UN ROI CRUCIFIÉ

2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Trente-quatrième dimanche du temps ordinaire, Christ-Roi – année C (20 novembre 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Le peuple regardait, les prêtres ricanaient.

Frères et sœurs, nous n’avons pas toujours l’acuité de comprendre historiquement la force de cette scène. Pour nous, elle fait partie de cet imaginaire collectif dont nous sommes tous les héritiers, les grandes scènes de crucifixion peintes par les grands peintres. Cette scène de la crucifixion et celle des derniers moments de la vie de Jésus, nous paraissent, je n’ose pas dire aller de soi, mais en tout cas être dans l’ordre des choses.

La première chose à comprendre est que c’est sans doute un des épisodes les plus certains historiquement que nous ayons de la mort de Jésus et de sa Passion. En effet, il fallait être là pour comprendre le paradoxe de cette scène ahurissante qui va contre tout ce qui fait la mentalité de l’époque et en même temps, considérant les détails qui sont donnés, personne ne pouvait l’inventer ainsi.

D’abord, dire que le peuple regardait, nous fait penser à la curiosité des foules qui s’arrêtent car il y a quelque chose d’inattendu. En réalité, Luc utilise ici un mot qui convient pour dire « contempler », « regarder attentivement » dans une espèce de sidération. C’est le mot technique chez les Grecs pour dire la contemplation. Ils étaient « babas ». Qu’est-ce qui a pu arriver pour qu’ils en soient là ? On a l’impression que la foule ne juge pas, elle est là, elle regarde. C’est une notation d’autant plus intéressante qu’elle est en contraste avec les prêtres de Jérusalem qui avaient essayé de monter le complot et la condamnation par Ponce Pilate, et qui eux, ricanent, comme s’ils voulaient dire que ce qui se passe actuellement pour Jésus, n’avait rien à voir avec la tradition dont ils sont les témoins et les porteurs. Il y a comme une sorte de rupture tout à fait saisissante et Luc a tenu à le souligner. Tel est le contexte.

On ajoute ensuite que les soldats formulaient des quolibets pour se moquer de Jésus. C’est une scène de dérision qui n’est pas la dérision de tout le peuple. Au contraire, le petit peuple juif de l’époque était plutôt dans le mutisme de quelque chose qu’il ne s’attendait pas à voir. Un certain nombre d’acteurs mettaient "le paquet" pour essayer de dire le caractère ridicule de la situation. Le ridicule parce que tout va tourner autour du titre qui est proclamé. On pense aujourd’hui qu’il fallait simplement trouver un motif de condamnation. Certes, mais pourquoi Pilate a-t-il choisi le titre « roi des juifs ? » Ce n’est pas un détail ; pour les témoins et pour la première communauté chrétienne, l’autorité païenne avait choisi comme motif de mise à mort le fait que Jésus s’affirmait le roi des Juifs. C’est tellement choquant que dans un autre évangile, on nous raconte que les chefs des prêtres qui avaient assisté à la scène, vont voir Pilate en lui disant : « Il faut faire un correctif ». Le motif de condamnation n’est pas le véritable motif. Il n’est pas le roi des juifs comme il est écrit, mais Il a dit de Lui-même qu’Il était le roi des Juifs, et c’est pour cela qu’Il a été livré. Pilate n’a pas corrigé.

On se trouve devant un deuxième paradoxe. Ce n’est pas le peuple qui devait accueillir le Messie qui reconnaît la royauté. Ce sont les païens – nous – qui n’avaient aucun droit à la promesse, à pouvoir bénéficier de ce que Jésus était venu apporter sur la terre. C’est une crapule de l’administration romaine, Pilate, qui a écrit ce jour-là le premier titre de Jésus comme roi des Juifs. Nous fêtons aujourd’hui le premier grand titre de Jésus pour toute l’humanité, titre formulé par des païens qui n’y comprennent rien. C’est pourquoi la première communauté chrétienne a été abasourdie par le fait que ce soit cet écriteau, écrit en grec, en latin et en hébreu – selon Matthieu –, qui en fait une proclamation universelle dans le contexte de l’époque. La langue locale – hébreu – puis le grec et le latin en usage dans toute la Méditerranée.

Nous sommes nous-mêmes tentés de faire entrer cela dans la légende, mais ce n’en est pas une ! Les premières communautés chrétiennes ont compris tout de suite qu’il y avait là une proclamation inouïe qui ne venait ni des disciples qui s’étaient tous enfuis, ni des sympathisants de Jésus qui n’étaient pas là à quelques exceptions près, mais des quelques païens qui s’étaient rassemblés là et proclamaient la royauté de Jésus tandis que les grands Prêtres ricanaient. Une scène d’une telle confusion ne peut pas être quelconque. La proclamation de Jésus comme roi est totalement paradoxale, imprévisible. Qu’au moment où Il mourait, l’affaire étant classée, il y ait une sorte de sursaut de l’humanité tout entière avec la foule juive, sidérée mais qui ne dit rien, avec les autorités romaines soucieuses d’expédier l’affaire à toute vitesse, nous avons là la première proclamation de la royauté de Jésus Christ.

Il est évident que cela signifie quelque chose d’incroyable : la proclamation de Jésus comme roi se fait dans une totale confusion, un total brouhaha d’une sorte de rassemblement hétéroclite de toute la foule qui est à la Pâques à Jérusalem, qui triplait alors sa population. Ils sont là pour le spectacle car alors la mort publique était un spectacle.

S’il y a un titre historiquement certain, c’est ce titre de roi car il a surgi dans une confusion totale de la population dans une scène presque dérisoire. En même temps, Jésus est interpellé par l’un des larrons : « Seigneur souviens-Toi de moi que Tu seras dans ton Royaume ». En même temps que la foule hurle contre la messianité, la royauté de Jésus, un autre qui va mourir avec Lui se tourne vers Lui et Le confesse comme roi. Quel écart entre les deux confessions de la royauté ! Du côté de la foule hurlante, c’est la dérision et la moquerie, du côté du seul témoin en train de mourir avec Jésus, le larron, c’est la confession de la royauté du Christ.

Quand on fête le Christ Roi, il y a d’abord en nous ce qui crée au fond de notre cœur le brouhaha, le doute, l’incertitude, le fait de prendre de la distance, de ne pas vouloir y croire totalement. Dans la tradition, on a trop souvent essayé de cacher le caractère burlesque de la scène en transformant cette proclamation de roi en proclamation de pouvoir. Or, Jésus est proclamé roi au moment où Il ne peut plus rien. Jésus, le Fils de Dieu, à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre, est celui qui est dans la mort, dans la radicale impossibilité de faire quoi que ce soit. C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’y a qu’une parole de Jésus dans ce moment-là : « Aujourd’hui, tu seras avec Moi… »

Frères et sœurs, c’est une situation vraiment paradoxale. C’est presque du Nietzsche : au moment où on croit que Jésus devrait manifester sa puissance, tout l’entourage avec la moquerie, la dérision, à l’exception d’un seul, dit que Jésus n’a aucun pouvoir, qu’Il est perdu. On l’affuble alors du titre de roi pour dire précisément qu’Il ne peut rien. C’est pour cela que la Tradition a essayé de transformer cette dérision en une affirmation où le Christ est le roi des rois, le Seigneur des seigneurs. Les chiens aboient, la caravane passe. La caravane, c’est celle de la mort. Et Jésus est proclamé roi dans le moment où Il s’avance, où Il entre dans le mystère de la mort.

Pour nous, frères et sœurs, ça devrait être très difficile de proclamer la royauté du Christ parce que ce processus est tellement paradoxal, choquant, inacceptable, que nous faisons tout pour essayer de le camoufler. Or, dans le monde actuel à certains moments, nous perdons toutes les références et nous ne voulons plus reconnaître d’aucune façon que Dieu puisse manifester sa royauté, sa souveraineté, sa responsabilité sur le monde au moment où il est apparemment en voie de disparition culturelle.

Nous sommes les continuateurs de la foule qui contemple absolument démunie, de ceux qui entendent les ricanements, de ceux qui voient la destruction, même de celui qui pourrait sauver, de ceux qui voient mourir Dieu. C’est dans la mort même de Dieu que se manifeste sa royauté.

Frères et sœurs, c’est une chose très difficile à avaler. Les premiers rédacteurs du message chrétien, les évangélistes, ont sans doute été conscients de cela. Ils ont vu que pour annoncer la royauté du Christ, il fallait aller jusqu’au fond, au tréfonds de ce qu’Il était : un Dieu capable de mourir, de disparaître, d’accepter l’anéantissement par son propre peuple, celui dont Il a la responsabilité, qu’Il veut sauver. C’est dans le refus même de l’entourage qui ne veut pas être sauvé, qui se moque de Lui, qu’à ce moment-là peut se manifester la figure du Christ comme le principe du salut et de l’entrée même dans la vie de Dieu.