MARIE-MADELEINE
(28 juillet 1998)
Vézelay
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Vézelay : Basilique sainte Marie-Madeleine
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arie de Magdala Marie-Madeleine, c'est l'apôtre de la rencontre. C'est celle qui avant Pâques aurait pleuré, versé du parfum sur ses pieds, aurait goûté, bu ses paroles, en laissant sa sœur travailler à la cuisine, et encore, ce serait la même qui, au matin de Pâques, le rencontre pour la première fois. C'est quelqu'un qui prépare, attend, s'inquiète, de la manière dont elle rencontre Dieu.
Ce n'est pas quelqu'un qui va avant ces rencontres-là (après, elle va annoncer la résurrection), chercher à savoir comment on peut le rencontrer, lui parler, et être avec lui, dans l'intimité profonde de sa personne. Finalement, nous qui sommes en pèlerinage, qui inaugurons en quelque sorte un passage, un voyage, qui donnons à notre vie par ce pèlerinage une dimension de chemin, qui nous mène vers le Père, vers Dieu, nous nous disons, en marchant, et moi ? Comment vais-je le rencontrer ?
Tout simplement, comment est-ce que cela va se passer ? Et que vais-je lui dire ? Est-ce que je vais pleurer, que je vais me jeter à ses pieds, est-ce que je vais l'agripper, le retenir, comme fait Marie-Madeleine au moment de la résurrection ? Est-ce que je vais rester là, sidéré, en buvant ses paroles, comment moi, moi, cet homme de cette époque, avec ce que j'ai vécu, avec ce que je vais vivre, comment vais-je le rencontrer, comment cela va-t-il se passer pour moi.
Et Marie-Madeleine nous invite à nous préparer, à nous inquiéter un peu de cette rencontre. Et nous faisons des rencontres préparatoires qui sont des rencontres dans lesquelles nous avons à improviser quelques mots d'amour ou quelques gestes d'adoration envers celui que nous avons un jour rencontré, mais, dans nos frères, dans les sacrements, dans le pèlerinage, nous commençons déjà à rencontrer, même si nous ne le reconnaissons pas toujours comme Marie-Madeleine, que nous prenons souvent pour le jardinier, ceux qui sont venus en son nom.
Il y a une chose qui n'a jamais été écrite nulle part, que personne ne connaît, c'est la manière dont chacun de nous ici, avec son corps, son histoire, ses blessures, ce qui freine, c'est-à-dire son péché, comment cela va se passer cette rencontre ?
Et nous avons bien à nous préparer, à prendre des notes, à nous préparer le cœur, alors il y a une sorte d'inquiétude, j'imagine quand les gens se marient, il y en a beaucoup en ce moment à la paroisse, mais quand on les voit à l'entrée de l'église, les mariés sont complètement, j'allais dire, hors d'eux-mêmes. Je dis souvent que les mariées sont en "apné", elles ne respirent plus tellement elles sont inquiètes, et que les mariés sont à 100 mètres au-dessus du sol tellement ils sont hors d'eux-mêmes. Eh bien, avant la rencontre de Dieu, une sorte d'inquiétude amoureuse ; qui n'est pas l'inquiétude dont je parlais précédemment, mais qui est l'inquiétude de celui qui se dit : est-ce que je suis à la hauteur de l'amour que je voudrais bien avoir pour lui, et que je ne saurais pas très bien lui traduire.
Et en fait, elle entend les pas du Bien-Aimé, elle le désire, et en même temps, elle voudrait que ce moment d'approche dure un peu pour qu'elle aie le temps de se préparer davantage. Dans la rencontre de Dieu, il y a forcément un moment on va avoir le trac, pour parler en termes de théâtre... on va avoir le trac de haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche, d'ouest en est, du nord au sud, nous serons saisi, mais pour nous, c'est un moment, et je prends exprès le mot, de crainte. Je pense de quelque chose qui nous ouvre, donc que nous voulons, mais qui nous ouvre si totalement que nous avons peur de la rencontre.
Et Marie-Madeleine est celle qui va nous donner quelques pistes pour préparer la rencontre. Il n'y aura personne pour nous aider, il n'y aura pas de frères de Saint Jean de Malte à ce moment pour vous dire :c'est par là que cela se passe ! On sera tout seul, tout nu, tout cru, c'est magnifique !
C'est magnifique que Dieu me prépare à l'avance une rencontre qui inaugure sa venue, je ne parle pas évidemment de la mort, mais je parle de ces rencontres que Dieu inscrit en chacun de nous à chaque instant. Mais, là dans l'histoire, un moment privilégié qui est la rencontre de tout homme avec son Créateur.
Et pour cela, deux choses : premièrement, ce que j'appelle l'expérience du pardon. Ce qui nous embête dans notre péché, ce qui nous gêne, c'est qu'il est humiliant, qu'il est médiocre, mais je crois qu'au fond, ce qui nous embête, et ce qui freine pour que nous l'offrions à Dieu, c'est que nous le considérons comme stérile. Et c'est ça qui est un manque de foi. Ce n'est pas tellement le péché qui est grave. Vous imaginez que ce qui fait que je suis pécheur, inhibé, réduit dans mon humanité, je le considère comme stérile. Alors que j'ai simplement à imaginer, et il faut de l'imagination, que c'est le lieu de la rencontre entre Dieu et l'homme. Et pour cela, je considère que notre péché, mon péché, la façon dont nous ne sommes pas à la hauteur de nous-mêmes, il faut nous détacher de notre péché. On continuera à pécher, enfin, un peu moins j'espère, mais n'ayons pas de fausses espérances à ce sujet-là. Par contre, là où nous pourrons avancer sur le chemin, c'est en acceptant de ne pas être réduit à ce péché, d'accepter de se dire qu'on vaut mieux que cela, qu'on est plus grand que cela, tu ne le vois pas, mais tu le crois... Personne autour de moi ni ma femme, ni mon mari (pas pour moi...) ni mes frères ne croient que je suis plus grand que mon péché, il ennuie moi et les autres.
Mais ce détachement est de dire à Dieu, en fait, je vaux plus que cela, et mon péché, je te le laisse, c'est toi qui es mort pour me sauver, ce n'est pas moi qui vais mourir à moi-même, c'est toi qui as déjà opéré cette mort par la croix, et c'est toi qui l'as pris.
Plus je reste crispé sur ce péché, il m'inquiète, c'est une mauvaise inquiétude, et plus je l'empêche de devenir un lieu de fécondité. Et Marie-Madeleine a été celle qui a fait tout au long de ces trois rencontres dont nous parlions tout à l'heure, une expérience de détachement tout en restant elle-même, il ne s'agit pas de se renier soi-même, un détachement de ce qui semblait un obstacle radical de la rencontre avec Dieu, puisqu'elle avait préféré l'amour des hommes, il n'y avait pas de place pour un autre, pour Dieu. Nous ne sommes pas propriétaires de cela, il faut le laisser sur le chemin, mais il faut sans arrêt recommencer, à nous détacher de notre péché. Et dans ce cas-là, nous retrouverons la juste inquiétude. Eh bien, là, je vais le rencontrer, et que vais-je lui dire ? Comment est-ce que je vais essayer de lui manifester dans ma vie et dans mon corps l'amour qui finalement a toujours été le moteur, puisque je désire le voir et je veux le rencontrer.
Que Marie-Madeleine nous ouvre à cette expérience de la rencontre qui s'inscrit dans une attente, dans une inquiétude que nous avons perçue, et que les pas de Dieu s'avancent vers nous, et qu'il ne cesse de s'approcher davantage. Que ce bruit de Dieu, celui qui, comme un Bien-Aimé parcourt les collines, inquiète spirituellement notre cœur pour que nous soyons plus inquiets de lui que de nous, et que nous puissions lui dire : ce que je suis, saisis-le, et garde-le pour toi.
AMEN