LE YOM KIPPOUR NOUVEAU

Lv 16, 11-25
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année A (19 mars 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et soeurs, vous devez avoir l'impression que ce soir je ne vous ai pas ménagé et qu'au lieu de vous proposer simplement le texte de la Bible, ce sont plutôt des énigmes, un peu comme le sphinx à l'entrée de la ville, que je vous ai proposé ce soir. J'accepte le défi parce que ces deux textes me semblent contenir un enseignement auquel nous ne faisons pas assez attention et qui est directement lié à la notion de pardon.

Commençons par le premier texte. Il est assez connu, c'est ce qu'on appelle rituel des expiations ou en hébreu : Yom Kippour qui, à cette époque-là au moment où ce texte est écrit, était célébré non pas dans les maisons comme aujourd'hui le célèbrent les juifs, mais dans le Temple. Ce sacrifice était suffisamment important et original pour qu'il prête à une longue description que nous n'avons pas lu tout entière, rassurez-vous, du rituel du sacrifice. Ce rituel du sacrifice avait au cœur une chose étrange qui n'arrive que là : deux boucs sont choisis soigneusement et sont présentés devant le grand-prêtre. C'est assez rare que l'on immole les animaux en couple (en faux couple ici, puisqu'il s'agit de deux boucs). Dans ce cas qui nous occupe, c'est extrêmement important. En effet, de ces deux boucs, l'un va recevoir le nom "consacré au Seigneur" et va être sacrifié. L'autre va recevoir un autre nom : "à Azazel", qui est le nom soit d'un démon, soit également possible un nom associé au désert, puisque ce bouc va être ensuite emmené dans le désert.

Ce qui est important, c'est que les deux boucs ont une destinée radicalement opposée. Celui qui est consacré à Dieu va être immolé, celui qui est consacré au désert va sans doute être perdu, mais après tout, il pourra se débrouiller dans le désert, et en tout cas, il n'est pas sacrifié. Que veut dire ce rite ? Vous comprenez bien pourquoi il y a deux animaux : il fallait exprimer une réalité double qui n'aurait pas pu être exprimée avec un seul animal. S'il y a deux boucs, c'est parce que l'animal sacrifié ici doit remplir deux fonctions : l'une, être sacrifié, être le cœur du sacrifice, être le don, et l'autre non pas qu'il échappe au don, mais il doit signifier une chose, c'est que le sacrifice a des répercussions jusque dans le désert.

C'est exactement le problème des expiations, tout ce rituel se passe en plein cœur du temple, ici dans la Tente de Réunion au désert, mais en fait, ce sacrifice s'accomplit au cœur même du Temple, et cependant il y a quelque chose de ce mystérieux sacrifice qui se répand en-dehors du Temple et qui va symboliquement visiter le monde entier.

Autrement dit, si ce sacrifice des deux boucs a tellement d'importance dans la conscience de l'Israël de cette époque, c'est parce que l'on sait mystérieusement qu'un sacrifice n'est pas une réalité interne, le fait que des membres de la communauté offrent un animal, que le prêtre le sacrifie selon le rituel et qu'ensuite on le partage et on le mange, tout cela à usage interne, pour soi, à l'intérieur de la communauté. Ici au contraire, on pressent (c'est pour cela que ce sacrifice des Expiations est si prophétique et si important), on pressent que le sacrifice, même s'il n'y a qu'un seul bouc qui est immolé, l'autre qui le représente comme son frère jumeau et son identique, en réalité va porter quelque chose de celui qui est sacrifié au désert, c'est-à-dire au monde entier dans son aspect le plus trouble puisqu'il est dédié à Azazel qui est un démon. Non pas que le bouc soit sacrifié au démon, mais il va visiter le monde, y compris le monde démoniaque.

Vous comprenez tout de suite la perspective tout à fait originale. Jamais habituellement, l'économie sacrificielle ne sort de son lieu propre qui est le lieu sacré, le Temple. Or ici, par une sorte de pressentiment incroyable, l'acte même sacrificiel a comme une répercussion à travers le cosmos tout entier, jusque chez Azazel.

Si on comprend cela, on comprend aussi le mystère de la mort de Jésus au moment où Pilate vient de le livrer pour qu'il soit exécuté. Vous avez remarqué que saint Jean, comme d'ailleurs les autres évangiles, mais saint Jean insiste très fortement là-dessus : "Alors, ils l'emmenèrent hors de la ville". C'est exactement la même chose. Le Fils de Dieu est emmené hors de la ville, c'est-à-dire que le sacrifice comme lieu du pardon du monde entier, non plus symbolique à travers la figure d'un bouc, mais réel à travers la personne du Fils de Dieu, ce sacrifice est consommé en-dehors de la ville. Il devra sortir des remparts, aller sur la petite colline du Golgotha, crucifié sur cette colline et enterré plus tard dans un lieu où il y avait des jardins, c'est-à-dire pas exactement dans l'agglomération de Jérusalem. Aujourd'hui, on ne situe plus tout cela parce que l'endroit est occupé et habité par un entrelacement d'habitations extrêmement complexe, mais c'est la même chose. La seule différence, vous la comprenez, c'est qu'ici il n'y a pas deux sujets pour signifier la même réalité, un bouc au Seigneur et un bouc à Azazel, il n'y en a qu'un seul : le Christ qui est à la fois celui qui est immolé hors de la ville, et donc qui est chassé hors de la ville comme le bouc était chassé au moment du sacrifice. Il est tellement chassé que saint Jean insiste bien qu'au moment où le Christ meurt, c'est la Parascève. C'est le moment où à cinq cents mètres à vol d'oiseau, sur l'autre colline, le mont Sion, on immole les agneaux de l'ancienne alliance pour le sacrifice de la Pâque. C'est pour cela que saint Jean rapproche ensuite cette immolation du fait que lorsque les soldats s'approchent de Jésus pour briser les corps des crucifiés "on ne lui brisera pas un os", comme dans le sacrifice pascal, on ne brisait pas les os de l'agneau pascal.

Et enfin dernière chose pour manifester cette extériorité, le titulus, le motif public de la condamnation de Jésus, et c'est noté explicitement, est rédigé en hébreu, en grec et en latin. Cela signifie exactement la pluralité culturelle du monde romano-hellénistique de l'époque. Jésus est vraiment sacrifié pour le pardon des péchés, hors de la ville. C'est le Yom Kippour nouveau. Le mystère de la Passion et la manière même dont on l'a saisi et perçu dans les moindres détails et les coïncidences avec le rituel juif était immédiatement compris comme ce qui est à la fois la source même du pardon sacrificiel de Jésus qui donne sa vie pour sauver le peuple, et en même temps ce pardon était déjà hors du temple, hors de la ville comme s'il était déjà envoyé et répandu sur le monde entier.

Autrement dit frères et sœurs, cela nous amène au sens de la célébration de ce soir. En réalité, je crois que nous célébrons Yom Kippour, nous célébrons le jour des Expiations non plus avec des boucs, ni même en étant présents devant le Christ en train de mourir sur la croix qui conjoint les deux aspects, mais nous-mêmes, nous combinons les deux aspects. A la fois, nous sommes venus de tous les coins du petit territoire paroissial, mais nous sommes venus du monde, et nous sommes ramenés du cœur du monde au cœur même du sanctuaire. Nous sommes configurés au Christ en train de mourir hors de la ville. Et tout à l'heure, pour bien manifester ce mouvement d'une extériorité du pardon qui est parti dans le monde entier mais qui revient en rassemblant le monde entier, après le rite par lequel vous serez appelés chacun les uns et les autres à vous relever, nous vous inviterons à rentrer dans le sanctuaire. Nous serons rassemblés au cœur même du sanctuaire, l'autel, le lieu même où le Christ pour nous aujourd'hui, sacramentellement, s'offre à son Père, et en même temps, nous serons rassemblés du monde entier où le pardon sera venu nous récupérer, nous rattraper. C'est pour cela qu'on vous demandera d'entrer depuis la nef dans le sanctuaire, on vous demandera ainsi de figurer l'efficacité du pardon qui a été envoyé dans le monde entier et dont vous êtes les prémices et les premiers à revenir au nom même de ce pardon, dans le cœur même du sanctuaire où le Christ s'offre à son Père.

Même si on a un peu perdu dans la tradition liturgique contemporaine ce geste, je le trouve personnellement éblouissant : le pardon de Dieu n'est pas d'abord une affaire de confessionnal ou de sacristie. C'est d'abord le fait que le monde est pardonné. Ce n'est pas simplement des petites affaires du croyant avec sa conscience et Dieu, mais le pardon c'est la réalité même du salut qui sort dans le désert, c'est l'envoi du Christ qui pardonne au monde à travers ses apôtres. C'est pour cela que saint Paul dans le Cantique que nous avons chanté pendant tout le carême dit : "Nous vous en supplions, au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu". C'est le cri même de l'apôtre, c'est le chant fondamental de l'apostolat. C'est le pardon qui envahit le monde, et avant d'être une affaire intimement religieuse dans l'Église, le pardon est d'abord la bonne nouvelle que le monde est pardonné. C'est comme cela que les communautés chrétiennes l'ont compris. C'était le pardon qui était annoncé avant tout mais quand ce pardon est annoncé, pourquoi est-il annoncé ? Il est annoncé pour nous ramener au cœur même de l'acte du don que le Christ fait dans le sacrifice de sa personne pour son Père. Le pardon c'est ce qui ramène le monde dans le cœur de Dieu.

Nous, ce soir, nous portons le geste d'espérance du monde actuellement. Même si nous ne sommes pas très nombreux, cela n'empêche que nous le portons ici même par le simple geste d'entrer tous ensemble dans le chœur et de célébrer cette réconciliation, Qu'est-ce que le monde attend aujourd'hui ? Il attend d'être pardonné. On fait suffisamment de bêtises dans tous les coins du monde pour n'avoir plus qu'un espoir, qui est celui d'être pardonné.

Frères et sœurs, que cette célébration d'entrée dans le mystère de la Passion soit dans la grande tradition de Yom Kippour d'Israël, et dans la tradition même de l'évangile que nous avons entendu tout à l'heure qui souligne si bien que le Christ est mort hors de la ville pour tous les hommes, en grec, en hébreu et en latin, pour nous signifier qu'aujourd'hui nous sommes au cœur du monde, bien maladroitement sans doute mais réellement, les témoins du pardon de Dieu qui est annoncé et proposé sans cesse au monde.

 

AMEN