ROYAUTE ET VERITE
Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33b-37
Fête du Christ-Roi - année B (22 novembre 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Pilate lui dit : « qu’est-ce que la vérité ? » La phrase est devenue célèbre. Elle traduit l’attitude de principe de tous les sceptiques, des douteurs, de ceux qui ne veulent pas s’engager et préfèrent rester sur la touche en laissant libre cours à leur instinct de supériorité.
En réalité, nous sommes là devant l’un des moments les plus tragiques de l’histoire de l’humanité, et il est peu probable que l’évangéliste Jean ait rapporté cette question, même si elle venait de Pilate, pour encourager le scepticisme désabusé que le monde contemporain affiche si volontiers et que Benoît XVI ne manquait pas de critiquer dans les textes officiels et les homélies de son pontificat.
Nous sommes dans un moment de la Passion qui en constitue le tournant décisif puisque c’est sur la base de ce dialogue précis que Jésus va être condamné.
Dans la nuit, les notables juifs ont décidé qu’il fallait obtenir la condamnation de Jésus, mais, – et c’est une chose qu’il ne faut jamais oublier –, dans un pays occupé par les Romains, ces derniers étaient les seuls à pouvoir exercer le droit de vie et de mort. Si Jésus a été condamné à mort par crucifixion, formellement, juridiquement c’est en vertu d’une décision de l’autorité romaine, en l’occurrence le procurateur Ponce Pilate.
Donc, puisque les grands prêtres juifs n’ont pas le droit de lui ôter la vie, il faut pour l’obtenir, provoquer la sentence de mise à mort de Jésus décidée par l’autorité romaine. Donc, les notables, à la veille de Pâques vont voir Pilate et mettent en œuvre une accusation “imparable” : il se serait proclamé roi, ou il “était” roi. Il y aura plus tard une tentative de correctif sur le titre de la condamnation sur la croix : les grands prêtres proposent de modifier le motif de condamnation : « il ne fallait pas écrire “roi des Juifs” mais : “cet homme a dit : je suis le roi des juifs ». Il fallait donc changer l’affirmation du titre par la prétention purement indue de la part de Jésus à être roi des juifs …
Mais dès le début du procès, les juifs ont trouvé ce motif bien répertorié dans le droit romain, le crime de lèse-majesté : en prétendant à une quelconque souveraineté royale concurrente par rapport au pouvoir romain, on portait une atteinte directe au pouvoir romain ce qui méritait la mort. Cependant, il y avait une différence dans la marche d’un procès selon la législation romaine, par rapport à la procédure juive. Dans la législation juive on s’intéresse surtout dans un procès au témoignage : que disent les autres de l’accusé ? En revanche, dans la législation romaine, il faut entendre l’accusé. Voilà pourquoi Jésus est conduit devant Pilate, et pourquoi Pilate s’intéresse personnellement au cas de Jésus. Cela ne relève pas d’un intérêt personnelle ou de curiosité de la part de Pilate, mais il est contraint de le faire pour savoir ce qu’il en est. Voilà qui met déjà un petit bémol sur la question de Pilate « qu’est-ce que la vérité ». Il ne s’agit ni de scepticisme, ni de cynisme, il s’agit de mettre en œuvre les éléments de la loi romaine.
Et quand il pose la question, on assiste à un véritable jeu de scène entre d’une part l’extérieur du prétoire où se déchaînent le brouhaha, la cohue de la foule, et d’autre part, l’intérieur du prétoire où se déroule le dialogue seul à seul de Pilate et de Jésus. Reste à savoir dans quelle langue ils pouvaient échanger. De l’avis d’un certain nombre d’exégètes, Jésus devait être, non pas polyglotte, mais il devait sûrement, comme la plupart des juifs de son époque, être aussi capable de s’exprimer dans un grec peu élaboré. On ne peut imaginer Jésus comme un français qui ne parle que le français. Il était juif galiléen et dans la vie qu’il menait il a dû avoir à faire à des interlocuteurs grecs. Il ne devait pas parler latin parce qu’on devait répugner à parler la langue de l’occupant, mais grec très probablement parce que c’était l’anglais qu’on “écorchait couramment” à l’époque.
Donc Pilate a compris le motif et c’est à ce moment-là qu’il revient et parle seul à seul avec Jésus dans le prétoire : alors, tu es roi ? Jésus répond en renvoyant la balle : « c’est de toi-même que tu dis cela ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ? » Il pose directement à Pilate la question embarrassante : quel est le fondement de la vérité de l’accusation que tu énonces vis-à-vis de moi ? Es-tu vraiment sûr de ce que tu avance ? En as-tu l’intime conviction ou bien répètes-tu mécaniquement ce que d’autres t’ont dit ? En clair, Jésus répond : toi, Pilate, en tant que juge, es-tu es capable de défendre la vérité parce que tu penses que c’est la vérité ? C’est Jésus qui situe le dialogue met sur au plan de la vérité.
Jésus lie donc directement la question de la royauté avec celle la vérité. Parce que tout est là. Tout est là : Jésus est roi au service de la vérité et cela va faire problème, car il s’agit de savoir quelles sont les idées qui sont derrière le mot roi aussi bien pour les juifs que pour Pilate et le pouvoir romain.
Les juifs peuvent avoir une certaine notion de la royauté en fonction du messianisme. Dans cette perspective, si Jésus était vraiment roi, il devrait conduire à une situation politico religieuse avantageuse pour les juifs. Ce devrait être son rôle messianique, il aurait déjà dû le manifesté ; mais s’il ne l’a pas fait, c’est qu’il n’est pas roi dans ce sens-là et qu’il peut être considéré comme un imposteur.
Pilate, lui, a une conception de la royauté visant plutôt l’efficacité. Le pouvoir romain en général ne fait pas dans la dentelle : s’il y a danger, il faut réagir tout de suite … Le pouvoir royal (ou impérial) doit donc être démasqué immédiatement et il ne peut être qu’un pouvoir en concurrence avec le pouvoir impérial. Jésus sait bien de quelle façon raisonne Pilate. Pilate ne peut envisager une notion de royauté qu’en fonction de ce qu’il sait : la notion de royauté relève exclusivement de l’efficacité du gouvernement : c’est un pouvoir sur la société humaine actuelle.
Évidemment, Pilate ne sait pas comment se débarrasser de cet argument là et renvoie la balle à Jésus. Il lui répond clairement : je n’ai pas à t’expliquer ma conception de la royauté parce que je ne suis pas juif, mais toi tu l’es, et donc si tes coreligionnaires t’accusent de te proclamer roi, qu’est-ce que ça veut dire ? Quel est ton but ?
Vous voyez, là encore, l’attitude très prudente et mesurée de Pilate. Il semble dire : moi je suis là, on me met devant le fait accompli en t’accusant d’être roi ; moi je veux savoir comment et pour qui tu l’es. Quelle royauté prétends tu exercer ?
C’est un piège, parce que si Jésus affirme vouloir être roi de son peuple, Pilate aura beau jeu de lui dire : tu as vraiment raté ton coup parce que, quand on voit le chahut dehors, tu me semble loin du compte. Et s’il répond : je suis le roi du monde entier, alors Pilate serait mort de rire, parce qu’avoir un condamné, en garde à vue devant soi qui prétend dominer le monde, c’est franchement grotesque !
Du coup la réponse de Jésus la plus simple consisterait simplement à dire à Pilate : ce n’est pas la peine que je t’explique parce que, de toute façon tu n’y comprendras jamais rien et s’il faut que je t’explique la différence entre le messianisme royal des juifs et la royauté dans l’Empire romain, on n’en sortira pas …
C’est un peu ce que Jésus laisse entendre, et on notera un détail intéressant : les autres récits évangéliques qui disent simplement que Jésus se taisait, pour signifier que Jésus ne voulait pas engager le débat. Peu importe, mais saint Jean met bien en évidence ce qu’on pourrait appeler la discussion entre le philosophe et le commissaire. Le commissaire demande : de quoi je vais te charger ? je ne veux pas porter un jugement si je ne sais pas clairement de quoi il retourne. Et l’évangéliste Jean nous livre l’enjeu réel de la discussion entre Pilate et Jésus : » ma royauté ne vient pas de ce monde ».
Pour nous aujourd’hui, la distinction est évidente, mais à l’époque c’était peut-être l’affirmation la plus dangereuse qui soit. Le système impérial romain lui même supposait une nécessaire garantie des dieux de la cité de Rome pour qu’un empereur soit vraiment reconnu comme empereur. La reconnaissance de l’empereur passait aussi par l’acclamation des armées et l’approbation du Sénat mais l’autorité de l’empereur était considérée comme venant du ciel. Et donc, Ponce Pilate à ce moment-là avait quelques raisons de craindre le pire. Mais Jésus insiste : « si ma royauté venait de ce monde j’aurais des gardes qui se seraient battus pour moi … »
Là, Jésus situe le débat dans un autre registre,. Dans son évangile, saint Jean a pris soin de manifester dans la Passion que Jésus était souverain, qu’il était maître de sa mort, et là on le voit très bien. C’est la même chose ici : Jésus explique à Pilate qu’il ne comprend pas ce qu’est la royauté dont il parle, celle ne vient pas de ce monde. D’où la réaction de Pilate : tu ne nies donc pas que tu es roi ! Puisque Jésus affirme qu’il est roi, Pilate sait qu’il peut décider et porter la sentence.
Nous entrons alors dans le deuxième temps du dialogue. Jésus va lui dire que sa royauté est d’un autre ordre que le pouvoir romain, mais que c’est la vraie royauté. Personne n’y avait pensé avant Jésus. Par conséquent il entraîne sur un autre plan la conversation, la question de la vérité de la royauté : « je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité ». Honnêtement, a-t-on jamais vu un roi ou même une quelconque forme d’autorité politique dire une chose pareille : j’ai été élu pour rendre hommage à la vérité. En général ils remercient plutôt les électeurs et ils s’en moquent si ces dernier se sont trompés ... Par là, nous voyons bien comment Jésus mène le débat avec Pilate, et l’entraîne sur son terrain.
En fait l’idée fondamentale est celle-ci : cette royauté dont se réclame Jésus n’est pas de ce monde parce que ce monde ne peut pas dévoiler ce qu’est vraiment le fait et la responsabilité d’être roi. Thèse pour le moins subversive : être vraiment roi en étant uniquement au service de la vérité, c’est un programme qui ne peut venir de la seule réalité de la société ici-bas. Car tout système politique royal issu des hommes ne trouve pas en lui-même son propre fondement de vérité. Or, pour Jean, il n’y a qu’un fondement de la vérité, c’est la royauté précisément pour le service de la vérité. C’est le mystère du Christ comme roi de l’univers ou roi de l’humanité, une façon d’être roi qui se fonde à partir de la réalité du roi lui-même. Or c’est la grande question : un tel mode de royauté ne passe pas par les instances politiques du monde. La royauté de Jésus n’est en rien comparable à la royauté d’un quelconque pouvoir ici bas. Voilà tout le problème.
Dans ce débat, Jésus dévoile donc à Ponce Pilate ce qu’est l’essence même du pouvoir royal. Il n’y de pouvoir royal au sens absolu du terme que celui qui vient de Dieu et qui dévoile la vérité à la fois de l’homme (d’où le fait de rendre témoignage à la vérité), et celle de ce gouvernement et royal et divin dont Jésus est investi.
Pilate pouvait-il comprendre une chose pareille ? Probablement pas. On pourrait dire : si seulement il avait compris ? En fait, la suite de l’histoire montre qu’il a dû avoir peur, d’où la conclusion du dialogue par cette boutade, qui n’est pas du scepticisme, mais une sorte de position de repli du genre : qui es-tu pour te réclamer de la vérité dans l’exercice de ta royauté ? Moi-même qui exerce pourtant la royauté dans le sens le plus évident et le plus reconnu, comme délégué de l’empereur romain, je ne peux pas fonder en vérité ce pouvoir. Alors comment, dans la situation où tu te trouves, peux-tu toi, Jésus, prétendre à une royauté fondée en vérité ?
Jésus parle au moment où il est le plus abandonné, le plus seul au monde ; il est face à l’autorité romaine qui a concrètement sur lui pouvoir de vie et de mort, ce que Jésus ne contestera que de façon indirecte : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut ». Curieuse légitimation de la condamnation injuste de Pilate, n’est-ce pas ? Mais en tout cas, face à une autorité romaine qui a sur lui pouvoir de vie et de mort, il affirme clairement : un quelconque pouvoir royal véritable ne relève pas de l’ordre des institutions politiques ou des institutions sacrales, car en aucun cas, elles ne peuvent s’autofonder.
C’est dans cette situation-là que Jésus pose de la façon la plus claire l’impossibilité de fonder religieusement un quelconque pouvoir en ce monde. Serait-ce alors ce que Pilate a compris “entre les lignes” ? Un peu comme s’il disait à Jésus : tu es en train de casser le système, tu remets en cause tout fondement de pouvoir politico-religieux. Alors, où veux-tu en venir ? Si le pouvoir humain dans la société n’arrive pas à rendre compte de son propre fondement, subsistera-t-il encore une quelconque forme de pouvoir ? La question semble posée dans la situation la plus étrange qui soit : mais elle est malgré tout posée …
Frères et sœurs, ce dialogue ouvre d’une certaine façon les grands problèmes de la vie des sociétés modernes. Ces dernières ont finalement compris qu’aucun pouvoir ne pouvait se légitimer à partir d’une quelconque justification religieuse. Les pouvoirs actuels sont ce qu’ils sont, mais ils ne peuvent pas prétendre à la vérité d’un fondement absolu de type sacral. Mais Jésus laisse entrevoir qu’il n’existe en fait qu’une forme pouvoir qui trouve en lui-même son propre fondement, c’est ce que l’on appelle dans notre vocabulaire moderne la Seigneurie de Dieu sur sa création, mais ce pouvoir-là ne peut pas se traduire adéquatement dans aucune forme de société et de gouvernement et de politique dans les sociétés humaines. C’est, pourrait-on dire, la relativisation du pouvoir politique qui est ainsi inauguré dans l’histoire de la société occidentale.
C’est frustrant, et je pense que les chrétiens aujourd’hui doivent être dans leur attitude politique toujours frustrés. Nous sommes frustrés, parce qu’évidemment, nos sociétés ont élaboré de nouveaux critères pour fonder la légitimité d’un pouvoir : il ne doit pas être basé sur la violence, sur le mépris de l’homme, sur le mépris des valeurs humaines, de liberté, etc. Nous le savons et il est indispensable de l’observer le plus scrupuleusement possible. Mais ça ce n’est pas encore la vérité totale de ce qu’est la royauté au sens où l’entend Jésus, c’est-à-dire la manière dont Dieu seul est capable de nous faire exister, tous ensemble, dans la communion de ce salut et de cette plénitude qui nous est donnée par Jésus au moment même où il la confessait devant Pilate.