L'OFFRANDE INTÉRIEURE : UN ACTE POUR LE MONDE

(1er août 1998)

Chapaize

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Chapaize

 

P

armi les actes humains que nous avons à poser dans le monde, il en est d'immédiatement utiles, comme d'irriguer, de planter, et d'autres qui semblent plus gratuits, mais ces actes les plus gratuits font notre humanité, élèvent notre humanité au-dessus d'elle.

C'est certain qu'il faut planter, assainir, comme nous l'avons entendu ce matin, et qu'il faut préparer les champs pour que le blé pousse et que le pain puisse être rompu et mangé, l'essentiel ici, c'est le pain. Mais, il faut qu'autour du pain il y ait eu des actes humains qui nous aient dépassés, qui ont dé­passé ces bâtisseurs, qui nous dépassent également maintenant.

Notre présence ici dans cette église, pour l'eu­charistie, est un acte qui nous dépasse complètement, qui ne nous revient pas en grâces particulières, là, tout de suite, pas immédiatement, qui emprunte le long chemin de l'histoire du monde et de l'Église, et nous revient, nous reviendra, sans que vous l'ayez senti, sans que vous l'ayez mesuré ou demandé.

Il est parmi les actes humains une sorte de né­cessité interne à entendre que nous ne sommes pas là uniquement pour nous, pour nos proches, pour notre monde immédiat, contemporain, mais pour une his­toire plus grande, plus large, comme si nous donnions un peu nous-mêmes, de notre voix, de notre présence, de notre humanité à une élévation qui n'est pas la nô­tre.

Nous sommes là parce que nous voulons prier pour nous-mêmes, pour nos proches, pour rencontrer Dieu. Nous sommes là pour quelque chose d'autre dont nous ne mesurons pas encore l'ampleur ni la profondeur.

Si dans toutes les églises, les architectes ont travaillé sur la hauteur, la largeur et la longueur, ils ont ajouté, et saint Bernard le dit (je le défends un peu puisqu'il a été durement attaqué ce matin, à raison d'ailleurs) ils ont ajouté cette quatrième dimension, qu'est la profondeur, et cette quatrième dimension pour cet homme que nous sommes au cœur de la li­turgie, de l'Église ici, non pas pour lui-même, là je suis bien d'accord, mais pour autre chose.

Nous sommes là pour nous donner. L'acte li­turgique que nous posons par la présence que nous formulons ici, et il n'y est vraiment posé que si nous nous ouvrons fondamentalement à ce mystère de Dieu. Il faut bien que les chants, la demande de misé­ricorde, les oraisons, le pain et le vin qui seront consacrés et qui seront offerts, ouvrent ce que nous sommes, notre être profond, à quelque chose qui est inconnu, non maîtrisé par nous et qui est la présence de Dieu. Tout le reste, est au service de cette mise en scène : maintenant, à une heure moins le quart, ici dans cette église, par notre communauté aixoise, en terre de Bourgogne, se réalise cette rencontre entre Dieu et les hommes, mais, du fruit de cette rencontre nous ne savons rien.

Le fruit ? Nous n'en savons rien ! Nous ne pouvons pas dire : "nous sommes dotés de grâces supplémentaires" ! Ce qui est peut-être vrai, mais nous faisons cela pour Lui venant en ce monde. Nous le faisons d'abord pour Lui.

Ensuite, comme de surcroît, nous serons plus rayonnants, plus "salés" pour reprendre la parabole. C'est-à-dire, plus nous donnerons, plus notre vie de foi sera salée et lumineuse. Si nous venons unique­ment pour nous, nous courons le risque de nous cris­per sur ce que nous pouvons obtenir par une sorte d'échange ressemblant à un commerce spirituel et mystique qui est un chantage.

Si nous venons uniquement en disant : "Je fais ce petit pèlerinage en vue d'obtenir un certain nombre de choses"... je dis cela en caricaturant, nous sommes consciemment plus gratuits, mais incons­ciemment, la chose est plus longue à venir. Au contraire, comme un sculpteur, nous avons à modeler l'idée que nous ne sommes pas là pour nous, chacun pour soi, mais que nous sommes là pour un débat, un combat, pour une mesure qui est plus large que nous.

Cela nous permettra de nous agrandir, de dé­ployer notre portail intérieur à la largeur, la hauteur et la profondeur de Dieu. Chaque messe nous oblige à une offrande intérieure dont les éléments, la mesure, le calcul, nous dépassent infiniment.

Nous ne savons pas à qui profite cette pré­sence que je donne à Dieu. Peut-être à quelqu'un que nous ne rencontrerons qu'au paradis. Dans l'équilibre incroyable de la communion des saints, ce que je donne aujourd'hui est reçu par Dieu, pour cette com­munion, cette construction de l'Église, et après tout, plus mon offrande intérieure, plus la profondeur que je fais de mon don m'ouvre à cette présence, plus no­tre messe s'ouvre et signifie la présence de Dieu dans ce monde.

C'est vrai que nous sommes là aussi pour le monde, pour l'Église. Quand je reçois le corps du Christ, je le reçois afin que tout mon être se donne, s'élance. Et moi, je dis souvent que nos célébrations ont la qualité de cette offrande que chacun de nous fait au secret de son cœur, qui se conjuguant les unes avec les autres, donnent une image silencieuse, se­crète, mais palpable de l'Église. Lorsque je vais, en tant qu'instrument, consacrer le pain et le vin, par un geste d'infinie gratuité, Dieu va utiliser ce que je suis, ce que nous sommes pour se donner totalement. En­core faut-il qu'il soit reçu par quelqu'un qui vient à sa rencontre en se donnant tout aussi gratuitement qu'Il se donne lui-même.

Et c'est la rencontre entre Dieu et l'homme, réalisée dans la messe, qui fait que nous inaugurons ici le désir que tout homme porte en son cœur, et j'en suis certain, de rencontrer Dieu. Nous l'inaugurons dans le mystère même du pain et du vin offert à cha­cun. Et nous l'inaugurons non seulement pour nous, mais aussi pour tous les hommes et toutes les femmes du monde entier, toute l'histoire des hommes qui cherchent ou qui ont oublié de chercher, ou sont restés indifférents à cette recherche.

Nous l'inaugurons parce que nous sommes envoyés comme ambassadeurs vers Dieu pour nous offrir, afin que cette offrande du pain et du vin soit le signe vivant aujourd'hui, palpable, de la rencontre de Dieu et l'homme. Nous sommes là pour beaucoup plus que nous, pour beaucoup plus large que nous.

C'est je crois, ce que disait frère Bernard ce matin, ce subjectif qui fait que nous sommes nous, avec un énorme cœur, qui va nous élever au-dessus de nous-mêmes, au plus large que nous, pour faire de notre présence dans cette messe, un acte qui nous ouvre à une beauté que nous ne pouvons pas célébrer totalement.

C'est pour cette raison qu'on ne peut pas re­culer devant la beauté de la liturgie : elle n'est jamais à la hauteur totale de ce qui est dit, qui est la ren­contre, non pas simplement de moi et de Dieu, mais de tous les hommes et de Dieu. C'est pour cela que nous disons : "pour la gloire de Dieu et le salut du monde".

Alors, que l'acte que nous posons, tant dans la liturgie eucharistique que dans les offices, et le pèle­rinage, ainsi que dans la communauté que nous for­mons, élève en nous un sentiment de dignité et de grandeur. Ainsi, les actes que nous posons avec un cœur généreux et disponible ne sont pas des actes à notre hauteur, ou un peu au-dessus, nous en ignorons la portée.

Nos ancêtres dans la foi avaient de l'élan, c'est pour cela que nous rencontrons tant de beauté dans les églises que nous visitons. Nous sommes invités à cette même générosité.

Il en est de même pour les musiciens. Quand un musicien écrit de la musique, c'est cette note qui se perd, qui ne peut pas être retenue, qui est donnée im­médiatement, on ne peut pas la retenir. Et il la donne pour que nous la recevions. Nous ne l'entendons que furtivement, et elle s'en va. C'est ce qui est incroyable dans la musique : on ne peut rien retenir ! Heureuse­ment on l'écrit, et cela permet de la faire passer de mémoire en mémoire.

Cependant, il reste toute l'improvisation par laquelle le musicien donne de lui-même à travers ses voix, son âme, ses harmonisations, ses sensibilités, et nous ne sommes là que pour saisir, la richesse mysté­rieuse de cette musique qui nous emporte vers une rencontre plus haut que nous-mêmes, telle une porte ouverte vers un au-delà qui nous dépasse. Que l'eu­charistie vécue comme un acte qui nous élève, ré­jouisse notre cœur. Que nous en sortions vraiment comme un "sel plus salé" qu'avant. Que nous puis­sions ainsi être reconnus à travers notre visage, notre vie, comme ceux qui portent Dieu, et qui l'ont ren­contré à un moment donné.

Si on pouvait dire en sortant des églises : "ils l'ont rencontré, ils viennent de le voir, ils viennent de le sentir, ils viennent de le recevoir" ! Nous sommes porteurs de cette rencontre, nous en portons les signes extérieurs sur notre visage, notre corps, parce qu'Il est présent à l'intime de notre cœur.

Que le Seigneur nous aide à être à la hauteur de cette vocation qui est une vocation de porteur de lumière et de sel dans ce monde qui en a tellement besoin. Nous serons jugés, c'est évident, sur la façon dont nous aurons rendu visible cette rencontre qui nous est offerte en chaque eucharistie.

 

 

AMEN