DANS LES DÉSERTS DE NOTRE CŒUR
Ex 14, 15, 15, 1 a ; Jn 5, 37-47
(4 septembre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
(Mamshit)

Désert de Judée
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n parcourant avec vous le désert, en voyant ces montagnes pelées, ces arbustes à moitié desséchés, le harcèlement pénible de la soif et la difficulté à résister à la chaleur, je pensais, à certains moments, que Dieu a bien raison d'avoir voulu former son peuple par une vie nomade au désert, car y a-t-il plus belle image, image plus profonde et plus poétique que le désert pour décrire ce qu'est vraiment notre cœur ?
Comme le désert, le psalmiste l'avait déjà remarqué, notre cœur est une terre desséchée, aride et sans eau. Comme notre cœur, le désert c'est le monde dans toute son aridité, sa dureté. C'est une terre assoiffée, c'est un lieu où l'on est toujours en attente d'une situation plus clémente et moins rigoureuse, dans l'espérance qu'au bout de ce désert il y a peut-être une autre terre où coulent le lait et le miel. Le désert est vraiment le lieu du désir et du désir de Dieu. Ainsi notre cœur. Et, la plupart du temps, sans nous en rendre compte, nous vivons, dans l'illusion qui nous cache ce côté terriblement désertique de notre cœur desséché, assoiffé, sans eau et sans vie. La plupart du temps, les bourgeons qui poussent dans notre cœur, ressemblent à ces arbustes desséchés qui essaient de grappiller les dernières gouttes de rosée qui suintent à l'aube sur les rochers, et de s'en gorger, avec cette avidité qui permettra de résister un jour seulement et puis, après, peut-être, un autre jour.
Le désert, c'est aussi ce lieu dans lequel on ne trouve la paix que la nuit, quand règne cette complicité un peu terrible des ténèbres qui apportent un semblant de fraîcheur et l'illusion que, demain, le soleil ne nous abrutira pas. Or Dieu a choisi le désert pour y rencontrer Moïse. Dieu a conduit son peuple dans le désert pour que nous comprenions que tous nos déserts humains, que toutes les aridités et toutes les sécheresses de notre cœur, si déroutantes et si déconcertantes soient-elles, peuvent être réellement le lieu de la manifestation de la gloire et de la vérité de Dieu. C'est dans un désert comme celui-ci que Dieu a choisi de révéler les Dix Paroles. D'une certaine manière, si les dix commandements sont des règles de morale et d'agir pratique, ce n'est pas parce que Dieu veut d'abord que nous soyons des êtres parfaits, remplis de vertu et de sainteté. C'est le désir profond qu'Il éprouve pour nous, dans son cœur, mais Il nous connaît trop bien pour savoir que nous n'y arriverons jamais vraiment. Mais Il a choisi les Dix Paroles qui nous exhortent à bien agir parce que c'était en réalité, non pas une parole de condamnation mais une parole d'encouragement. Si Dieu plantait la parole de ses dix commandements dans le désert du cœur de son Peuple, Il pourrait y faire pousser, par l'eau de sa grâce, autre chose que ces arbustes qui ne peuvent satisfaire que la faim des chèvres et des moutons. C'est parce qu'Il savait que, même en semant dans le désert, Il allait faire germer le blé, le vin nouveau que nous allons présenter, tout à l'heure, pour la Pâque, et dont nous allons rassasier nos cœurs, nos soifs et toutes nos faims. Finalement, Il a non seulement manifesté sa parole et ses commandements, mais Il a voulu aussi nous y manifester sa gloire.
Bien sûr, la théophanie du Sinaï, la manifestation de Dieu à Moïse nous est décrite à travers des termes terrifiants. Pourtant, ce qui est beau, vous l'avez remarqué, c'est qu'elle est écrite en termes de lumière. Lorsque Dieu apparaît pour donner sa Loi, Il fait briller la lumière des éclairs et du tonnerre. Cela veut dire, et nous en comprenons quelque chose maintenant, que dans cette aridité et dans cette sécheresse de notre cœur, il y a cet implacable amour de Dieu qui vient rayonner sur nous comme ce soleil. Si nous éprouvons la soif, ce n'est peut-être pas simplement pour notre désespoir ou parce que nous devons purement et simplement éprouver nos limites et nos impuissances, mais c'est peut-être aussi parce que, peu à peu, à travers l'épreuve et l'ascèse, nous pourrons découvrir quelque chose de ce resplendissement de la gloire de Dieu et de la lumière de Dieu sur nous.
Au fond, ce qui est étonnant dans le désert, c'est qu'il n'est jamais si beau que lorsqu'il est écrasé de soleil. Même si les couleurs de la terre se confondent toutes dans des bruns et dans ces tons très blancs qui nous aveuglent par moments, cependant, ce qui est beau, c'est qu'en regardant la terre, sans cesse, la présence du ciel s'y manifeste et s'y révèle par une sorte d'aveuglement des yeux et du cœur.
En célébrant cette eucharistie, en reconnaissant humblement devant Dieu la réalité de nos déserts humains, des déserts de notre cœur, demandons-Lui que brille en nous cette parole de l'Ecriture, la promesse que le désert, en notre cœur, va refleurir et que des fleuves d'eau vive y feront renaître et se renouveler la vie. Demandons-Lui aussi que nous nous laissions écraser et comme aveugler dans le fond de notre cœur par cette lumière, car c'est la lumière qui est la propre présence de Dieu. Demandons-le par l'intercession de son serviteur Moïse, car lui seul a compris, dans le désert, le sens du désert. Qu'il l'éveille dans notre cœur et qu'il nous donne de nous tenir, devant Dieu debout et intercédant pour nous-mêmes, pour nos frères et pour tous ceux qui traversent le désert.
AMEN