LES ANGES COLLABORATEURS DE DIEU DANS L'ACHÈVEMENT DE LA CRÉATION

Jg 16, 22-31 ; Mt 20, 1-16

(23 août 2003)

Eglise saint Pierre du Mont saint Michel

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

ous me permettrez de vous parler des anges. Ce n'est pas toujours un sujet extrêmement facile à aborder d'autant plus que dans la mentalité moderne, je dirais que nous sommes des handicapés pour comprendre les anges. Pourquoi ? Parce que nous imaginons en gros que ce sont des hommes sans corps, comme on dit : de purs esprits, des espèces de polytechniciens qui auraient complè­tement dépouillé leur nature corporelle, en gros, des zombies ! Donc, nous sommes très handicapés pour comprendre les anges parce que cela nous paraît des êtres peut-être omniprésents, peut-être très intelli­gents, mais la vie ne doit pas avoir beaucoup de charme pour eux, pas de plaisir de table, les déplace­ments sont très rapides, pas de tourisme, et puis, pas d'amour, finalement, les anges n'ont pas de sexe, cela résout tout.

Alors, si on pense cela des anges, effective­ment, nous sommes assez mal barrés. Je crois que ce lieu précisément, et la conception médiévale des an­ges peut nous révéler d'autres choses, à condition d'avoir un regard suffisamment neuf, accueillant, comme pouvaient l'avoir les hommes du Moyen-Age. Surtout ici, je crois qu'il faut aborder les anges à partir de leur réalité cosmique, pas d'abord des êtres ailés sans corps, mais l'ange au milieu du cosmos. Ceux qui ont une certaine familiarité avec les illustrations et les enluminures du Moyen-Age voient très bien que les anges, jusqu'au chanoine Copernic, je le signale pour les spécialistes d'astronomie, croyait encore que les anges poussaient les astres. Le rôle cosmique des anges était encore évident au seizième siècle pour l'inventeur du système copernicien. Cela en dit long sur la manière d'appréhender l'ange. Ils appelaient cela des "anges recteurs", c'était les anges qui pous­saient les étoiles et les planètes, il fallait que ce soit des anges, des êtres très mathématiques, très doués pour les maths et qui pouvaient donner très exacte­ment la courbe et la trajectoire des astres.

Mais ici, je pense que le problème cosmique des anges, vous l'avez peut-être senti, en étant, ne serait-ce que quelques heures sur le Mont. Nous ne sommes pas au moment le plus typique, c'est-à-dire, les grandes marées. Mais cette montagne, que repré­sente-t-elle ? Elle représente un point à la rencontre de la terre qui finit mais qui ne finit pas comme la pointe du Raz et les côtes bretonnes, comme le dit le psaume : "Tu as fixé à la mer les limites pour qu'elle ne la franchisse pas". Nous ne sommes pas dans un lieu où la frontière terre et ciel est absolument précise et tirée au cordeau. Au contraire, vous l'avez vu, le problème des polders, le problème des sables et de l'ensablement de la baie, tout cela nous montre c'est en 709 que l'ange Michel a fait un trou dans le crâne de ce cher saint Aubert, ce n'est pas tout à fait un hasard si la mise en place des moines vient juste après un raz-de-marée. Qu'est-ce que cette marée géante qui a isolé le Mont ? Précisément, on scellait par une sorte de cataclysme cosmique le fait que la frontière entre terre et mer n'était pas établie. La baie du Mont saint Michel est un endroit du cosmos où la puissance créatrice de Dieu n'a pas fini de faire des miracles. Si vous ajoutez à cela la puissance du ciel qui ici est rarement un beau ciel bleu, sauf sur les cartes posta­les, mais qui est normalement un ciel couvert, et même parfois, carrément la brume qui enveloppe le Mont, c'est-à-dire que le ciel vient petit à petit fusion­ner avec la terre. Donc, nous sommes ici dans un lieu où trois éléments fondamentaux, l'air du ciel, l'eau de la mer, la terre, sont toujours dans une sorte d'indis­tinction qui fait qu'à tout moment, on ne sait plus où est la terre, où est la mer, où est le ciel. On est dans les trois à la fois et c'est cela le tohu-bohu primitif, c'est cela le chaos cosmique. Nous sommes dans la baie du Mont du chaos primitif. La création ici, n'est pas terminée. Or, précisément, au milieu même de cette création inachevée, il y a un lieu, un Mont, la montagne où c'est l'archange qui va veiller. Le rôle de l'ange, de l'archange c'est de collaborer avec Dieu à la finition de la création. C'est exactement cela le rôle des anges. Ce sont ceux qui participent le plus inti­mement possible à l'intimité créatrice de Dieu pour la conduire à son terme. Par conséquent, je pense qu'ici au huitième siècle, on n'aurait pas eu l'idée de mettre ce lieu ou la protection d'un apôtre ou d'un saint mar­tyr ou confesseur. Ils n'auraient pas eu la puissance de maîtriser ce lieu. Il fallait un ange pour dominer ce lieu. C'est cela la géographie du Moyen-Age. Ce n'est pas de mesurer les latitudes et les longitudes, ce n'est pas d'avoir le théodolite, c'est de savoir que la mer est vraiment la mer, la terre est vraiment la terre et le ciel est vraiment le ciel. Evidemment, ici, on n'est ni à Assise, ni à Athènes. On est dans cette espèce de magma, de chaos primitif, des sables mouvants, des eaux de la mer, de la brume du ciel et de ces terrains non solidifiés.

A ce moment-là, l'ange est là comme le signe qu'il est aux avant-postes pour combattre ce magma et ce chaos cosmique et y assurer un minimum d'ordre au nom de Dieu. C'est cela le rôle de l'ange, c'est celui qui va assurer sur les marches frontières, et c'est pour cette raison qu'il est armé, c'est un combattant du chaos et du mal. Il est celui qui va assurer un mini­mum de cohésion, C'est pour cela que ce lieu et pro­prement miraculeux. Il est ce lieu dans lequel on se retrouve, alors que normalement on devrait se dissou­dre dans cette espèce de "non-univers", ou de trou noir qui n'est pas achevé, et là, tout à coup, curieuse­ment, comme reposant mystérieusement sur on ne sait quelles assises, il y a l'approche, il y a le Mont, en fait l'archange saint Michel.

Cela nous paraît un tout petit peu de la cos­mologie, de la cosmographie un peu ancienne, c'est clair, Aujourd'hui, on sait très bien avec des sondages, des lasers dire exactement tout ce qui constitue les éléments du ciel, de la terre et de la météo, mais le problème reste le même. Et c'est bien là le problème de l'ange. L'ange, parce qu'il collabore avec Dieu à l'achèvement de la création, est celui qui absolument participant de toutes les grandes étapes de l'œuvre du Salut de Dieu. C'est pour cela que je pense qu'on ne peut pas croire aux anges si on n'a pas compris que le monde devait être sauvé, achevé, amené à son terme. C'est pour cela qu'aujourd'hui, dans une ère technique, dans le monde où nous croyons que le monde est ce qu'il est, point-barre, cela nous est très difficile de croire que l'univers et environné de tous ces êtres que Dieu a créé au service de l'achèvement de la création. C'est pour cela aussi qu'ils sont les messagers, les "lieutenants" de l'activité divine dans la création. On leur a donné plusieurs attributions, par exemple pour Raphaël qui est un ange guérisseur, c'est le même problème, guérir, c'est amener à son achèvement. Mais en fait, c'est cela le sens même de toute cette existence angélique, et je crois que cela reprend une idée beaucoup plus profonde que nous pourrions avoir au premier degré, c'est l'idée que Dieu se suscite des partenaires d'élite pour essayer d'amener la création tout entière qui n'est pas encore achevée puisqu'elle a besoin d'être sauvée, elle a besoin d'être amenée à sa plénitude, Il suscite ces anges qui sont comme les messagers, les exécuteurs de sa puissance comme le dit très bien la liturgie orthodoxe.

Je ne suis pas sûr de vous avoir convaincu sur le problème des anges, mais au moins, si vous l'abor­dez sous cet angle-là, cela vous paraîtra moins bizarre que d'imaginer des polytechniciens sans corps.

 

AMEN