QUAND NOUS EST-IL ARRIVÉ?

Ez 34, 11-12 + 15-17 ; 1 Co 15, 20-26 + 28 ; Mt 25, 31-46
Solennité du Christ Roi de l'univers – année A (dimanche 26 novembre 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Quand nous est-il arrivé… ? »

Je voudrais méditer avec vous uniquement sur cette question que posent aussi bien ceux qui sont à droite – ce n’est pas politique – que ceux qui sont à gauche. « Quand nous est-il arrivé ce que Tu es en train de nous décrire ? »

 Frères et sœurs, cette parabole est un texte clé si on en juge par toutes les considérations que l’on en a fait sur le jugement dernier et sur le fait d'avertir les gens, les populations que ça allait mal se passer et que l’on aurait des surprises. Pourquoi la surprise ? Il n’y a qu'une raison, terriblement actuelle. Je crois que c'est véritablement le texte de l'évangile qui vise en plein cœur la modernité.

En effet, ni les uns, les justes, ceux qui ont fait du bien aux autres, ni les autres, ceux qui s'en fichaient complètement, n'ont rien ressenti. Ils ont vécu leur vie les uns et les autres dans une sorte d'inconscience qui a fait qu’ils n’avaient aucun sentiment de faire du bien, ni de se moquer des autres et de les mépriser. Pas de ressenti dans cette parabole, rien ; cela est très intéressant. Pourquoi ? Si vous regardez la manière dont fonctionne notre société actuellement, on est noyé dedans, on est de plus en plus dans l'immédiateté, dans ce que je ressens, dans la manière dont je suis sollicité – il faut dire carrément « harponné » – pour que je donne pour telle œuvre, pour que je fasse ceci, cela. Et puis après on me fait une morale sur le fait que je ne ressens rien. C'est normal, je ne ressens rien. Et ce n’est pas une béatitude que Jésus a dite, mais je pense que c'en est vraiment une, surtout pour le monde actuel : « Malheur à ceux qui ne vivent que sur la base de ce qu’ils ressentent ».

Le ressenti est cette espèce de maladie de la conscience moderne qui consiste à toucher tout de suite dans l'immédiateté. Il faut provoquer, tenir les gens : « Mais comment ? Vous n’avez pas vu ce dernier film, c'est absolument insupportable ! Vous n'avez pas donné à telle œuvre ? Mais c'est inexplicable ! Vous n'avez pas vu ce qui s'est passé ? » Autrement dit, on revient tout le temps sur l'immédiateté de ce que l'on ressent. Comme c'est immédiat, on ne s'aperçoit de rien. Alors par bonheur, c'est la grande chance de la parabole, elle nous fait comprendre qu'il y a des tas de choses dans lesquelles nous ne ressentons rien et nous faisons un bien immense. D'ailleurs, le pire piège serait de croire qu’à ce moment-là, on peut s'attribuer la motivation du bien que l’on va faire à notre ressenti, puisque précisément on n’a rien ressenti. On est là, on est passé, on a vu quelqu'un, il était dans une situation difficile, on s'est dit, il faut l'aider. On n'a pas réfléchi, on n'a pas calculé en espérant percevoir le centuple.

Heureusement d'ailleurs qu’il n’y a pas trop de ressenti généralement dans les actes de bien que nous faisons. On serait tellement content de nous-mêmes que ça deviendrait insupportable. Si toute l'éducation des enfants se fondait uniquement sur le ressenti de l'affection et l’attente de la réciprocité, si c'était cette espèce de calcul permanent, on n’en sortirait plus. Chacun est une sorte de journaliste de télévision spirituel et affectif de la famille. C'est insupportable. Or Jésus nous dit : « Vous avez fait du bien à un frère, vous ne vous êtes aperçu de rien, Je vous le dis maintenant ». C'est peut-être cela le plus paradoxal, Il nous le dit seulement maintenant. Et aux autres : « Vous êtes passés complètement à côté des vrais problèmes, Je vous le dis maintenant ». Et Il ne nous le dit pas comme un journaliste de télé qui nous court après pour nous dire qu’il faut faire telle chose.

Vous voyez un peu la difficulté de ce texte. Il nous dit une chose extraordinaire : on passe le plus clair de notre temps, de notre vie à ne pas nous rendre compte de ce que nous faisons. C'est terrible ! On vit comme des inconscients. Plus que jamais ! La conscientisation actuelle est la plupart du temps un malheur parce qu’on croit conscientiser sur une chose et en fait, on vise uniquement l'immédiat, ce que l’on ressent tout de suite.

Mais là, Jésus nous dit : « Vous étiez à côté d'un pauvre, vous l'avez secouru… Vous l'avez fait, c'est tout » ». Et après il nous réserve la surprise. « Les autres, vous étiez à côté de quelqu'un de malheureux, de malade, et là vous n’avez rien fait. Maintenant, Je vous dis ce que vous avez fait, ce qui s'est passé ». C'est donc l'anti-ressenti, l'anti-immédiateté : je suis là, dans une situation, je fais cela et d'une certaine façon même, je ne vois pas la portée de mon acte. C'est pour cela que les leçons de morale ne servent souvent à rien. Je ne sais pas si vous avez déjà remarqué, même avec l'éducation des enfants, les leçons de morale, ça ne marche pas très bien : car il y a quelque chose de plus profond dans tout acte et c'est ça le mystère.

Qu’est-ce que le mystère ? C'est, au plus intime de nous-mêmes, le moteur de ce que nous faisons qui est plus profond que le ressenti et même plus profond que la conscience, que tous les calculs, que toutes les informations dont on peut revêtir et entourer le geste que l’on va faire. C'est dans le secret même de notre cœur. On peut avoir une réputation de quelqu'un de très gentil, bienfaisant, attentif etc., et au fond, c'est un petit calcul pour essayer d'être bien copain avec tout le monde et ne pas avoir de vie trop compliquée. Mais où est le cœur même de tout cela ? C’est le Christ qui était là. « J'étais là, dans la manière même dont J'ai éveillé ton cœur à cette présence ; J'étais là et pourtant ça n'a pas suffi pour réveiller ton cœur à la détresse dans laquelle J'étais ».

Frères et sœurs, vous pensez que c'est terrible, c'est de la manipulation, une sorte d'emprise, de pouvoir. Pas tout à fait : quand le Christ est là, c’est non pas comme quelqu'un qui prend la place, mais quelqu’un qui épouse le geste que nous allons faire. C'est cela la grâce. Là aussi, pourquoi la plupart du temps conçoit-on que la grâce, l'amour sont au-dessus de nous ? Non, c'est ce qui vient d'en haut, du Christ, qui va au plus profond de nous-mêmes et qui sollicite un acte, provoque, incite, appelle, invite. Et nous avons simplement à épouser, à recevoir, à accueillir ce geste. Ce n’est pas du tout un calcul. La plupart du temps, on a considéré que les choses bonnes que l'on faisait étaient autant de bons points accumulés pour aller de l'autre côté. C’était déjà un peu pourrir la question.

En fait, on ne fait pas pour gagner, ce n'est pas une réduction économique de la vie de la grâce. C'est bien de faire de l'économie quand c'est de l'économie, mais appliquer l'économie à la vie de la grâce, c'est très dangereux. Précisément quand on arrivera là-haut, on sera surpris des choses que nous avons faites sans nous rendre compte que cela avait marqué les personnes, et surtout que le Christ avait pu agir au plus intime de nous-mêmes pour nous faire entrer dans cette intimité de son action.

Cette parabole est extraordinaire parce qu'elle bouleverse toutes nos représentations. Représentations religieuses d'abord, parce que si notre manière de concevoir la religion, c'est d'avoir une sorte de "plus" intellectuel, spirituel ou tout ce que vous voulez, on commence à gâter le problème. Et si on considère l'éducation des enfants comme le fait de se faire plaisir parce que je suis satisfait, parce que mes enfants sont extraordinaires, on ne se rend pas compte, mais on est déjà en train de perdre la gratuité même du don de la vie que l'on va partager pour cet enfant tout au long de l'éducation. Vous voyez frères et sœurs, c'est une chose à laquelle, on ne pense même plus puisque – je sais bien que ce sont des références psychologiques un peu ringardes pour beaucoup – pour éduquer son enfant, il suffirait de lire Dolto et consorts. Précisément, matérialiser l'éducation, la foi, la rencontre avec autrui, la charité dans une sorte de calcul que je maîtrise totalement, on est déjà en train de gâcher tout le sens même de la vie de la grâce.

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Parce que c'est cela la royauté du Christ. Quand on fête le Christ-Roi, on pense la plupart du temps que c'est parce que nous, chrétiens, sommes les meilleurs. Actuellement, on ne le dit plus beaucoup parce que quand on voit ce qui se passe, on n'est pas toujours convaincu que l’on est les meilleurs. Sans commentaire. 

Le problème est que la réalité même de l'amour, de la foi, de la charité, de la reconnaissance de l'autre, est quelque chose dont nous devons accepter que cela vient de plus grand que nous. Aujourd'hui, quand on nie dans nos sociétés la relation à la transcendance, on s’enferme dans une sorte de bourbier dont on risque de ne pas sortir, parce que si l’on n'a pas au moins le pressentiment que le moindre geste que nous faisons actuellement peut, et même doit, nous relier parce que Dieu veut relier cela à son propre amour, si nous n'avons pas cela, non pas comme sentiment de revendication du paradis, mais simplement parce que nous sommes étonnés que cet acte puisse avoir une telle portée, eh bien, si nous perdons cela de vue, nous perdons tout de vue, y compris notre propre existence.

Frères et sœurs, c'est bien cela le mystère de la foi. Pourquoi sommes-nous croyants ? C’est parce qu’on accepte vraiment que tout geste nous dépasse, soit en bien soit en mal, mais tout geste fondamentalement nous dépasse. C'est cela, le mystère de la grâce. C'est pour cela d'ailleurs que cela s'appelle la grâce, c’est cadeau. Au fond, le Christ-Roi est celui qui veut nous donner la puissance, la force et la beauté de son amour, mais sans que l’on puisse le revendiquer comme quelque chose dont on va faire une tête d'affiche. La vie chrétienne, c'est l'inverse même de la célébrité, du pouvoir sur autrui. La preuve, c'est que quand je vois autrui et que je le rencontre, je ne lui dis pas que je suis le maître sur sa vie parce que je lui donne quelque chose pour mieux vivre. On le fait parce que c'est le mouvement même de l'amour de Dieu pour les plus démunis et les plus pauvres. Ne le revendiquons pas. Laissons-le se déployer à l'intérieur de nous-même, comme le cadeau que nous fait Dieu.

Si après cette année horrible de guerre, et surtout d'une violence absolument folle que l’on n'ose même plus qualifier, même dans les plus hautes instances de l'Église, si après cet orage et cette tempête affreuse du mépris de tout, si nous ne retrouvons pas le sens même de la gratuité, nous sommes en train de perdre notre propre identité. A ce moment-là, le Christ risque de nous dire : « Vous avez vu telle chose, vous n'avez rien compris ».

Frères et sœurs, que cette année qui se conclut par la fête du Christ-Roi nous aide à trouver véritablement, non pas simplement de devenir les girouettes de tous les médias dans des affaires de ressenti, d'immédiateté, mais la recherche de la réalité même de ce qui peut se jouer dans le moindre de nos actes et qui nous relie déjà à l'accomplissement du dessein de Dieu. Si cette fin d'année nous aide à mieux nous préparer pour la suivante, on aura déjà non pas gagné, mais on aura retrouvé la vérité même du sens de l'existence de l'homme sur cette terre.