Ph, 3, 8-14 ; Lc 12, 35-44
Obsèques du Frère Jean-Philippe REVEL
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Introduction – Mgr C. DUFOUR
Frères et sœurs, Fère Jean-Philippe s'en est allé le 14 août dernier, veille de l'Assomption. Notre Dame de l'Assomption a recueilli on dernier souffle et nous l'espérons, et nous prions à cette intention, l'a présenté au Fils ressuscité. Nous sommes venus le remettre à Dieu, l'accompagner dans sa dernière Pâque. Nous sommes les témoins de la mort d'un fondateur. C'est un moment important pour notre Église diocésaine et aussi pour notre Église qui est en France. Je salut mon frère Jean Legrez évêque d'Albi qui a été dans cette paroisse pendant deux années, je salue tous les frères prêcheurs de Toulouse, de Marseille, de la Sainte Baume, de Sylvanès qui ont bien connu notre frère Jean-Philippe et chacun d'entre nous sait ce qu'il lui doit.
Alors, plutôt que les larmes car nous croyons en la vie éternelle, plutôt que le chagrin, et il est réel et nous ne pouvons pas l'effacer de nous, n'est-ce pas une immense action de grâces que nous présentons aussi aujourd'hui au Seigneur. Il y a soixante-douze ans, un enfant de dix ans à Saint Maximin était témoin de l'office des Complies chanté par des frères prêcheurs. Et là, ce petit garçon de dix ans a été appelé par le Seigneur. Tout a commencé par un appel, toute notre vie frères et sœurs, est réponse à un appel. Je n'en dirai pas plus, le frère Daniel qui assurera la prédication de cette célébration des obsèques pourra dire en notre nom l'espérance qui nous habite au moment où nous accompagnons notre frère dans sa dernière demeure.
Message du cardinal Panafieu qui ne peut pas se joindre à nous, parce que sa santé est maintenant très défaillante, il a tenu à nous exprimer tout ce qu'il devait au frère Jean-Philippe non seulement pour ce que vient d'évoquer Mgr Dufour, mais il a dit lui-même que s'il n'y avait pas eu Jean-Philippe, il n'aurait pas pu fonder le séminaire d'Aix. Nous porterons aussi le cardinal Panafieu dans notre prière et qu'avec la sienne nous accompagnerons Jean-Philippe dans cette Pâque.

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Messeigneurs, chers frères dans le ministère et la vie consacrée, très chers fidèles de la communauté paroissiale de Saint Jean de Malte.
J’ai tenu a vous présenter moi-même ce que l’on peut considérer comme le testament spirituel de notre frère Jean-Philippe : ce testament tient en un seul mot : la fidélité. Et ce qui importe pour nous dans la prière d’action de grâce qui nous rassemble, c’est de pouvoir relire sa vie en discernant comment il a accueilli, compris et mis en œuvre ce don de la fidélité. Car la fidélité est bien la pierre de fondation de toute la vie de Jean-Philippe : elle a toujours été vécue par lui comme une grâce et un don de Dieu. On ne comprend pas grand’chose à la vie monastique, si on ne commence par l’apprentissage d’une docilité profonde à un projet qui n’est pas le nôtre, mais celui de Dieu. De ce point de vue, c’est dans la suite de saint Dominique qu’il aura découvert et accueilli cette grâce de la fidélité monastique, par sa profession religieuse en 1950. Si, vers la fin des années 70, il a initié avec quelques frères une nouvelle forme de vie monastique, ce n’est pas par désir de « chercher autre chose » (de toute façon, tous ceux qui le connaissent bien, savent qu’il avait horreur d’improviser ou de changer les choses quand il en avait éprouvé le bien-fondé et la valeur : vous vous souvenez du leitmotiv : « on a toujours fait comme ça ! »), mais c’est parce qu’il y a reconnu l’occasion d’approfondir une expérience spirituelle et pastorale originale dont il avait éprouvé la valeur au sein même de la vie d’une communauté de prêcheurs assurant, entre autres, la charge pastorale d’une paroisse. Je puis témoigner que Jean-Philippe a mesuré avec crainte et tremblement le poids de la responsabilité dans laquelle il s’engageait à l’époque, et, en tant que frère plus âgé, il avait le courage d’y engager d’autres frères plus jeunes ... Cette réorientation, la plus douloureuse qu’il eut à assumer dans son parcours de fidélité à sa profession, il n’eut de cesse de la faire valider par les évêques d’Aix, Mgr Charles de Provenchères et Mgr Bernard Panafieu qui surent tous deux comprendre et assumer le poids de leur engagement vis-à-vis de nous et nous soutenir pour que nous prenions en charge le nôtre vis-à-vis d’eux. Si je me permets d’insister sur ce moment décisif dans l’itinéraire de sa vie religieuse, c’est parce qu’il a représenté pour lui, – et j’en suis l’un des rares témoins –, une mise à l’épreuve audacieuse, radicale et douloureuse de sa fidélité.
Cette compréhension de la fidélité monastique est bien différente de ce qu’une certaine mode actuelle imagine être la “fidélité à soi-même” : on sait les ravages que cette manière de penser la fidélité opère dans nos sociétés contemporaines. Mais elle l’est plus encore lorsqu’il s’agit de la vie de la grâce, dans la consécration monastique ou dans le ministère au service de la vie de l’Église : Jean-Philippe a été “payé pour le savoir” durant ces trente dernières années, en constatant avec une réelle tristesse, mais sans amertume, les dégâts de cette façon de voir. Pour Jean- Philippe, la fidélité ne pouvait être référée qu’à l’autre ou au Seigneur, sous peine de se dénaturer : cela explique la profonde méfiance qu’en bon disciple de saint Thomas, il avait pour toute forme de référence à soi, dans le domaine affectif ou intellectuel, car il avait ce sens aigu de la fidélité au réel, que ce réel soit le mystère de Dieu, la profondeur de l’expérience humaine ou l’infinie richesse des œuvres de la pensée ou de l’art, ou encore l’opacité fascinante du monde créé ... Tout le réel, humain et divin, constituait pour lui le fondement de la fidélité dont nous parlons. Il n’était donc pas question pour lui de brader sous aucun prétexte le réalisme fondateur de cette fidélité, en quelque domaine que ce soit et si, intellectuellement, les sciences humaines avec leur inévitable prétention de tout ramener à la mesure de l’homme, n’exerçaient sur lui aucun attrait, c’est à cause de cette intuition qui constituait la vie même de son esprit profondément accueillant à l’égard de tous.
Cette fidélité au mystère de Dieu comme fondement de sa vie, il l’a traduite avec une immense générosité et ténacité dans un triple registre dont nous nous sentons les heureux bénéficiaires à des titres et à des degrés divers.
Dans le domaine de la prière liturgique d’abord, car ce fut toujours la colonne vertébrale de sa vie monastique ... Quelle mouche toulousaine nous a piqués tous les trois, Jean-Philippe, André et moi pour que nous nous lancions dans cette aventure un peu folle, de créer un corpus liturgique global en proposer aux fidèles francophones, une relecture des grandes traditions de la prière chrétienne, dans un langage musical, spirituel et théologique actualisé, et ce, au cœur des premiers remous après Vatican II, à l’époque où les grands organismes officiels de la liturgie française n’avaient rien d’autre à proposer – et n’ont toujours pas grand chose d’autre à proposer – que des cantiques standardisés, guitarisés et “prêt-à-porter” ? Mon cher André, tu en conviendras avec moi, pour que nous ayons pu réaliser cette tâche titanesque sans aucune reconnaissance, ni soutien officiels, sinon la critique de nos goûts élitistes, il nous fallait l’inoxydable fidélité de Jean-Philippe et cette certitude inébranlable que le Peuple de Dieu méritait mieux que l’ordinaire musical qu’on lui servait ... Parce que la fidélité inclut toujours la durée, « à temps et à contretemps », il fallait oser proposer aux fidèles la richesse d’une confession de foi liturgiquement célébrée dans la beauté, exprimée en français dans un langage qui ne perde pas ses références traditionnelles authentiques, et le tout dans un unisson spirituel entre clercs, religieux et fidèles. Il ne suffisait pas d’y penser : il fallait s’y mettre. Jean-Philippe, tu en avais rêvé il y a plus de soixante ans, et nous l’avons fait avec toi. De cela, nous sommes tous ici, comme assemblée eucharistique, à la fois les témoins vivants et les héritiers reconnaissants : merci à toi, Jean-Philippe, qui chantait l’Exultet jusqu’à en perdre la voix au matin de Pâques : nunc dimittis ...
Dans le domaine de la vie pastorale ensuite : je peux vous assurer que Jean- Philippe n’a pas eu une vocation pastorale reçue au berceau, loin de là. Ses dons de logicien et de classificateur sur le papier que nous lui connaissons tous, ne l’y préparaient pas spécialement. C’est parce que s’imposa à lui au gré des circonstances la mise en œuvre de sa fidélité au mystère de l’Église, telle que Lumen Gentium en proposait une vision renouvelée à partir de la compréhension de l’Église comme sacrement de l’union de Dieu et de l’homme. Ces circonstances relevaient presque du hasard, puisque le service pastoral d’un nouveau quartier de Toulouse, Rangueil, le campus de la Faculté des sciences, avait été confié au Couvent des frères prêcheurs de Toulouse. Jean-Philippe en fut le premier curé : nomination sans doute un peu cocasse pour un jeune professeur de logique qui, à l’époque, commençait à peine à enseigner la théologie des sacrements. Mais sa fidélité au réel ecclésial a fait le reste dans son cœur : il a senti d’instinct qu’il y avait là quelque chose d’indispensable à construire. Il avait perçu que le potentiel d’une communauté religieuse pouvait être mis en contacte et en interaction permanente avec la communauté des fidèles soucieux de concrétiser les nouvelles possibilités de vie ecclésiale qu’offraient les orientations du concile : il est vrai que cela ne rentrait pas toujours dans le cadre strict des options pastorales ou communautaires à Toulouse ... Il n’empêche que le couvent de Rangueil devint grâce à lui un point de repère important dans la mise en place d’une pastorale spécifique dont notre communauté paroissiale aixoise de Saint Jean de Malte est aujourd’hui l’héritière depuis 36 ans et, si Dieu le veut, pour longtemps encore, espérons-le ...
Enfin, dans le domaine de la recherche théologique, le travail de Jean-Philippe ne se comprendrait pas sans cette référence fondamentale à la fidélité au mystère du réel divin et humain : à première vue, on pourrait imaginer que l’étude des sacrements relève d’une quête immédiatement humaine du sens religieux, un peu dans la manière dont se positionnent aujourd’hui nombre d’ouvrages de vulgarisation en matière d’histoire des religions. On imagine un peu légèrement que ce sera utile et efficace pastoralement, que ce sera simple d’accès pour les profanes, et que cela pourra nous sauver du poids du passé dogmatique un peu figé en actualisant quelques symboles à la sensibilité du moment ... Ce n’est sûrement pas ce que le frère Jean-Philippe a voulu faire, et sa recherche fut pour ainsi dire diamétralement opposée à ce courant. Il a essentiellement cherché à montrer comment le sens, la signification et la symbolique sont de l’ordre du don et qu’il était essentiel pour le théologien de rester fidèle à cette donation du sens à travers les signes et les symboles. C’est précisément parce que déjà au plan humain, les signes sont d’abord offerts à l’intelligence avant d’être construits par elle, que la démarche profonde de la théologie sacramentaire exige à ses yeux une double fidélité : celle de la reconnaissance de la donation naturelle du sens à travers la matière, l’expérience et le sensible, puis la reconnaissance de la générosité divine qui, à travers ces signes et ces symboles, offre au croyant une surabondance de grâce et de sens. Pour Jean-Philippe, l’étude de la vie sacramentelle ecclésiale et personnelle est tout sauf un chapitre de la théologie : c’est une école de fidélité réceptrice du sens qui se donne et de la grâce qui s’offre à notre liberté, don du sens et don de la grâce, qui dans le sacrement ne font qu’un. Ici, la fidélité n’a rien à voir avec la servilité ou la sécurisation intellectuelles dans le sillage de thèses scolastiques régurgitées ; la fidélité est l’écoute du réel divin jaillissant à travers l’économie des signes pour se livrer au cœur de l’homme.
Tels sont les trois grands axes qui ont animé la quête spirituelle de Jean-Philippe au fil de sa vie de moine et de pasteur. Mais je ne rendrais pas vraiment compte de cette grâce si singulière de la fidélité que Dieu lui a faite, si je n’abordais le domaine plus intime de la relation personnelle avec Dieu et plus spécialement celui de l’amitié. Il faut avouer que, chez lui, l’amitié se fondait sur un principe que beaucoup ne comprenaient pas vraiment, auquel je donnerais volontiers le nom de « principe de la surabondance ». Comblé comme il l’était de dons naturels et spirituels de grande classe, il concevait spontanément l’amitié comme ce partage généreux et libre de toutes ses richesses intérieures. Ici encore, la fidélité y jouait un rôle essentiel. D’abord dans son dialogue et sa vie avec Dieu, spécialement dans l’oraison : beaucoup d’entre nous l’ont peut-être aperçu dans les rues d’Aix et se sont étonnés qu’il ne réponde pas à leur salut ... En réalité, il aimait prier dans la rue et il était alors capable de tirer le rideau pour « garder son âme dans le silence et dans la paix » comme le dit le psaume, étant à la fois profondément immergé dans la vie et la rumeur de la ville et envahi, saisi au cœur, par la présence de Dieu.
Ensuite, l’amitié pour ceux ou celles avec lesquels il lui était donné de découvrir une affinité profonde, il la vivait avec le même degré de générosité et surabondance. Ce ne lui fut pas toujours facile, car je crois que dans son cœur, Jean-Philippe accueillait toujours l’ami comme un don auquel il voulait répondre par la reconnaissance d’une fidélité inconditionnelle. Une telle attitude suppose qu’elle soit partagée par l’autre, ce qui, il faut bien le dire ne fut pas toujours le cas, et ce genre de malentendu provoqua quelques fois dans sa vie personnelle des souffrances et des blessures déchirantes. En effet, il n’imaginait pas qu’en amitié, on puisse être moins généreux que lui-même et surtout il ne pouvait croire que la relation amicale puisse conférer un quelconque droit d’appropriation, ou prêter le flanc à un abus de confiance. En revanche, si la longueur d’onde de l’affection et de la communion restait pleine de sagesse et de discrétion, on pouvait vivre avec lui le meilleur de ce que peut offrir une amitié authentique et sereine.
Chers frères et sœurs, vous m’avez peut-être trouvé audacieux, voire téméraire, en osant dresser ce portrait spirituel de notre frère Jean-Philippe comme un « témoin fidèle » de la fidélité de Dieu dans sa vie. J’en suis conscient et je suis assez bien placé pour savoir ce que lui a coûté cette fidélité inconditionnelle à la présence réelle du Dieu sauveur dans sa vie. Comme moine et comme pasteur, il a toujours senti que cette fidélité n’était pas séparable de la miséricorde, puisqu’être fidèle c’est s’exposer au choc de la présence de ceux que l’on aime et qui nous aiment : choc imprévisible et qui révèle la fragilité de notre existence humaine dans sa déconcertante et permanente vulnérabilité dont il a pu faire récemment encore la cruelle expérience. Là encore, s’il n’avait pas eu ce sens viscéral de la miséricorde dont Dieu seul est la source et dont il sut témoigner dans le traité sur le sacrement de la réconciliation, ultime testament de son amour pour le Christ, « grand Pardonneur », il aurait pu quitter ce monde dans le désespoir. Mais s’il est parti vers le Père dans la paix, c’est parce qu’il a su garder par cette fidélité inébranlable l’espérance de « ceux qui sèment dans les larmes » de l’incompréhension, et qui « moissonneront un jour dans les chants » de la Résurrection, lorsque «Dieu sera tout en tous » ... alléluia !