POUVOIR ET VERITE
Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Dimanche du Christ Roi – année B (21 novembre 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Es-tu le roi des Juifs ? »
Frères et sœurs, la plupart du temps nous entendons ce récit du jugement de Jésus d’une façon assez banale : une sorte d’interrogatoire pour essayer d’établir la culpabilité et les fautes morales ou politiques qui justifieraient une condamnation. Pourtant, ce procès n’a rien de banal. Non seulement parce qu’il concerne Jésus-Christ, ce qui est déjà toute une affaire, mais surtout parce que la façon dont Jésus va défendre le mystère de sa royauté est tout à fait déroutante.
D’abord, la question de Pilate : « Es-tu le roi des Juifs ? » Immédiatement, Jésus attrape la question au vol. Pilate est un païen. D’où peut-il sortir, alors qu’ils ne se connaissent pas, que ce condamné est le roi des Juifs ? « D’autres te l’ont-ils dit de Moi ? » Ça commence mal pour un procès s’Il est condamné ou si la pièce à conviction présentée vient seulement d’un on-dit. Ce n’est pas une accusation en l’air, mais suspecte par la façon dont les accusateurs procèdent. Ce sont eux qui ont pu souffler cette accusation à l’oreille de Pilate. C’est déjà un mensonge parce que, eux, la nation et les grand-prêtres, ceux qui étaient sans doute les opposants les plus acharnés contre Jésus, n’ont pour seul but que de jouer sur l’ambiguïté du titre de roi devant l’autorité romaine. Autrement dit, Jésus lui dit : « On t’a dit que Je suis roi. As-tu compris le sens de la démarche de ceux qui M’ont livré à toi ? Veux-tu rester simplement sur une accusation qui serait profitable pour obtenir ma condamnation, et dans ce cas il faudra montrer qu’elle est fausse, ou bien de toi-même tout à coup, comme un païen que tu es, tu aurais découvert que Je suis roi ? » Il est évident que Pilate est déjà déstabilisé. Il est rare que les accusés puissent poser des questions telles que le juge lui-même ne sait pas que répondre. Il dit alors : « Ta nation et les grands-prêtres T’ont livré à moi. Qu’est-ce que je fais de Toi ? » Immédiatement, Pilate refuse d’abord de se mettre à la place des accusateurs, (« Est-ce que je suis Juif ? Non, je ne le suis pas »). Par conséquent, ça veut dire en plus : « Vos affaires ne m’intéressent pas. Au fond, ta royauté m’est absolument égale ! Mais si les prêtres t’ont livré à moi, je suis obligé, selon la loi romaine, de juger pourquoi Tu te prétends roi des Juifs. A savoir encore s’il est vrai que Tu l’as dit ou non ».
On touche là immédiatement la question du rapport entre "royauté", telle que le mot est utilisé ici, et "vérité". Jésus dit : « Est-ce que tu connais la vérité de ce que Je suis? » Et Pilate, tout au long de ce bref dialogue, de dire : « Au fond, ça ne m’intéresse pas vraiment ». Quand Jésus a posé la première question qui est en filigrane, la question de la réalité et de la vérité de la royauté, Pilate Lui demande : « Comment fonctionnes-tu ? Pourquoi m’as-Tu été livré, s’il n’y a aucun motif ? » (et là, deuxième échec de Pilate) « … On m’a dit ça, j’ignore si c’est vrai, mais pour qu’on Te dise "roi des Juifs" et qu’on T’en accuse, qu’as-Tu fait ? » Ici, Pilate prend une position de recul : « Moi, je suis gouverneur romain, je dois faire respecter l’ordre, et si quelqu’un se dit roi, vis-à-vis de la loi romaine c’est un crime de lèse-majesté, et je suis obligé d’agir. Mais qu’as-Tu fait ? » Pilate reconnaît une deuxième fois qu’il est en carence de vérité, non seulement parce qu’il ne sait pas ce qu’il dit en répétant ce qu’ont dit les prêtres juifs, mais parce qu’il ignore ce que Jésus a fait. On est dans une scène de procès incroyable. Le vide de ce procès est l’absence de vérité. Pilate ne peut pas répondre.
Jésus ne va pas alors éclairer la conscience de Pilate, mais dire comment Il est roi. Jusque là, c’était un jeu pour déstabiliser ; saint Jean veut absolument montrer la manière dont Jésus maîtrise la conduite du procès. Il est l’accusé, mais c’est en réalité Lui qui conduit la discussion. C’est rare ! Mais c’est un fait. Alors Jésus dit : « Ma royauté ne vient pas de ce monde ». Il dit quelque chose de vrai. Il ne tient la royauté qu’Il a Lui-même d’aucun des pouvoirs de ce monde. C’est d’ailleurs là où on a tiré une conséquence à mon avis un peu hasardeuse que « tout pouvoir vient de Dieu » comme le dit saint Paul : encore faudrait-il bien comprendre parce que si tout pouvoir vient de Dieu et que Dieu donne pouvoir à Staline, à Hitler et à beaucoup d’autres, qu’est-ce que ça signifie ? Jésus réfute toutes les formes de pouvoir imaginables dans la société humaine, sur la terre et même dans le ciel. La royauté de Jésus ne vient pas de ce monde. La question de la vérité de la royauté de Jésus est ici posée, question à laquelle Pilate ne peut pas répondre. Si la royauté de Jésus ne vient pas de ce monde, comment Pilate peut-il juger de la royauté de Jésus ? Jésus dit : « Si j’avais une royauté comme les gens de ce monde, alors mes partisans seraient tous là, avec des pancartes pour clamer mon innocence ». On ne peut donc en aucune façon dire que Jésus tient sa royauté d’ailleurs que de là où Il dit « pas de ce monde». Nous n’arriverons jamais à définir la vérité de la royauté de Jésus autrement que négativement. En effet, nous n’avons aucun équivalent d’exercice royal du pouvoir à celui qui ne vient pas de ce monde.
C’est là que se pose tout le problème. Si la royauté de Jésus ne vient pas de ce monde, comment se fait-il que même dans des institutions qui peuvent apparemment se réclamer de Jésus, on veuille à certains moments se réclamer absolument d’un pouvoir ? En fait, la question de Jésus est assez radicale : on ne peut pas se prévaloir d’un pouvoir puisque précisément il ne vient pas de ce monde. Et nous, nous ne pouvons pas dire que notre pouvoir ne vient pas de ce monde. Dans toutes les formes de sociétés humaines, le pouvoir vient de ce monde et non d’ailleurs! Or ici, la question du pouvoir est liée à un ailleurs. Mais c’est paradoxal car Jésus dit en même temps : « Je suis né pour cela, c’est la mission que j’ai reçue et que Je remplis, Je dois exercer cette royauté ». Un pouvoir qui n’est pas de ce monde et qui doit venir s’exercer dans ce monde ! Pilate a dû complètement perdre pied. D’ailleurs, si nous regardons cela de manière réaliste, nous sommes totalement démunis. Comment pouvoir dire qu’aujourd’hui encore nous sommes les membres d’une société dont le pouvoir vient d’ailleurs, sans pouvoir déterminer cet ailleurs ? Nous n’avons pas tous des intuitions mystiques de la bonté divine, nous vivons tous sous des représentations terriblement liées à ce monde. En outre, je ne suis pas tout à fait sûr que quand l’Eglise a voulu proclamer au XIXe siècle le Christ-Roi, au moment où toutes les royautés et les empires de ce monde commençaient à s’effondrer au profit d’autres visions du monde, de régimes et de pouvoirs, on n’ait pas voulu en faire un super-roi. Gare à nous ! On ne peut pas définir la royauté du Christ par rapport aux rois de ce monde. Si on essaie, on peut prêter aux pires abus. Il est très important de savoir que le pouvoir spirituel dont on parle ne vient pas de ce monde. Ça veut dire qu’un pouvoir qui se prétend venir du Christ doit reconnaître d’abord l’origine indiscernable de ce pouvoir dans le mystère même de l’ailleurs d’où il vient. Qui peut avoir la certitude absolue que son pouvoir, fût-il spirituel, ne vient pas de ce monde ?
C’est une grave et difficile question, et l’Eglise doit vivre avec ça. Or, que voyons-nous ? Jésus raillé, condamné, refusé par son peuple, refuse Lui-même tout titre royal venant des Juifs. La royauté du Christ est sur le monde entier, mais les Juifs ne peuvent pas prétendre L’avoir choisi comme roi. D’ailleurs ils ne le veulent pas. Et avec cela, impossibilité de comparer le pouvoir royal du Christ à un quelconque pouvoir de ce monde. Alors ce pauvre homme qui ne ressemble à rien, est un roi nu. Le roi est nu parce qu’Il est en face de Pilate qui a un certain pouvoir, qui semble pouvoir lui-même exercer son autorité sur Jésus puisqu’il va Le juger. Et en même temps, une foule crie et hurle : « Nous ne Le voulons pas parce qu’Il S’est proclamé roi des Juifs ». C’est le moment où Jésus est absolument sans aucun pouvoir qu’Il peut dire qu’en vérité son pouvoir vient d’ailleurs. Il n’y a jamais eu de contestation aussi radicale et aussi absolue du pouvoir. Même si c’est un épisode parmi d’autres qui s’enchaînent – on lit ça dans le récit de la Passion –, en réalité nous sommes là devant le vrai problème. Qu’est-ce qui, d’une façon ou d’une autre, peut régir le comportement de l’homme ou des hommes ? Ça vient d’ailleurs, non de ce monde. C’est terrible parce qu’on ne peut pas le définir nous-mêmes, et en même temps nous reconnaissons qu’il s’exerce sur nous. Alors que faire ?
C’est ce que dit Jésus : « Je suis venu rendre témoignage à la vérité ». Là, la conjonction entre pouvoir et vérité est telle qu’on ne peut pas juger le pouvoir de Jésus. C’est la signification du procès. La royauté de Jésus est une royauté réelle, plus réelle et absolue que toutes les autres formes de royauté, et pourtant nous, croyants, ne pouvons pas la juger : nous ne pouvons que la reconnaître. Et pour cela on ne peut pas la reconnaître parce qu’Il serait plus fort que les autres – ce serait encore entrer dans l’économie de la puissance et du pouvoir –, mais parce qu’Il est vrai.
Frères et sœurs, je ne sais pas si vous connaissez un gouvernement capable de dire qu’il ne cherche qu’une chose : la vérité. Si vous en connaissez un, dites-le moi tout de suite, je le fais prêcher dimanche prochain ! Mais c’est incroyable de nous faire percevoir que la royauté, la seule royauté possible sur l’humanité, est une royauté qui n’a qu’un souci : témoigner de la vérité. Vous allez me dire que c’est facile, quand je considère que je suis dans le vrai, d’imposer ma vérité à tout le monde. Ce n’est pas ce que dit Jésus puisqu’Il n’impose rien à personne. Il dit simplement que l’exercice du pouvoir est tellement lié à la reconnaissance de la vérité – la vérité dont on témoigne ou qu’on reçoit –, qu’on accueille et qu’on reconnaît, qu’à partir de ce moment-là on ne peut pas discuter pour essayer de dire qu’on a ici trouvé la vérité. C’est pour ça que la conclusion du dialogue est si étrange et en même temps si logique. Quand Pilate entend « témoigner de la vérité », il dit : « Qu’est-ce que la vérité ? » Pilate est pour ainsi dire extrêmement moderne. Il dit : « Tu me dis que tu as le pouvoir vrai, mais qu’est-ce que la vérité ? » C’est une dérobade devant la question de savoir ce qu’est la royauté du Christ.
Frères et sœurs, nous sommes dans une situation absolument paradoxale. C’est celui-là même qui est jugé, qui connaît la vérité de soi-même, qui connaît même la vérité de ceux qui sont en face de lui, y compris celle de Pilate, puisqu’Il l’a déjoué dès le début de l’interrogatoire, qui dit : « Je ne vis que pour la vérité », et qui amène Pilate à reconnaître qu’il n’y arrive pas. C’est à la fois un refus de juger et la reconnaissance qu’il ne peut pas juger.
Frères et sœurs, c’est évidemment quelque chose de très difficile et délicat pour chacun d’entre nous. En réalité, cette affaire a un autre aspect, un revers de la médaille : si toute forme de royauté ne s’exerce que par la recherche de la vérité, il faut que ce pouvoir royal nous laisse une liberté incroyable. En fait, seul le pouvoir qui ne vient pas de ce monde peut fonder notre liberté, la promouvoir et nous la laisser mettre en œuvre. Le revers de cette affirmation, de ce dialogue, est que même au moment où Pilate dit : « Qu’est-ce que la vérité ? », Jésus ne lui dit pas : « Je te retire la liberté puisque tu ne sais pas qu’en faire ». Il le laisse continuer à réfléchir et à essayer de trouver ce qu’il convient de faire. On est donc là devant l’affaire la plus étonnante et la plus déconcertante que l’on puisse imaginer. Jésus condamné, calomnié, à tort, disant simplement à Pilate : « Je suis venu pour la vérité » et Pilate, qui fait semblant de chercher la vérité dans le procès, ne trouve rien. Qu’est-ce que la vérité ? Il n’a même pas eu l’idée que l’exercice d’un quelconque pouvoir royal si faible soit-il, ne dépendait que d’une chose : le souci de la vérité.
Frères et sœurs, inutile de vous faire un dessin, vous imaginez tout de suite la façon dont chacun d’entre nous, dans sa vie familiale, dans sa vie sociale, dans sa vie politique, devrait avoir un seul souci : celui de la vérité.