SERVITEURS COMME LE CHRIST

(30 juillet 1998)

Anzy-le-Duc

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Cluny : Le farinier

F

rères et sœurs, aujourd'hui, notre pèlerinage nous fait rencontrer saint Pierre Chrysologue. Saint Pierre Chrysologue a été évêque de Ra­venne, ville d'Italie sur la côte Adriatique, un peu avant le milieu du cinquième siècle. C'est une époque mouvementée. Depuis déjà longtemps les empereurs d'Occident ont quitté Rome, ville peu sûre, et encore marquée par les anciennes structures de l'empire ro­main, et ils s'étaient retirés au siècle précédent à Mi­lan, quand saint Ambroise était évêque de Milan, il était donc évêque de la ville impériale. Eh bien, à l'époque de saint Pierre Chrysologue, il en va de même pour Ravenne, l'empereur, fils de Théodose réside à Ravenne, qui est devenue momentanément la ville impériale. C'est ainsi que saint Pierre Chrysolo­gue occupe un poste important, il est lui-même de la ville impériale.

Qui plus est, cet homme d'une grande culture, possède des capacités oratoires, un style d'une grande élégance, que nous retrouvons encore dans les ser­mons qui nous sont restés de lui, et qui lui ont valu le surnom de "Chrysologue", c'est-à-dire : Parole d'or, tout comme en Orient, on avait surnommé l'évêque de Constantinople Saint Jean Chrysostome, c'est-à-dire : Bouche d'or.

Cet homme, évêque de la ville impé­riale, doué de culture et de capacités oratoires, comme je viens de le dire, aurait pu être un grand personnage, il aurait pu se complaire dans les affaires du monde, traiter avec l'empereur, et faire partie de la cour : il n'en a pas voulu.

Le principal mérite de saint Pierre Chrysolo­gue, son principal honneur, c'est d'avoir été un pasteur attentif au plus petit et au plus pauvre. Non pas sim­plement pour subvenir aux besoins des pauvres, ce qui était important à cette époque difficile et troublée, (c'est le moment où l'Orient et l'Occident se séparent définitivement, tandis que les barbares menacent de part et d'autre l'empire, tant sur ses frontières orienta­les que septentrionales), non seulement donc, il s'est occupé de subvenir aux besoins de ses concitoyens, matériellement au plan de la sécurité, et au plan de l'assistance à leur santé, ou à la nourriture simple­ment, mais très spécialement, il a eu un grand souci de leur nourriture spirituelle.

Cet homme, doué pour l'art oratoire a été un prédicateur populaire, très proche de son peuple et semant jour après jour la Parole de Dieu. Ses sermons nous montrent qu'il était souvent capable d'intuitions très originales : la façon dont il commente les diffé­rents passages d'évangile n'est pas la répétition de ce que les autres ont dit, et pourtant, il le dit toujours d'une façon infiniment simple, accessible à tous.

C'est pourquoi les textes choisis aujourd'hui s'appliquent très particulièrement assez bien à Saint Pierre Chrysologue.

Les écrits de saint Paul aux anciens d'Ephèse sont un programme pour le pasteur. Saint Paul leur dit essentiellement une chose : "Soyez attentifs au trou­peau dont l'Esprit Saint vous a établis gardiens, lui qui vous a établis de paître l'Eglise de Dieu qu'il s'est acquise par le sang de son propre Fils."

Il s'agit de paître le troupeau non pas simple­ment comme un berger actif, mais de prendre cons­cience qu'il s'agit d'un troupeau qui a été sauvé par le sang du Christ. L'évêque est responsable du sang du Christ pour tous ceux qui en ont besoin, pour tous ceux qui ont besoin d'être plongés dans le sang du Christ et d'en être abreuvés, afin qu'ils puissent vivre.

Et Jésus lui-même va plus loin encore : "Celui qui est le plus grand, c'est, bien entendu, celui qui est à table, moi, je vous dis, je suis parmi vous comme celui qui sert".

Autrement dit la grandeur selon l'évangile n'a rien de commun avec les grandeurs humaines. Hu­mainement parlant, c'est celui qui est capable du plus grand... mais si on veut être avec le Christ, il faut accepter d'être petit dans le monde, c'est-à-dire de se faire comme celui qui sert. C'est ainsi que Saint Pierre Chrysologue a accompli sa mission d'évêque : être celui qui sert.

Et pour être pleinement celui qui sert, il faut être semblable à celui qui par excellence s'est fait le serviteur, ce Jésus qui vient de dire : "Je suis parmi vous comme celui qui sert". Et c'est pourquoi il faut être dans l'intimité" du cœur de Jésus, ce que Jésus ajoute aussitôt après : "Vous mangerez et boirez à ma table".

L'évêque, c'est celui qui est invité par le Christ à manger à sa table, à partager son intimité, de telle sorte que s'agrégeant à la vie profonde du Christ serviteur, il devienne lui-même serviteur de ses frères.

Et ce qui est vrai de l'évêque est vrai de tous : notre grandeur, c'est d'être les serviteurs de nos frères. Ce n'est pas en étant de plus grands orateurs, ou en étant davantage cultivés, en ayant des postes ou des responsabilités plus élevés que les autres, que nous serons grands selon l'évangile, mais c'est en nous fai­sant les serviteurs les uns des autres, comme le Christ s'est fait le serviteur.

Dans l'évangile, ce qui est grand, c'est ce qui se fait petit aux yeux des autres, comme le Christ, qui au cours de la dernière Cène, a quitté son manteau, ceint ses reins, mis un tablier, et lavé les pieds de ses disciple. D'aucuns pensent que ce geste du Christ lavant les pieds de ses disciples équivaut en quelque sorte à l'institution du sacrement de l'Ordre. Je ne suis pas sûr qu'on puisse théologiquement être aussi affir­matif, mais je crois que ce qui est certain, c'est que quand le Christ a institué le sacrement de l'Ordre, c'est-à-dire, des ministres de son Eglise, il est clair que les prêtres, les diacres, il l'a fait par cette prédica­tion des apôtres disant : le plus grand parmi vous doit se faire le plus petit, et celui qui a la responsabilité doit être serviteur comme moi-même. Ce qui fait que ce geste du lavement des pieds est effectivement le symbole et comme le résumé de cette formation que le Christ a donnée à ses apôtres pour en faire les mi­nistres des responsables de son Église.

Saint Pierre Chrysologue a su être cela plei­nement. Etre pleinement le serviteur de son troupeau, comme tous les ministres depuis le Pape, jusqu'à n'importe quel diacre, tous les ministres de l'Eglise devraient être des serviteurs de leurs frères, et chacun devrait être aussi à sa place, le serviteur de cet autre frère.

Que saint Pierre Chrysologue nous apprenne ainsi quelle est la vraie grandeur selon l'évangile. Cette grandeur qui est celle du Christ à genoux aux pieds de Pierre et des autres apôtres.

 

 

AMEN