PEUPLE DE ROIS
Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi – année B (dimanche 24 novembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, nous sommes aujourd’hui invités à méditer sur la question de la royauté du Christ. Ça nous paraît maintenant un peu ringard, car quand on compare avec la manière dont les générations précédentes ont essayé de valoriser la royauté du Christ pour orienter la politique, on s’aperçoit très bien qu’aujourd’hui, on n’en est plus là. Si vous allez à l’Assemblée nationale pour déclarer que le Christ est le roi de l’univers, je ne vous garantis pas que vous ayez un grand succès.
Cela veut sans doute dire quelque chose que nous n’avons pas bien compris et qui exige que nous mettions un peu les pendules à l’heure. Premièrement, Il est roi. C’est déjà un élément orignal car il faut savoir que la plupart du temps dans toutes les traditions, et Israël n’y échappe pas, on a toujours essayé de faire que le titre, la fonction, le métier de roi, soient entièrement cautionnés par des garanties religieuses. C’est pour cela que pendant très longtemps, notamment en France, on a voulu cautionner le pouvoir royal par une onction, un acte de Dieu qui garantit la valeur des actions, des conseils, des orientations que donne le roi.
Pourtant, si nous lisons le texte de près, nous nous apercevons que l’origine de la royauté en Israël a été contestée dès le départ. Les juifs n’ont pas du tout décidé d’avoir un roi parce que Dieu leur aurait dit qu’Il en avait assez de les gouverner et qu’ils se débrouillent ! En fait, ils ont tout fait pour imposer un roi et celui qui a résisté jusqu’au bout, le prophète Samuel, a dit : « Si vous voulez un roi, je vais demander à Dieu de vous en envoyer un », et Dieu lui a répondu : « Ils en veulent un, tu l’as voulu, tu l’as eu, mais ils verront ce que ça donne. » Et on a vu ce que ça a donné. Après deux ou trois générations où les rois se comportèrent correctement, ce fut la catastrophe, terminée par l’exil, le retour ensuite à Jérusalem, et tout ça n’a rien donné. Il faut donc bien savoir que ni David, ni Salomon, ne sont nés de la cuisse de Jupiter. Il n’y a pas de garantie du pouvoir royal des rois d’Israël. C’est pour cela qu’ils ont été traités comme des hommes et parfois moins que des hommes.
Le deuxième élément est le fait que la nostalgie d’un pouvoir royal qui garantit absolument le présent et l’avenir d’Israël, restait encore un peu vivace. Chose incroyable, les juifs contemporains de Jésus, quand ils ont voulu Le compromettre, ont tout de suite compris : ils étaient sous l’autorité romaine et ont dit : « Cet homme-là a dit qu’il était le roi des juifs. » C’était pour mettre Pilate dans l’embarras parce qu’il disait qu’il n’y avait qu’un souverain dans l’univers (méditerranéen). Ce pouvoir-là, c’est Lui qui se l’est arrogé. Lorsque le procès de Jésus se tient, il y a là la mise au clair de l’ambigüité de la prétention de royauté qu’aurait pu prendre Jésus. Or, au moment où Pilate Lui demande s’Il est roi, Jésus lui demande s’il le dit de lui-même ou si d’autres le lui ont raconté : « La vérité même de cette affirmation vient-elle d’un mouvement sincère de toi qui te demandes d’où vient le pouvoir et qui peut l’exercer, ou bien est-ce un procédé, une manœuvre pour essayer de me faire condamner ? » On y voit clair : Jésus sait très bien dans quelle royauté on le caricature et Il n’en veut pas. C’est pourquoi Il ajoute immédiatement que sa royauté ne vient pas de ce monde. On coupe court à toute prétention de royauté de la part de Jésus, ce qui est en pleine continuité avec le fait qu’autrefois on avait voulu que les juifs aient un roi et que ça ne servit à rien.
Autrement dit, nous fêtons aujourd’hui quelque chose qui ne sert à rien. D’ailleurs, quand on voit la disparition de la royauté dans la plupart des pays, la manière dont on a essayé de traiter le problème, le roi règne et ne gouverne pas, et certains se la jouent si bien qu’on ne puisse pas dire que la royauté ait un grand avenir. Toujours est-il que d’une certaine façon, nous proclamons une fête sur une figure presque complètement démythisée, désacralisée, qui n’entretient plus aucune illusion sur le pouvoir. Ce qui est vrai, car paradoxalement le christianisme a joué un rôle très profond pour essayer de désacraliser la royauté.
Alors Jésus lui dit : « En fait, Je ne suis pas roi au sens où tu le penses, mais Je ne suis né et venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité ». Le jour où le pouvoir politique, dans quelque pays que ce soit, sera absolument fondé sur la vérité, on ira mieux. Soyons sans illusion, ce n’est pas demain la veille. Jésus désacralise donc complètement la notion de royauté en affirmant que la vraie royauté consiste dans le témoignage et la mise en œuvre de la vérité, vérité de Dieu qui se révèle et de l’homme qui veut répondre à cet appel.
La vérité, c’est que nous sommes un peuple de rois. Quand on célèbre la fête du Christ-Roi, on ne célèbre pas tant le fait qu’Il va maintenant devenir le patron à la place de César Auguste, que le fait que nous sommes appelés nous-mêmes à exercer d’une façon nouvelle et totalement originale, la royauté. Ne nous berçons pas d’illusions, la royauté n’est pas le pouvoir. Si tel était le cas, il suffirait de démultiplier les media pour qu’on ne sache plus quoi penser et que quelqu’un surgisse en affirmant détenir la vérité.
Mais qu’est-ce que la royauté, du Christ d’abord ? C’est le fait qu’Il ne se fonde que sur la vérité. Et que va être la vérité ? C’est Jésus qui s’adresse à Pilate : « Ce que Je suis, tel que Je vais apparaître, Moi arrêté, moqué, crucifié, réduit à rien, déconsidéré de tous, c’est la vérité de Dieu. » Autrement dit, la vérité de Dieu dans la foi chrétienne, ce n’est pas un Dieu qui s’impose à tous, c’est un Dieu qui accepte d’être dénué de tout pour que chacun puisse avoir accès à la vérité. Quel est le chemin d’accès à la vérité ? C’est d’abord de faire la vérité sur nous-mêmes, de ne pas essayer de nous bercer d’illusions en disant que nous allons imposer comme roi à toute la société, à tout le peuple, celui qui va diriger les affaires.
Nous avons ici l’un des textes les plus subversifs de toute la Bible, même par rapport à la tradition de l’Ancien Testament. Jésus accepte cette signification de sa royauté, non pas en s’imposant aux hommes, mais en donnant à tous d’être un peuple de rois, c’est-à-dire d’avoir accès à la vérité de l’homme, une vérité qu’il ne peut pas découvrir par lui-même et en faire un moyen de pression et de pouvoir, mais d’en faire le moyen de découvrir ce qu’il est vraiment, à savoir le besoin, la nécessité du salut, le fait que le salut ne vienne pas de nous mais du Christ Lui-même.
Frères et sœurs, c’est comme ça que nous terminons l’année, simplement en reconnaissant que ce que nous sommes, ce que nous attendons, ne vient pas de nous, même de notre meilleure volonté. Ça vient simplement de Celui qui, dans sa Passion, s’est montré vraiment pour ce qu’Il était, témoin de la vérité, de la souffrance, des faiblesses de l’humanité et de son besoin d’être sauvée.