LE CHRIST-ROI
Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (25 novembre 1979)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : Christ en croix (Delacroix)
Si nous ne voulons pas rester dans l'embarras et la perplexité de Ponce-Pilate devant ce condamné vis à vis duquel il est si difficile de se situer, il faut, et c'est un minimum, au moins lever deux objections. La première, ce n'est pas difficile, parce que c'est une objection tout humaine. C'est le problème de savoir ce que voulait dire, dans la bouche de Jésus qui ne l'a pas nié, qu'Il était un roi. Cette objection ne nous demande pas un grand effort de conversion Il se trouve qu'à la suite des hasards de l'histoire, lorsque nous parlons des rois, nous avons une image précise presque d'Épinal, dans laquelle le roi est essentiellement caractérisé par une sorte de pouvoir absolu, tyrannique et discrétionnaire, par un certain faste qui vire à l'ostentation et qui devrait nous faire sourire, et par toute une sorte de déploiement extérieur qui, dans le fond, n'a pas une grande signification s'il n'est pas ressaisi à partir d'une notion beaucoup plus profonde.
Dans la civilisation biblique et dans les civilisations antiques, le roi est tout autre chose qu'un personnage qui pourrait dire : "L'Etat, c'est moi !" Rien n'est plus opposé à la conception biblique qu'une telle conception de la royauté pour ne rien dire de celle de l'état. Dans la Bible, le roi ne se manifeste pas d'abord par sa puissance, par le fait qu'il domine les autres et qu'il a sur eux un pouvoir. Le roi est caractérisé essentiellement par la notion de responsabilité et de service. Dans la Bible, et c'est pour cela que la Bible n'est pas tendre pour les figures royales qui ont exercé la royauté en Israël, le roi est avant tout celui qui porte les destinées de son peuple, celui qui en est d'abord le serviteur. Tout le reste, ce n'est que poudre aux yeux, ce n'est que brillant, ce n'est qu'ostentation et cela n'a rien à voir avec la véritable notion de la royauté. Lorsque Jésus pouvait parler de la royauté, il ne pouvait la concevoir que comme un service, comme un ministère, comme une responsabilité vis-à-vis d'un peuple. Et voilà pour la première objection.
La deuxième est beaucoup plus importante car il s'agit d'une véritable conversion de notre jugement et de notre attitude. On pourrait imaginer et je crois qu'on l'a beaucoup imaginé, que le Christ pouvait fort bien se couler dans cette conception très honorable du roi qui est le serviteur de l'humanité, et que la véritable notion de la royauté c'est que le Christ serait celui qui vient servir l'humanité et nous, qui sommes le Christ continué, l'Église, nous aurions à établir une sorte de royaume de paix, de justice. Après tout, vu les réticences qu'il y a dans le monde, vu le péché qui est au fond du cœur de l'homme, il ne serait pas inutile, de temps à autre, de prendre les mêmes moyens que les royaumes de ce monde, sinon la violence, du moins un peu de force, sinon la contrainte, du moins une justice assez vigoureusement imposée, sinon de la torture, au moins une emprise très forte sur les libertés, etc …
Effectivement, au premier abord cela paraît bon ; c'est pour la bonne cause que l'on défend alors le royaume du Christ. Etant donné que les hommes sont par eux-mêmes incapable d'élaborer une vie commune, que les chrétiens fournissent et décident, en lieu et place de ceux qui n'ont pas beaucoup d'idées là-dessus ou qui ont des idées fausses, une théorie sociale juste qu'il s'agit de faire appliquer avec la plus grande vigueur possible. Cela n'est pas nouveau, c'est même très vieux. Mais je crois que ce n'est pas tout à fait ce que nous voulons dire lorsque nous parlons du Christ-Roi ou que nous parlons du Royaume de Dieu. Car il faut en revenir à cette phrase radicale de Jésus, dans laquelle Il s'exprime devant Pilate : "Mon royaume n'est pas de ce monde !" "Mon royaume n'est pas d'ici." Cela veut dire que pour confesser sans ambiguïté sa royauté, le Christ a choisi le moment où Il était le plus démuni devant l'autorité romaine, où Il n'avait aucun recours, trahi par ses amis, dénoncé par son peuple, conduit en justice devant les autorités païennes par les autorités religieuses de son peuple, et pris sinon en soupçon du moins en défiance par ceux qui avaient sur lui droit de vie ou de mort. C'est précisément à ce moment-là, au moment où il n'y a pas de danger de croire que ce royaume est un royaume terrestre que Jésus affirme sans ambages sa royauté. Il est un roi, mais son royaume n'est pas d'ici.
C'est là qu'il nous faut comprendre. La royauté du Christ c'est le Christ complètement démuni et sans forces, aux pieds des hommes. C'est le Christ anéanti jusqu'à l'ignominie de la condamnation à mort, de la fausse accusation et de la pire mort réservée aux esclaves et aux brigands qui est la mort sur la croix. La royauté du Christ, elle ne peut apparaître que dans ce moment où Dieu renonce à tout ce qu'Il est pour être aux pieds des hommes le serviteur de l'amour.
La manière dont on peut le mieux le comprendre, c'est cette phrase de saint Jean Chrysostome méditant sur son Seigneur crucifié : "Il est crucifié, et pourtant je le dis roi et Seigneur. Et j'ai raison car c'est le propre d'un roi de donner sa vie pour ses sujets." Il n'y a de véritable royauté du Christ et il n'y a de véritable royauté de tout chrétien que l'amour qui est serviteur. Il n'y en a pas d'autre. Et si dans l'histoire, il a pu y avoir des confusions à ce sujet, maintenant nous sommes sans excuse. Peut-être que pendant des siècles les Églises et les états, à travers des luttes et des rivalités, sont arrivés péniblement, pendant des siècles et des siècles à élaborer une distinction qui vaut ce qu'elle vaut mais qui est commode, entre le spirituel et le temporel. Peut-être qu'au moment même où ils essayaient de découvrir ce modus vivendi il pouvait y avoir méprisé, mais aujourd'hui, ce n'est plus permis. Nous ne pouvons plus nous permettre de vouloir le royaume avec des moyens humains, car alors nous ne pécherions pas seulement contre les royaumes de la terre, ce qui après tout ne serait qu'un prêté pour un rendu, ce ne serait pas déjà si bien mais enfin cela s'expliquerait, mais nous pécherions surtout contre la réalité même du Royaume de Dieu. Car Dieu n'a pas besoin de nos moyens humains pour implanter son Royaume. C'est là la plus grande équivoque qui est au fond de notre cœur. Et je ne parle pas seulement au plan politique ou sociologique, parce que nous avons toujours la faiblesse de croire que ce sont les institutions qui sont mauvaises pour nous épargner de réviser le fond de notre cœur, et de le laisser éclairer par la miséricorde divine. Je parle précisément de ce service royal qui est la charité en nous. Si nous ne commençons pas par là à témoigner de cette réalité royale de l'amour qui n'est pas confusible avec des moyens humains mais qui est simplement notre pauvreté humaine transfigurée par la miséricorde et par la tendresse de Dieu, à ce moment-là nous n'annonçons pas le Royaume des cieux. Ce que nous devons d'abord faire, c'est cette conversion, c'est retrouver cette attitude profonde du Christ qui se tient devant Pilate et qui, au moment où il va servir et manifester de la manière la plus éclatante son amour en donnant sa vie pour nous, peut dire, dans la réalité même de sa mort qu'Il est roi. Et c'est pourquoi le seul commentaire qui a accompagné le dernier soupir du Christ c'est la proclamation inconsciente de Pilate : "Celui-ci est le roi des Juifs !" cet écriteau au-dessus de la tête du Christ.
Nous sommes "un peuple de rois" et nous ne devons pas en rougir, car notre royauté n'est pas de ce monde. Notre royauté c'est notre cœur brisé, tordu, abîmé par la souffrance et par notre péché, mais racheté et ressuscité par la seule puissance réelle qui soit, la puissance de l'amour de Dieu qui se déploie dans la faiblesse.
AMEN