LA DOUBLE RELATION QUI FONDE LA ROYAUTÉ DU CHRIST

2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi - année C (21 novembre 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Nous sommes du même sang que toi". Frères et sœurs, je vous propose un sermon très bref et très synthétique pour une église non chauffée ! En gros, voilà de quoi il s'agit. Nous avons plein d'idées et de phantasmes sur la figure de la royauté. Le phantasme, au sens : œuvre imaginaire et fictionnelle, c'est celui de la puissance. En général, pour nous, le roi c'est celui qui peut tout. C'est un fait qui évidemment est pratiqué par certains gouvernants, mais ce n'est pas nécessairement la manière dont Dieu gère. Si nous continuons indéfiniment à projeter sur Dieu une sorte d'idéologie de puissance qui génère un comportement à la fois infantile, frustré, refoulé, par lequel la figure royale est cette image de la toute-puissance, nous risquons à un moment ou l'autre de nous retrouver dupes du jeu.

       En réalité, la puissance de Jésus roi n'a rien à voir avec cela. Je trouve extraordinaire que les trois textes convergent sur une notion de royauté qui est très importante. Je commence par le deuxième texte, l'épître aux Colossiens : "Dieu le Père nous a rendus capables d'avoir part dans la lumière à l'héritage des saints. Il nous a fait entrer dans le royaume de son Fils, lui le Fils image du Dieu invisible, premier-né par rapport à toute créature". Voilà le premier titre de royauté du Christ. C'est le fait que depuis toujours nous sommes comme le dit saint Paul aux Athéniens, "de sa race". C'est-à-dire que la divinité est la première chose, c'est le titre même qu'a le Christ pour être notre roi, c'est parce que nous lui ressemblons. Le premier titre, c'est le fait que nous ayons été créés à son image, en référence à Lui. Par conséquent, le premier titre de royauté, c'est parce que nous sommes de la même veine que lui. Nous sommes images de Dieu. Si nous sommes images de Dieu, cela veut dire que celui à l'image de qui nous sommes, porte fondamentalement la responsabilité de la destinée de tous ceux qui sont son image. Ce n'est pas d'abord une question de projection de puissance, c'est la question que lui ressemblant, Il a par rapport à nous, une responsabilité de premier-né, de frère aîné. Il est celui qui porte la destinée de sa famille, et donc la destinée de l'humanité.

       Jusque-là, on peut l'admettre sans peine. Mais le deuxième aspect, qui est le plus troublant, c'est celui précisément qui est évoqué par la figure de David. Quand on choisit David, vous l'avez remarqué, David n'est pas d'abord une généalogie qui le caractérise dans sa royauté. C'est : nous sommes du même sang que toi. C'est la consanguinité avec ses frères israélites. Il est un chef de guerre, il est, j'allais dire, un peu l'ancêtre d'Arafat, il ne faut pas se cacher les choses, cela fait partie de ces espèces de leaders qui arrivent au sommet de l'activité politique par la guerre et la résistance, et David, c'est exactement cela, c'est le premier des guérilleros de l'humanité. Ce qui fait que les israélites veulent David comme roi, c'est parce qu'ils sont du même sang que lui. Deuxième caractéristique de la royauté chez David exprimée par ce texte : nous sommes du même sang que toi. C'est l'homogénéité de l'humanité du roi avec son peuple.

       Je crois qu'il faut le dire le principe de la royauté, c'est l'égalité de sang, et c'est mystérieux. C'est pour cela qu'il est choisi par le peuple. Ce n'est pas comme nous le pensons la plupart du temps, que la monarchie serait une sorte de contrainte de pouvoir et que la démocratie serait la liberté et l'autonomie du peuple, ce n'est pas du tout comme cela que la Bible le présente, non, c'est le choix d'un peuple qui choisit son roi. Il faut les deux éléments : relation du roi divin à l'image de qui nous sommes faits, c'est-à-dire que nous sommes de la même pâte divine, et la relation du peuple à son roi façonné du même sang. C'est précisément ce qui se passe sur la croix. Au moment où le Christ monte sur la croix, Il montre que nous sommes du même sang que Lui, c'est-à-dire le sang capable d'être versé, le sang qui est le symbole de la souffrance, qui est le symbole du don de soi, et le symbole de la générosité.

       Quand on fête le Christ roi, on fête le Christ qui porte en Lui, en plénitude la double dimension de la royauté. D'une part, cette consanguinité divine qu'Il nous a donné d'emblée par la création, et consanguinité de chair humaine qu'il a voulu prendre pour nous sauver. C'est ce double lien qui constitue vraiment la royauté du Christ. La royauté n'est pas d'abord ce qui différencie, mais c'est ce qui crée la communion et la communauté. Sur ce point, cela nous oblige à être très critique vis-à-vis de tous nos schémas du pouvoir. Le pouvoir, en réalité, ce n'est pas quelque chose qui divise entre les gouvernants et les gouvernés, le pouvoir, c'est le symbole du souci commun incarné dans ceux qui exercent le gouvernement. Cela devrait être cela ! C'est évidemment très difficile, et c'est pour cette raison qu'on trouve des quantités de combines pour essayer de justifier le pouvoir en lui-même, mais à y regarder de plus près, c'est tout l'inverse.

        Que cette fête du Christ roi nous aide vraiment à prendre la mesure de ce qu'est la royauté du Christ. D'une part, c'est notre dignité d'avoir cette consanguinité divine, nous sommes fabriqués à l'image de Dieu, et d'autre part, c'est l'extraordinaire générosité de Dieu de vouloir avoir la même consanguinité humaine et charnelle que nous, parce que là, il s'expose dans la vulnérabilité totale, pour faire que son pouvoir ne soit pas l'exercice d'une différence et d'une suprématie, mais l'exercice d'une véritable communion jusqu'au sang.

 

      AMEN