CRÉATION ET PARDON

Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année B (16 avril 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Il nous est sans doute impossible, mais c'est comme une fascination en nous, il nous est sans doute impossible de nous imaginer ce qui se pas­sait dans le cœur de Dieu au moment où Il a créé le monde. Ce regard, presqu'un regard d'enfant, émer­veillé par le don qu'il fait à toute la création et plus spécialement à l'homme, d'exister en face de Lui. Le mystère de la création est tout entier dans un regard : Dieu voit, Dieu aime, et cela existe. Evidemment, nous, nous ne connaissons que de pâles copies de cette émotion divine, lorsque nous-mêmes après un travail bien fait, après l'œuvre bien accomplie, nous éprouvons ce petit sentiment un peu vaniteux de satis­faction, de contentement, de se dire qu'on a fait quel­que chose. Mais ce sentiment, c'est bien peu de chose à côté de cette immense générosité de Dieu, qui pos­sédant totalement cette merveille qui est d'exister, veut vraiment la faire partager à des degrés divers à chacune de ses créatures. Peut-être la joie la plus pro­che, Jésus Lui-même l'a évoquée en d'autres circons­tances, serait-elle ce premier regard d'une mère sur l'enfant qu'elle vient de mettre au monde, cette espèce de regard émerveillé qui ne comprend pas d'une cer­taine manière ce qui a pu se passer pour qu'effective­ment, après tant de souffrances, après tant de dou­leurs, elle puisse tout à coup, jeter les yeux sur cet enfant qui maintenant ne vit plus en elle, mais en face d'elle, en vis-à-vis. C'est peut-être l'émotion la plus profonde et la plus grande que l'on peut éprouver au niveau humain, ce mystère du don de la vie : c'est le mystère de la création.

Pourtant, ce n'est peut-être pas ce qui touche le plus le cœur de Dieu. Que Dieu soit créateur, qu'Il ait fait partager à ses créatures cette joie d'exister, cette joie de voir surgir en face de Lui par son seul désir, par son seul amour et par sa seule sagesse, ceux qui sont appelés à devenir ses partenaires, c'est évi­demment immense, c'est littéralement divin, et cepen­dant, je crois que Dieu a connu encore autre chose. Dieu a connu, comme Il connaît ce soir pour nous la joie du regard qui pardonne. Là encore, nous autres humains, avons tendance à saisir ce mystère du regard de Dieu qui pardonne uniquement à la mesure de ce que nous-mêmes sommes capables d'essayer de faire en ce domaine. Mais chez nous, la palette est bien pauvre. La plupart du temps, nous concevons le par­don au mieux comme une amnistie, on passe l'éponge, et souvent, comme un oubli : je ne veux plus rien savoir, c'est terminé, on n'en parle plus. A ce moment-là évidemment, on ne peut pas dire que le moment du pardon soit d'une émotion intense, c'est simplement la "normalisation", comme on disait à une certaine épo­que, pour que les relations entre les humains puissent se rétablir de telle sorte que la vie puisse continuer. Evidemment, ce n'est déjà pas si mal quand des hommes sont capables de se situer l'un par rapport à l'autre dans cette relation qui signifie que malgré tout le passif, on peut encore continuer l'aventure de la vie, voire même celle de la coopération, ou de la coexis­tence pacifique, ce n'est pas absolument merveilleux, mais c'est déjà une sorte de gage, une garantie que la vie est finalement plus forte que tout le mal qu'on peut faire. C'est déjà bien.

Mais honnêtement, Dieu ne pouvait pas se contenter d'une chose pareille. Il ne pouvait pas se contenter de dire simplement : au fond, depuis que l'homme sorti de mes mains, s'est détourné de moi, je vais petit à petit considérer qu'il faut passer par profits et pertes toutes les incartades, tous les caprices, toutes les folies meurtrières et ravageuses qui lui passent par la tête, et qu'à un moment ou l'autre, je lui dise, écoute, tant pis, on essaie de se remonter en ménage. Si c'était cela le pardon de Dieu, ce serait franchement plus que dérisoire et désespérant. Et ceux qui rêvent d'une rédemption, d'un Salut dans lequel il y aurait simplement une sorte de décret divin qui consiste à passer l'éponge et effacer l'ardoise, ont de Dieu une bien piètre image. Ils ont sur Dieu un regard qui est tout juste à la mesure de toutes les connivences et les complicités qu'ils ont élaboré pour pouvoir vivre avec les autres. Mais ce n'est purement pas cela le regard de Dieu, et ce n'est pas cela non plus le regard du pardon.

"Alors que nous étions ennemis". C'est ce qui frappe saint Paul. Alors que nous étions ennemis, alors que la relation était cassée, alors que l'homme ne faisait que des œuvres de mort, c'est tout l'enseigne­ment de l'épître aux Romains, Dieu accepte de venir dans un monde de mort. C'est le moment où le Christ dit : "Voici, je viens", c'est ce que nous chanterons dans certains psaumes les jours qui viennent. C'est le moment où Jésus accepte d'entrer dans la condition humaine si terriblement marquée par toutes les épreu­ves et blessée à mort par le péché. Tout se passe comme si Jésus Lui-même, par son Incarnation, par sa montée à Jérusalem, par ses souffrances, sa Passion et par sa mort, avait accepté de faire le chemin de mort de l'homme, le chemin dans lequel Il a éprouvé pas à pas, pied à pied, avec toute l'intensité de son amour de créateur, la puissance de destruction qu'il y a dans l'homme.

Quand nous entrons dans ce mystère du tri­duum, ce n'est pas tant nous qui faisons le pas que Dieu Lui-même. Tous les offices que nous allons célébrer maintenant, ce n'est pas nous qui essayons de voir ce qui se passe dans la tête de Dieu lorsqu'il va souffrir et mourir, c'est Dieu qui prolongeant avec une infini profondeur, au-delà même de tout ce qu'on peut imaginer, prolongeant son regard créateur jusque dans les abîmes de destruction et de ravage que l'homme a causé par son péché, Dieu accepte l'aller jusqu'aux tréfonds. On le dit le samedi saint, on le dit dans le Credo : "Il est descendu aux enfers". Dieu a connu cette vérité infernale du cœur de l'homme qui est la destruction par la mort comme salaire du péché. Et c'est parce qu'Il a accepté de porter ce regard qui épouse et qui voit avec cette lucidité sans mesure, le néant, la détresse et la misère de l'homme, qu'Il a pu faire ressurgir au point le plus bas la puissance même de son amour créateur avec une énergie nouvelle.

Au fond, c'est cela le pardon de Dieu. Le par­don de Dieu, c'est l'œuvre de résurrection au moment où elle se tisse dans le tissu déchiré de notre existence humaine ravagée, mitée par la mort. Et c'est le mo­ment où Jésus, dans son humanité, et par son huma­nité, complètement livrée et soumise au pouvoir du mal et du péché, reprend le geste créateur pour qu'Il retisse et recompose le monde nouveau. Certains ont pu croire que l'innocence de Dieu, c'était de ne pas voir le mal, que l'innocence de Dieu était une sorte de naïveté qui consistait à ne voir que le beau côté des choses. Si c'était cela, je crois que Dieu serait dans le pire sens du terme, un grand naïf, et que d'une cer­taine manière, Il serait passé à travers le mal et le péché, comme on dit, sans les voir. Mais ce n'est pas cela que nous disons. Lorsque nous disons que Dieu nous a aimés alors que nous étions ennemis, cela veut dire qu'Il a vraiment visité le cœur de l'homme dans ce qu'il a de plus destructeur et de plus ravageur et que là, Il a restauré et réouvert un chemin de résur­rection, là où l'homme avait installé un itinéraire de mort.

Ce soir, en célébrant cette réconciliation, ne nous préoccupons pas tant de ce que nous avons dit, ou de ce que nous aurions pu dire à notre confesseur, toutes choses qui sont fort importantes, mais qui au niveau collectif n'ont pas un intérêt majeur, mais es­sayons de voir vraiment ce regard de Jésus posé sur nous qui est en train de nous recréer, de nous refaçon­ner à partir de notre mort, à partir de nos enfers, à partir de la mort qui travaille au cœur du monde, à travers toutes les puissances de mal et de haine qui peuvent se déchaîner partout. Et Dieu qui pose ce regard d'une infinie tendresse et qui recommence à nouveaux frais, son œuvre de création. Alors, si c'est vraiment ce regard-là que nous allons poser ce soir sur notre vie, ce ne sera plus d'abord nous exactement avec notre espèce de lucidité maligne et parfois un peu sévère sinon pour nous, du moins pour les autres, ce sera d'abord ce regard de Dieu. Cela pourra être vraiment comme l'aube d'une création nouvelle. Et je pense qu'alors, durant la Vigile pascale, lorsque nous entendrons ce magnifique récit de la création, et que nous scanderons : "Et Dieu vit que cela était bon, et Dieu vit que cela était bon", cette toute petite phrase prendra un sens incomparablement plus beau et plus profond que celui que l'auteur de la Genèse lui-même imaginait déjà, mais ce sera vraiment le regard su Christ posé sur notre assemblée, sur son Église, et qui ayant connu de l'intérieur jusqu'à quelle détresse peut nous mener le péché, nous soufflera au plus profond du cœur jusqu'à quel point de gloire peut nous conduire son pardon.

 

 

AMEN