J'ETAIS LA ET VOUS NE M'AVEZ PAS VU

Ez 34, 11-12 + 15-17 ; 1 Co 15, 20-26 + 28 ; Mt 25, 31-46
Trente-quatrième dimanche du temps ordinaire – année A (22 novembre 2020)
Solennité du Christ Roi de l'univers
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Bonjour frères et sœurs et bon dimanche. Nous voici donc pratiquement arrivés à la fin de l'année liturgique puisque vous savez que le cycle de l'année liturgique n'est pas exactement le même que celui de l'année civile. La détermination du 1er janvier comme jour de nouvel an est relativement tardive dans l'histoire. La plupart du temps, notamment chez les juifs, le début de l'année était au printemps. D'ailleurs, je le signale pour un certain nombre d'entre vous qui ne le savent pas, le véritable début de l'année jusqu'à encore très récemment, vers les années 1500, c'était le début d'avril. C'est pour cela que par la suite il y eut des poissons d'avril : comme le début d'avril avait été détrôné comme premier de l'an et qu'on en était venu au 1er janvier, on se faisait des farces puisqu'il y avait confusion entre les deux débuts d'année. C'est un petit détail mais c'est uniquement pour votre culture personnelle.

Nous sommes aujourd'hui pratiquement à la fin de l'année liturgique ; le premier jour de l'année sera dimanche prochain, le 29 novembre. On a trouvé cette manière de fêter la fin de l'année d'une façon extrêmement belle mais comme cela est récent – cela date du pape Léon XIII – on n'a pas trouvé le moyen d'accompagner cette fête de fin d'année d'un symbole. J'espère qu'un jour on trouvera quelque chose. Cette fin d'année est sous le thème du Christ Roi, ce qui du point de vue de la théologie et de la compréhension du mystère du Christ est absolument extraordinaire, car chacun d'entre nous est tendu vers ce mystère du Christ Seigneur qui vient conclure l'histoire. Chaque dimanche du Christ Roi, qui a lieu fin novembre juste avant le dimanche de l’Avent, début de la nouvelle année, est pour ainsi dire ce qui polarise tout le but de notre vie et de notre existence à la rencontre du Seigneur. C'est donc extrêmement bouleversant de comprendre qu'à ce moment-là le but de la vie chrétienne est de pouvoir rencontrer le Seigneur.

Vous le voyez, la perspective liturgique est autre chose que cette perspective beaucoup plus hasardeuse et délicate qui consiste à faire du dernier dimanche ou de la fin des temps le moment où nous mourrons tous de peur parce qu'il faut aller à la rencontre du Seigneur. Certes, comme le dit la sagesse lyonnaise, « cela n'est pas facile de mourir mais tout un chacun finit bien par y arriver » ! Mais ici c'est encore plus extraordinaire car en réalité si nous mourrons, comme le dit saint Paul, nous mourrons pour le Seigneur. C'est-à-dire que l'accomplissement, l'achèvement de notre vie, c'est le moment même où nous rencontrerons Dieu. Ce n'est quand même pas rien ! L'avoir métamorphosée presque systématiquement dans une sorte de séance de terrorisme cosmique organisée par le Christ qui va nous taper dessus, comme le pensait Michel-Ange, avec la Vierge Marie derrière qui retenait son bras pour ne pas nous écraser, c'est une vision de l'apocalypse qui n'est quand même pas tout à fait orthodoxe. Que nous n'ayons pas toujours la conscience tranquille par rapport à ce que nous avons été quand il faut rencontrer Dieu, c'est une chose. Mais de là à ce que nous soyons tous morts de peur à l'idée que nous allons arriver là-haut et que la mort soit cette réalité absolument insupportable ! C'est vrai qu'elle est insupportable parce qu'elle est "mort". Mais pour les chrétiens la mort est supportable parce que le moment même où nous mourrons est le moment où nous entrons dans le Royaume de Dieu.

Il y a là quelque chose qui dans notre propre vie est difficile à ajuster et à corriger, pour que, même si le moment de la mort est un moment difficile, cela soit tout de même un moment dans lequel on puisse témoigner jusqu'au bout que l'on va rencontrer Dieu. Je voudrais prendre un petit exemple tout à fait banal mais simple. Savez-vous qu'au Moyen Âge, même pour les plus grands saints, la coutume dans tous les couvents était qu'au moment où on allait mourir, on mangeait ou on buvait, si tant est qu'on était en état de le faire, ce que l'on préférait ? C'est comme cela que saint Thomas a choisi de demander à manger des harengs avant sa mort. Et la coutume s'est prolongée encore longuement et j'espère qu'elle se prolongera encore. Par exemple au Carmel, sainte Thérèse de Lisieux a voulu manger avant de mourir un éclair au chocolat. Je ne sais pas d'ailleurs si cela a bien passé parce qu'après le supplice qu'elle a dû subir avec la gorge cautérisée au fer rouge pour éliminer la tuberculose, avait-elle encore la capacité de goûter la saveur de la crème des éclairs au chocolat ? Mais vous voyez l'intention. L'intention consiste à dire : « Si je vais à la rencontre de mon Seigneur, c'est extraordinaire de pouvoir le rencontrer comme quelqu'un avec lequel je suis heureux de partager la dernière nourriture qui a fait mon bonheur sur la terre ».

C'est évidemment difficile à admettre dans notre monde moderne où, la plupart du temps, la dernière chose que nous dégustons est ce qui passe dans les tuyaux en plastique des cathéters. Bien sûr, on fait ce que l'on peut pour retarder le moment, mais en même temps cela n'est pas une manière juste d'apprécier. Anthropologiquement, si nous sommes vraiment des chrétiens, le fait de nous avancer à la rencontre de Dieu est quand même profondément une joie. Cela ne veut pas dire que c'est toujours facile – ne jugeons personne sur ce moment-là, car nous ne savons pas exactement comment on sera – mais moi, je veux boire un bon verre de champagne avant de partir, qu'on se le dise !

Voilà donc le sens même du Christ Roi, c'est le moment de la rencontre. Et c'est pour cela qu'aujourd'hui, je me suis permis de proposer une interprétation de cette scène du Jugement dernier. Dieu sait que cela a semé la terreur dans la plupart des chaumières quand on représentait ce Jugement dernier qui a quand même accablé la création de Michel-Ange dans les derniers moments de sa vie. Cela a quand même été un supplice, une peur et une angoisse terrible. C'est le début de toute l'angoisse moderne.

J'ai essayé de préciser ce thème tout à fait étonnant parce que, la plupart du temps, quand on pense au Jugement dernier, c'est le Christ qui arrive et qui dit : « Oui, vous, vous avez respecté les codes donc vous êtes du bon côté, venez les bénis de mon Père ». « Non, vous, vous n'avez pas respecté les codes, vous n'avez pas aimé les autres ». C'est vrai, c'est même d'une certaine façon irréfutable, puisque quand on n'a jamais voulu aimer de sa vie, je ne vois pas pourquoi on aimerait de l'autre côté. Quand on est en face du problème de la destinée de sa vie, pourquoi apprend-on de façon si profonde et si régulière à aimer ? C’est parce que si on a appris dans la vie actuelle à aimer les autres, le jour où on verra Celui qui est suprêmement aimable, on aura vraiment envie de L'aimer. Mais ce qui est tout de même tout à fait déroutant dans ce récit, c'est que le Christ n'insistait pas en disant : « Vous, vous avez respecté les codes, donc venez. Vous, vous n'avez pas respecté les codes, donc ôtez-vous de ma vue ». C'est qu’aux deux, les bons comme les méchants, Il dit la même chose : « J’étais là et, sous-entendu, vous ne m'avez pas vu ». Cela, c'est quand même quelque chose, on ne le dit jamais. Pourtant, la première chose que l'on va découvrir là-haut en arrivant, c'est que nous étions aimés : « Je n’aurais jamais cru que j'étais aimé à ce point là. »

Evidemment, c'est quand même une véritable gageure. Et Jésus le dit aussi à ceux qui aimaient les pauvres, qui les soutenaient et qui les secouraient, à ceux qui allaient visiter les malades. Il leur dit : « En fait, vous ne vous rendiez même pas compte de ce que vous faisiez ». Et à ceux qui ne le faisaient pas : « Vous ne vous rendiez pas compte de ce que vous ne faisiez pas ». C'est incroyable comme manière de présenter les choses. En réalité, au moment même où les bons comme les méchants seront devant le Christ, la seule chose qu'Il leur dira sera : «Vous ne vous êtes pas rendu compte de ce que vous avez vécu. Vous ne vous êtes pas rendu compte vous, les bons, qu’en réalité c'était Moi qui était présent, vous n'avez pas vu. Et vous les méchants, vous n'avez pas vu que Je n'étais pas là ». Et c'est là-dessus que cela va se jouer.

Alors frères et sœurs, puisque je vous ai proposé de faire que ce temps de l'Avent soit un temps de la patience, je voudrais vous exposer une explication toute simple. Le Christ nous dit finalement : « D’accord, vous avez fait le bien. Est-ce que vous avez pris le temps de voir jusqu'au bout à qui vous le faisiez ? Est-ce que vous avez eu la patience de discerner ma présence dans le cœur et le visage de celui ou celle que vous rencontriez ? » C'est quand même quelque chose d'étonnant. Ceux qui entreront dans le Royaume de Dieu, ce sont ceux qui auront commencé à deviner que les choses étaient si graves et si importantes dans les événements que nous vivions, qu'il se jouait peut-être quelque chose dont ils n'avaient pas le pressentiment mais qui commençait déjà à les mettre en phase avec le Royaume de Dieu.

Je crois, frères et sœurs, que c'est ce que nous pouvons tous nous souhaiter les uns aux autres et que nous puissions terminer l'année sur ce geste d'une telle confiance, d'un tel bonheur. En réalité, c'est vrai que nous sommes invités à découvrir Celui que nous côtoyons tous les jours, que nous ne voyons pas, mais qui est déjà là et qui ne tardera pas à nous faire voir la vérité de son visage, de sa tendresse et de son amour.