JÉSUS CHRIST PREMIER-NÉ
2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (22 novembre 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Monemvassia : Christ souffrant
Frères et sœurs, je vous vois venir ! Vous vous dites : "c'est le Frère Jean-Philippe qui prêche, c'est la fête du Christ-Roi. On vient de nous parler du bon larron, il va encore une fois nous dire que la Royauté du Christ n'est pas une affaire de toute-puissance et de gloire, mais une affaire d'humiliation et de petitesse!" Eh bien non ! je ne vais pas vous prêcher sur le bon larron. Je vous parlerai, si vous le voulez bien, de l'épître aux Colossiens, ce passage que nous avons entendu tout à l'heure où, dans une hymne, saint Paul proclame que le Père nous a arraché à l'empire des ténèbres pour nous introduire dans le Royaume de son Fils Bien-aimé. Nous parlons souvent du Royaume, c'est une autre façon de parler du ciel ou du paradis ou du monde nouveau ou de la vie éternelle ou de la béatitude, et de ce Royaume la fête d'aujourd'hui nous invite à dire que Jésus est le Roi.
Roi, cela veut dire : "Celui qui est comme le résumé de tout le peuple, Celui qui, dans sa personne, symboliquement représente la totalité du peuple et chacun des membres de ce Peuple". Un roi c'est en quelque sorte le prototype du peuple dont Il est le roi. Dire de Jésus qu'Il est roi, roi du Royaume à venir, roi de l'univers, roi dès maintenant de la création, dire que Jésus est roi, c'est donc dire qu'en lui-même, toute créature, toute réalité, chacun d'entre nous, peut se reconnaître et se voir dans son accomplissement.
L'épître aux Colossiens que nous avons lu utilise, pour parler de cette Royauté du Christ, de cette primauté du Christ, de cette manière dont le Christ représente au sens fort du terme, c'est-à-dire rend présent la totalité de l'univers et de chacun d'entre nous, l'épître utilise un terme : "Il est le Premier-Né ", et vous l'avez peut-être remarqué tout à l'heure en entendant ce texte, à deux reprises ce terme de Premier-Né nous est proposé : "Il est le Premier-Né d'entre les morts". Une troisième fois la même idée nous est proposée avec une autre image : "Il est la Tête du Corps qui est l'Église".
Jésus est Roi parce qu'Il est le Premier-Né, donc le prototype de toute la création. Tout ce qui existe au ciel et sur la terre trouve en Jésus le principe même de son existence, de sa réalité. Et saint Paul est très explicite, pour dire que Jésus est le Premier-Né de toute créature, Il écrit : "En Lui toutes choses ont été créées", et un peu plus loin : "Tout a été crée par Lui et Lui". En Lui, par Lui, pour Lui.
Tout a été créé par le Christ. Saint Irénée, un des plus vénérables et des plus anciens Pères de notre foi, saint Irénée, évêque de Lyon, dans la deuxième moitié du deuxième siècle, vers l'an 170, saint Irénée disait : "Le Verbe, le Christ est comme la main du Père par laquelle tout a été façonné, modelé. Par Lui tout a été créé, Il est la main du Père qui façonne toute chose". Et la Bible nous dit aussi qu'Il est la Parole du Père, cette parole qu'au début de la Genèse nous entendons : "Dieu dit : "Que la lumière soit, et la lumière fut. Dieu dit : "Qu'il y ait un ciel pour séparer les eaux au-dessus du ciel et les eaux en dessous du ciel, et il en fut ainsi. Dieu dit : "Qu'il y ait de la verdure qui verdoie, que les eaux grouillent d'êtres vivants … qu'il y ait des oiseaux dans le ciel ... Et il en fut ainsi". Jésus est donc Celui par qui tout a été fait parce que le Père a, en quelque sorte, remis toute la puissance créatrice qui est la sienne dans les mains de son Fils, de son Verbe, de sa parole qui est une parole créatrice, un Verbe créateur, qui est la main du Père.
Par Lui tout a été fait, mais tout a été fait en Lui. En Lui, cela nous invite à aller plus loin encore, cela veut dire que, dans le dessein du Père, dans la pensée éternelle de Dieu, tout était en quelque sorte déjà présent dans le Fils, ce Fils dont l'épître aux Colossiens dit qu'Il est : "L'image du Père, c'est à son image que tout a été fait". Toutes choses sont comme la démultiplication de l'infinie richesse contenue dans le Fils, le Fils que de toute éternité le Père a engendré par cet acte d'amour infini qui est l'unique réalité de toutes choses, ce Fils qui, jailli du Cœur du Père, contient en Lui tout ce qui peut exister sur la terre comme au ciel. "Tout a été créé en Lui" c'est-à-dire toutes choses sont comme des participations de cet être infini du Fils. Nous pouvons, chacun qui que nous soyons, nous reconnaître dans le Fils comme en notre source. Et c'est vrai non seulement des êtres humains, mais de la plus humble des créatures, du plus petit insecte, du plus petit brin d'herbe ou du plus petit caillou, cela est vrai de toute réalité. Toute réalité peut se reconnaître dans le Fils qui est son prototype. C'est du Fils, c'est de la plénitude du Fils que nous sommes issus comme toutes les couleurs jaillissent de la lumière à travers le prisme. En Lui, toutes choses sont contenues, c'est son mystère qui, par avance, nous rassemble tous, qui par avance nous contient tous.
Nous sommes créés par le Fils, nous sommes créés en Lui, nous sommes créés par Lui, c'est-à-dire toutes choses ne sont pas créées pour aller ensuite au hasard selon une dérive quelconque, toutes choses sont polarisées par le Fils, attirées par l'amour du Fils, promises à se retrouver à l'intérieur du Fils dans cet acte d'amour du Fils et du Père qui doit être notre acte d'amour à nous aussi, dans lequel nous trouverons notre plénitude. Ainsi dans le dessein de Dieu, le Fils est à la fois la main qui nous façonne, le prototype qui par avance nous résume tous et aussi la fin vers laquelle nous sommes tous appelés et pour laquelle nous sommes créés. Tout ce qui existe dans l'univers l'est par le Fils, dans le Fils, pour le Fils, et spécialement nous, êtres humains, nous sommes appelés à être fils comme le Fils. Dans l'hymne parallèle qui commence l'épître aux Ephésiens, il nous est dit que Dieu par avance nous a adoptés dans le Fils "pour être des fils adoptifs en Jésus-Christ". Nous sommes donc tous appelés, chacun à notre place, à être fils du Père comme Jésus est le Fils Unique, parfait du Père. C'est cette relation d'Amour infini qui est le but même de notre vie et de notre création.
Mais l'homme, dans sa liberté, dans cette autonomie qui est la sienne et que Dieu a voulue à son image, à l'image même de la liberté de Dieu, l'homme a refusé, négligé, méprisé cet appel de Dieu, ce dessein de Dieu, il s'est détourné de Dieu pour se tourner vers des choses secondaires ou plus exactement pour se tourner vers lui-même, pour chercher en lui sa propre excellence au lieu de la recevoir du Père par la main du Fils, L'homme s'étant détourné de Dieu, Dieu a voulu que le Fils assume aussi notre péché, notre détresse, notre malheur, notre éloignement pour que le Fils, en rassemblant l'humanité non seulement telle que Dieu l'avait créée, mais en la rassemblant telle qu'elle s'était elle-même "décréée" en quelque sorte par son péché, Dieu a voulu que le Fils soit de nouveau Celui en qui toutes choses se retrouvent parce qu'Il est le Sauveur, Celui qui peut rendre à l'univers, rendre à l'humanité dégradée, détournée de Dieu sa plénitude et sa vérité. "C'est pourquoi, nous dit l'épître aux Colossiens, Il est la Tête de l'Église". Car qu'est-ce que l'Église sinon l'humanité réconciliée avec Dieu, l'humanité qui, au-delà de son péché, se tourne à nouveau vers Dieu pour retrouver en Lui le bonheur qui lui était promis ? Et saint Irénée que je vous citais tout à l'heure nous dit cela encore de façon extrêmement belle : "Le Verbe de Dieu, le Fils Unique qui était de tout temps présent à l'humanité, s'est uni et mêlé selon le bon plaisir du Père, à son propre ouvrage qu'II avait Lui-même modelé et Il s'est fait chair, l'ouvrage du Fils, cette humanité qu'Il avait modelée de ses mains s'étant détournée de Dieu, Dieu a voulu que le Fils s'unisse, se mêle à cette chair. Et c'est ce Verbe fait Chair qui est Jésus-Christ, notre Seigneur, c'est Lui qui a souffert pour nous, qui est ressuscité pour nous, qui reviendra dans la gloire du Père pour ressusciter toute chair, pour faire apparaître le Salut. Il a donc récapitulé l'homme en Lui".
"Récapituler toutes choses". Ce mot plein de sens nous manifeste cette deuxième situation du Christ par rapport à l'univers, non seulement toutes choses ont jailli de Lui, mais encore Il vient récapituler toutes choses en Lui pour les rendre au Père. "D'invisible, Il est devenu visible, d'insaisissable saisissable, d'impassible passible, de Verbe Il s'est fait homme, Il a tout récapitulé en Lui-même afin que, de même qu'II avait la Primauté sur les êtres du ciel, spirituels et invisibles (entendons les Anges), Il l'ait aussi sur les êtres visibles et corporels, assumant cette Primauté sur toutes choses, se constituant Lui-même Tête de l'Église afin d'attirer tout à Lui au moment opportun". Voilà quelle est la plénitude de cette primauté du Christ, non seulement dans l'acte créateur, mais plus encore, si je peux dire, dans cet acte sauveur où Il récapitule toutes choses en Lui.
Et, dans un autre passage, le même saint Irénée dira aussi : "Notre Seigneur Jésus-Christ dans les derniers temps s'est fait Homme parmi les hommes afin de rattacher la fin au commencement, c'est-à-dire l'homme à Dieu. Dès le commencement, le Verbe a annoncé que Dieu serait vu des hommes, qu'II vivrait et converserait avec eux sur la terre, Il l'a annoncé par les prophètes, qu'II se rendrait présent à l'ouvrage qu'II avait Lui-même modelé, pour le te sauver et se laisser saisir par lui afin que, enlacé à l'Esprit de Dieu, l'homme accède à la Gloire du Père". Voilà ce qu'est la Royauté du Christ, Royauté du Christ Créateur, Royauté du Christ Sauveur.
Et dans l'épître aux Colossiens saint Paul nous dit encore comment s'est réalisée cette Royauté. Or, cette Royauté, elle s'est réalisée en ce que Jésus, puisque l'homme et l'univers étaient marqués par le péché, est descendu au plus profond de ce péché. Jésus a accepté non seulement d'être homme, mais d'être esclave, de connaître la mort comme les hommes, et la mort de la croix, Il s'est humilié, "Il s'est anéanti jusqu'à la mort de la croix". Et c'est là qu'Il devient le Roi de tous les pécheurs, de tous les pauvres et du larron qui en est le symbole. Et c'est en descendant dans cette mort que Jésus peut être le "Premier-Né d'entre les morts". C'est par cet acte rédempteur que Jésus emplit toutes choses, non seulement les choses du ciel par sa gloire, mais les choses de la terre et de l'abîme par son humiliation, remplissant toutes choses Il connaît la mort et Il renaît de la mort entraînant avec Lui toutes choses à partir de cette mort.
Premier-Né d'entre les morts comme Il est le Premier-Né de toute créature, Premier-Né de toute la communauté humaine, de cette Église dont Il est la Tête, Premier-Né de l'univers tout entier qui se rassemblera dans son Royaume. Tel est le mystère du Christ que nous célébrons aujourd'hui. C'est cette communication universelle et intime du Christ avec toute créature, avec tous les êtres, chacun des êtres, chacun d'entre nous, qu'il soit grand ou humble, puissant ou petit. Toute choses ont été faites à l'image du Christ, toutes choses sont aimées par le Christ, toutes choses sont restaurées en Lui par le sacrifice de sa mort et de sa Résurrection.
C'est dans cette mort et cette Résurrection que nous allons maintenant recevoir Charles par le sacrement de baptême. Le sacrement du baptême nous fait entrer dans la Vie du Christ, dans la présence du Christ, il fait de nous un autre Christ, Charles va devenir semblable à Jésus, image de Jésus comme Jésus est l'Image du Père, il va recevoir en lui toute la grâce de la Vie de Jésus qui l'a créé et qui le sauve et qui le conduira jusqu'à la plénitude du Royaume.
AMEN