LA QUESTION DU POUVOIR, DE CE MONDE AU ROYAUME

Dn 7, 13-14 ;Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33-37
Dimanche du Christ Roi – année B – (25 novembre 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Mon Royaume n’est pas de ce monde, mon Royaume n’est pas d’ici ». L’affirmation est claire et nette ; peut-être pouvons-nous proclamer le Christ Jésus comme Roi, mais en tout cas, son Royaume n’est pas de ce monde. « De ce monde » est à prendre au sens le plus fort du terme : ne vient pas de ce monde.

Lorsque Jésus est devant Pilate, celui-ciLui pose la question classique sur l’origine de tous les pouvoirs : « Qui t’a donné le pouvoir ? » Quand Pilate lui demande : « Alors, tu es Roi ? », c’est une question sur la légitimité du pouvoir de Jésus. En fait, c’est la problématique politique normale et ordinaire, aujourd’hui plus que jamais nécessaire : « D’où tiens-tu ton pouvoir ? » Quand on veut que le pouvoir vienne du peuple, on s’aperçoit qu’à un certain moment c’est dangereux, car le peuple peut vouloir donner le pouvoir, mais il peut aussi vouloir le retirer. C’est pour cela que le vieux système des monarchies dynastiques était si commode, puisque personne d’autre que les parents du roi ne lui avait transmis le pouvoir.

Pilate veut donc savoir si Jésus est roi, et comme il est Romain et que les souvenirs de la République romaine ne sont pas encore trop lointains même si Auguste a déjà soigneusement laminé la vieille idéologie républicaine, Pilate veut savoir d’où vient cette prétention à la royauté. A l’époque, il n’y en a pas beaucoup qui osaient dire qu’ils étaient roi. Et Jésus le dit : « Tu l’as dit, je suis roi ».

D’ailleurs, Jésus prend bien toutes les précautions qu’il faut : « Tu l’as dit ». Il ne dit pas : « C’est moi qui te le dis ».Je n’ose pas dire qu’il ouvre le parapluie, mais un peu quand même… C’est-à-dire : « Tu ne peux pas m’accuser de me faire roi, c’est toi qui me poses la question, c’est donc que tu te poses la question ». Devant ce personnage qu’on accuse d’être roi – et c’est normalementPilate qui doit faire la lumière à ce sujet –, Pilate dit : « On t’a livré à moi, mais il faudrait au moins les titres que tu peux revendiquer pour qu’on t’accuse de vouloir être roi ».Et alors Jésus répond : « Tu l’as dit, je suis roi, mais ma royauté n’est pas de ce monde ».

Alors, frères et sœurs, c’est très embarrassant. Comment essayer d’expliquer une royauté qui ne peut pas aligner ses justificatifs et ses certificats ? C’est très difficile parce que si vous avez pouvoir, si vous avez autorité, la plupart du temps il faut au moins une lettre de mission,comme un petit mot de l’évêque qui permet de gérer tel groupe de catéchèse.

En réalité, c’est là où l’on voit la question : d’où vient le pouvoir? Tel est le débat entre Jésus et Pilate qui est un bon Romain, qui a fait son droit dans les facultés à Rome, qui connaîtson métier, son code politique et qui interroge : « D’où vient ta royauté ? » Et Jésus lui répond que ça ne fonctionne pas ainsi, ça ne rentre pas dans le cadre. Pilate peut toujours poser la question à Jésus ;lui, répondra à côté.

Frères et sœurs, il n’est pas sûr que cette réaction de Jésus ait été bien assimilée dans l’histoire de l’Eglise. En effet, la plupart du temps, nous nous sommes réfugiés dans le schéma où Jésus est roi, avec un pouvoir, et ensuite il y a le pouvoir "d’usage courant", pour régler les problèmes dans la vie civile, dans l’histoire et dans le quotidien de la société.C’est à peu près sur ce schéma-là que nous vivons, et même une réalité dont les Français sont si fiers, la séparation de l’Eglise et de l’Etat qui est le résultat de cette interprétation : il y a un roi, sa royauté est ailleurs, donc on ne s’en occupe pas ; et l’Etat s’occupe vraiment, sinon de sa royauté, du moins des formes du pouvoir.

Or le problème que pose Jésus est plus compliqué que ça. C’est sûr que la séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui est une loi fondamentale qui nous permet de vivre à peu près dans la liberté religieuse, même s’il y a de temps en temps quelques petits accrocs, est une solution purement pratique, pour essayer d’arranger les choses. On ne se mêle pas des affaires des autres. Par exemple, les évêques n’ont rien à décider sur la Métropole Aix-Marseille-Provence, parce que la Métropoleest une affaire politique, donc ça ne regarde pas les évêques. De même, MadameVassal ne peut pas délibérer sur le fait qu’il y ait deux évêchés dans son département, parce que ça ne regarde que l’Eglise. C’est une sorte de compromis, de "gentleman agreement", qui fait que le pouvoir se gère de cette façon-là.

Mais il reste la question : d’où vient le pouvoir ?Et c’est peut-être là que cette fête du Christ-Roi nous oblige à aller beaucoup plus loin que les simplessolutions pratiques que nous avons trouvées, car le pouvoir est d’essence spirituelle. C’est une chose énorme, je ne sais pas ce que diraient les ministres actuels de Monsieur Macron si on leur disait que leur pouvoir est d’essence spirituelle – ils diraient en tout cas que cela ne sert absolument pas à gérer la question des "gilets jaunes"–mais de fait, c’est le cas.

C’est très intéressant car si le pouvoir est d’essence spirituelle, sa première manifestation n’est pas la contrainte. Si l’exercice du pouvoir est un acte spirituel, il ne s’agit pas simplement d’avoir tous les certificats, les résultats des votes, revus et corrigés par le Conseil d’Etat, et d’affirmer que l’on est ceci ou cela.En fait, quand on est dans cette perspective-là, on ne voit le pouvoir que comme un pouvoir de gérer et de contraindre. Mais Jésus dit : « Si mon Royaume était de ce monde, c’est-à-dire s’il devait se manifester dans ce monde, s’il venait de ce monde, ce monde serait sous mon pouvoir et prendrait ma défense ; mais ils sont tous en train de m’attaquer dehors ».

Donc le pouvoir est d’essence spirituelle, c’est-à-dire qu’il n’est pas d’abord un pouvoir de contrainte. Et c’est sans doute pour ça que lorsque le Pape Pie XI, qui était plutôt libéral dans sa sensibilité, décrètaen 1925, sept ans après l’armistice du 11 novembre, qu’il y aurait la fête du Christ Roi – il a fallu attendre longtemps pour qu’on fasse une fête du Christ-Roi – il voulait signifier quelque chose de particulier.On est dans cette époque où on ne peut pas dire que les pouvoirs terrestres ont manifesté de façon très brillante le respect de la liberté de leurs citoyens : ils les ont envoyés à la boucherie. Et Pie XI veut rappeler que l’autorité, le pouvoir royal du Christ, ne fonctionne pas sur ce système. Il veut signifier que le pouvoir royalest le service de la liberté de chacun des membres qui lui sont confiés. C’est pratiquement une fête anarchiste ! C’est une fête qui dit qu’on a beau gérer les pouvoirs humains comme on veut, il y a un fondement de tout pouvoir, et ce fondement-là, personne ne le détient par soi-même, sauf le Christ. Voilà ce qu’est la fête du Christ-Roi.

C’est à la foi merveilleux – parce qu’on ne peut pas dire à ce moment-là qu’il y ait de meilleur roi que celui qui me donne le plein épanouissement de ma liberté et de mon histoire – mais en même temps, ça peut être dangereux parce qu’on dit : si c’est le Christ qui est le roi et le seul roi, à ce moment-là, c’est lui qui doit donner aux rois de la terre leur pouvoir d’action et les limites de leur pouvoir d’agir. C’est pour ça qu’il y a un certain nombre de pays dans lesquels les gouvernements ont été influencés pour qu’ils décrètent que le Christ-Roi était le roi de tel pays, de tel autre, etc. en disant que puisque le Christ était Roi, il était le seul vrai roi, il fallait que Monsieur X, Y ou Z, obéisse aux normes de ce pouvoir qui vient uniquement de Dieu.

Or dans ce même Evangile, au moment même où Jésus est confronté à la question du pouvoir, il répond simplement à Pilate : « La question de mon pouvoir, tune peux pas en juger, ça t’échappe ». Mais il n’en profite pas pour lui dire : « Pauvre Pilate, c’est moi qui t’ai donné le pouvoir ». Quand il dit : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’était donné d’en-haut », ça veut dire : « Mon Père et moi, nous te laissons à la responsabilité de ton propre pouvoir ». C’est-à-dire que le pouvoir du Père, du Fils et de l’Esprit Saint, est tel qu’il est capable de respecter les formes de pouvoir que l’humanité a inventées pour pouvoir vivre et survivre. Mais il ne dit pas : « C’est moi qui vais prendre ta place sur le siège du jugement ».

C’est très intéressant car Jésus n’a jamais voulu contester vraiment l’autorité du pouvoir politique. « Rendez à César ce qui est à César », ce n’est pas une déclaration de guerre au pouvoir politique, aux pouvoirs de la terre. C’est la reconnaissance que ça existe, ça existe comme ça peut, mais en fait nous sommes soumis et bien obligés d’avoir un système de coordination de la volonté des citoyens dans ce qu’on appelle la vie d’une cité, d’un Etat, d’une nation… Jésus n’a jamais contesté cela. Autrement dit, il n’a jamais fait de sa royauté le moyen de torpiller le pouvoir politique en place.

Et c’est extraordinaire, par exemple : même si les martyrs romains qui sont morts de façon atroce dans les premiers siècles de l’Eglise, même s’ils ont affirmé la seigneurie et la royauté du Christ – car c’était cela, la raison du martyre : ils ne voulaient pas reconnaître que le pouvoir politique eût sur eux un pouvoir spirituel–, en réalité, ils n’ont jamais contesté le pouvoir qui les condamnait.

Voyez la difficulté de la théologie politique de l’Eglise : nous sommes toujours sur la corde raide. On ne peut pas dire qu’on va sacraliser un pouvoir, sous quelque forme qu’il soit – et c’est pour ça que du point de vue pratique la séparation est une chose si nécessaire et si indispensable ; et on peut craindre que si un jour ou l’autre on remettait en cause cette séparation, ça pourrait nous attirer pas mal de soucis…

Donc séparation, mais en même temps, non-intervention, non-ingérence et reconnaissance. Le pouvoir est ce qu’il est, puisque nous, les sociétés, donnons le pouvoir actuellement, et le gérons en interne.Dès lors, ne nous plaignons pas si à certains moments notre pouvoir n’est pas tout à fait ce que nous voudrions.

Alors, cela ne veut pas dire une soumission bête au pouvoir politique. Je crois qu’on pourrait montrer facilement que l’Eglise est à l’origine de tous les pouvoirs critiques sur le pouvoir politique, à commencer par la critique du gallicanisme, de l’anglicanisme, en somme les Eglises nationales. Ce que n’ont pas tout à fait réalisé les autres Eglises, ni le protestantisme, ni l’orthodoxie, qui sont beaucoup plus soumis. Mais c’est bien le problème : confesser la Royauté du Christ Seigneur de l’Univers, c’est dire que l’origine fondamentale du pouvoir, pouvoir symbolisé par le mot "roi" parce que c’était celui que l’on considérait comme le plus adapté à l’époque, l’origine de ce pouvoir ne nous appartient pas.

Tout cela, frères et sœurs, nous amène à réfléchir sur le sens même de notre existence qui est toujours boiteuse. Nous avons deux pieds, mais ça ne marche pas à la même vitesse. Le pied qui marche selon la Royauté du Christ, celui-ci se hâte vers l’accomplissement de notre histoire et vers le Royaume. Et il avance légèrement plus vite que l’autre. L’autre pied boite et traîne, car il est obligé de se dire qu’il faut bien vivre ensemble et essayer de trouver les meilleures lois, les meilleurs procédés pour vivre ensemble. C’est le pouvoir politique.

Nos deux pieds tirent dans des directions qui, normalement devraient converger, c’est le rêve, mais il ne faut pas rêver : à la fois ça tire vers l’accomplissement du Royaume, c’est-à-dire quand la Royauté du Christ se manifestera, Dieu, Tout en Tous, remettra toutes choses dans les mains du Christ ; mais en même temps, nous vivons ce pouvoirau jour le jour, dans des circonstances où les formes du pouvoir sont beaucoup plus modestes, fragiles, critiquables aussi, mais nécessaires voire indispensables.

Frères et sœurs, telle est la difficulté des chrétiens aujourd’hui dans le monde. Le chrétien et la politique, ce n’est pas un vain mot, un vain problème : ce qui est difficile, c’est d’essayer de trouver la vraie manière d’y répondre. Je crois que c’est ce qui relève de la liberté de chacun, et s’il y a un petit progrès dans les démocraties modernes, c’est parce qu’au fond on a ramené le problème de la reconnaissance du pouvoir politique à l’adhésion libre de chacun des citoyens. Ce n’est quand même pas si mal !