il était vraiment écrasé par la souffrance, défiguré, comme nous le dit le prophète Isaïe, n'ayant plus aucune apparence humaine. Jésus ne nous a pas sauvés dans un moment d'extase éblouissante où, regardant le Père vers qui il marchait, Il a eu le sentiment puissant et fort de rassembler tout l'univers entre ses mains pour l'offrir à Dieu et pour ainsi transfigurer toute chose dans la gloire. Le Christ sur la croix, était lacéré par la souffrance, c'était littéralement une loque humaine. Et son cœur était broyé par le péché des hommes, par le mépris, l'indifférence, la lâcheté et l'abandon même de ses propres disciples.

Et ce serait encore une autre erreur, une autre facilité que de croire que la Pâque du Christ se déroule en deux temps, comme s'il y avait un premier acte : celui de l'humiliation, et puis un second acte, celui de la glorification. Comme si le Christ, par l'acceptation de la souffrance, méritait d'être glorifié par son Père, comme si la Résurrection compensait et effaçait l'humiliation de la croix, transformant en plénitude ce qui avait été écrasement.

Cette manière de dissocier le Vendredi-Saint du dimanche de Pâques n'est pas conforme à la réalité du mystère : la Pâque du Christ est unique. Et c'est dans sa croix, dès sa croix, par sa croix qu'Il est ressuscité et qu'Il est roi. Aussi bien, avez-vous prêté attention à la réponse du Christ au malfaiteur qui lui dit : "Souviens-toi de moi dans ton Royaume". Jésus répond : "Aujourd'hui même, tu seras avec moi en Paradis". Non, pas plus tard, non, pas même dans trois jours, non pas même le dimanche de Pâque, mais aujourd'hui dès maintenant. Au moment où le Christ meurt seul, abandonné, au moment où le Christ en arrive à épouser notre condition humaine jusqu'à s'écrier : "Mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" ce cri terrifiant, mystérieux, où nous voyons le Christ partager l'abîme le plus profond de la condition humaine, c'est à ce moment même qu'Il dit : "Avec moi, tu seras en Paradis !" Il n'y a pas deux temps dans la Pâque du Christ, parce que ce qui fait sa royauté, qui opère la salut du monde, ce qui ressuscite le Christ, c'est la plénitude de cet amour que le Père qui a donné et qu'Il rend au Père, cette plénitude d'amour que de toute éternité, le Christ vit dans le face à face avec son Père, et qu'Il est venu vivre dans notre chair d'homme pour que cette chair d'homme soit transfigurée par cet Amour infini qui s'accomplit et atteint son intensité divine dans la chair même et l'âme humaine du Christ au moment où Il donne tout, où Il se donne Lui-même, écrasé, lacéré, déchiré. Là le Christ est Roi : "Aujourd'hui même, je suis en Paradis et tu es avec moi en Paradis". C'est quand Il a tout donné que le Christ est roi, parce que sa royauté n'est pas du type des royautés humaines, ce n'est pas par la force, par la puissance, ni même par le génie humain que Jésus règne, Dieu règne par l'amour, uniquement par l'amour. Il n'a pas d'autre puissance que l'amour.

Et les chrétiens veulent être les disciples de ce roi. Si nous voulons comme le malfaiteur crucifié à côté de lui, pouvoir entrer dans son Royaume, être intronisé avec Lui dans cette royauté divine, il faut que nous aussi nous apprenions cet unique chemin de gloire de Dieu qui est le chemin de l'amour donné jusqu'à l'extrême, dépassant tout ce qu'on peut imaginer, et tout ce qu'on aurait cru raisonnable ou nécessaire. Le Christ ne nous a pas aimés de façon raisonnable, Dieu nous aime à la folie. Et c'est ainsi qu'Il nous appelle à aimer, nous aussi.

Pour que la création soit royale, pour que l'humanité tout entière soit royalement divinisée, pour que chaque homme soit disciple de ce roi et roi avec lui, il faut que cet amour s'étende et prenne tous les cœurs, il faut que tous les hommes et toute créature sous le ciel, se donne jusqu'au dernier souffle, jusqu'à l'extrême. A ce prix seulement, pourra être sauvé le monde et la royauté du Christ s'instaurer sur la terre. Ce n'est pas en combattant, en écrasant les autres, que nous parviendrons à la véritable victoire. Il n'y a de victoire que dans cet amour infini que nous devons d'abord vivre chacun au cœur de notre propre vie pour que peu à peu s'étende autour de nous, dans le cœur de nos frères et dans le cœur du monde, le Règne de cet amour vainqueur.

 

AMEN