RENDRE COMPTE

1 P 4, 7-10 ; Mt 25, 14-30
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année C (31 mars 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Lavaudieu : Le signe du si grand amour de Dieu

 

Frères et sœurs, peut-être êtes-vous surpris par le choix de l'évangile. Nous pourrions imaginer que cet évangile est beaucoup mieux approprié pour un début de carême. Et pourtant, cet évangile nous donne en quelque sorte le début de l'histoire, mais surtout la fin de l'histoire.

Nous avons entendu au début du carême Dieu qui nous a confié son plus grand trésor, il nous a confié sa Parole. Nous avons entendu l'évangile de Jésus-Christ, nous avons entendu des passages des différentes lettres de saint Paul, de saint Pierre, des autres apôtres. Un petit peu comme le maître qui quitte et qui laisse ces trois hommes, nous avons vécu ce temps du carême avec ce trésor de la Parole de Dieu et sa grâce. Et nous sommes à la fin de ce carême, et nous pourrions effectivement dans cette célébration de clôture de carême, de réconciliation, nous pourrions être tentés d'imaginer que nous avons maintenant à "rendre des comptes".

Et il faut reconnaître que l'on ait fait la démarche ou pas d'ailleurs, d'aller se confesser, ce n'est pas brillant ! je ne sais pas vous, mais en tout cas pour moi, ce n'est pas brillant ! Et nous nous disons : je dois rendre des comptes et je n'ai pas grand-chose à donner. Je crois que cet évangile a pour propos, pour but, de reprendre les choses à l'envers. Il n'est pas question ici de rendre des comptes, il est question ici plus exactement, de "rendre compte", et je ne joue pas sur les mots. Rendre "des" comptes, c'est vraiment dire : j'ai reçu telle somme et maintenant, je dois rendre, sinon j'ai le couteau sur la gorge et je n'ai pas de parachute doré. Mais là, c'est autre chose qui est dit. Quand les serviteurs rencontrent le maître, ils disent deux choses : "tu m'as donné tant de talents, et moi, voilà ce que j'ai fait fructifier".

Je crois que le plus important dans cet évangile, c'est de rendre compte, c'est-à-dire de raconter ce qui est arrivé, comme une histoire, c'est dire comment il y a eu un départ, et comment il y a eu quand même une fin, une arrivée avec quelque chose et entre les deux extrémités, il y a eu un changement, quel qu'il soit. D'ailleurs, il y a une égalité totale car vous aurez remarqué que chacun est capable de doubler la somme, que ce soit de cinq à dix, de deux à quatre, le problème n'est pas qu'il y en ait un qui en a dix alors que l'autre en a cinq. Tout le monde est capable de doubler la mise. C'est cela le plus important.

Et puis, il y a donc cet homme, et à mon avis, c'est cela qui est très intéressant dans cet évangile, cet homme qui croit savoir. Les autres, je ne sais pas, hélas le texte ne développe pas les idées et les sentiments qui ont traversé le cœur et l'esprit de ces deux hommes. En tout cas, ils sont montés au créneau, et ils ont fait leurs affaires, ils ont osé. Le troisième a cru savoir … Il a cru savoir qui était son maître et il lui a imputé des sentiments, des réactions que ce maître n'a absolument pas dans son cœur au départ. Il croit que l'argent va retourner complètement au maître. De fait, c'est assez intéressant puisqu'on lit toujours cette parabole à travers l'idée que ces hommes sont des intendants, donc l'intendant gère et fait fructifier un capital qui ne lui appartient pas. Or, dans cette histoire les talents donnés au départ ne sont pas repris, et les talents qui ont été gagnés ne sont pas repris par le maître. Autrement dit, tout est pour les serviteurs.

Donc, cet homme croit que son boulot ne consiste qu'à faire fructifier de l'argent qui ne lui appartient pas. Il ne croit pas que ce maître est capable de lui donner, et il ne croit pas être destinataire du don de Dieu. En fait, je crois frères et sœurs, que le paradoxe, et moi le premier j'aime beaucoup éclairer les situations à partir du péché originel, mais si vous vous souvenez bien dans le péché originel, Adam prend ce que Dieu ne lui a pas donné. Et dans cet évangile, nous avons affaire à un autre péché : le serviteur ne prend pas ce que son maître lui a donné volontiers. Je crois que c'est peut-être cela notre drame dans ce carême, c'est de ne pas avoir toujours su saisir le don entier et total que Dieu nous faisait. C'est peut-être d'ailleurs notre plus grand péché.

Nous pourrions nous dire : l'histoire se termine et il n'y rien à faire. Mais je crois que maintenant, nous allons rendre compte à Dieu non pas en ressassant éternellement les talents que nous n'avons pas su multiplier, mais nous allons rendre compte à Dieu en rentrant dans la semaine sainte, et en écoutant attentivement le récit de la Passion du Christ. C'est ce que je vous souhaite à chacun d'entre vous, à l'écoute de ce récit, demain, avec ce geste magnifique du lavement des pieds, de l'institution de l'eucharistie, de la crucifixion, de la mort du Christ, ce que le Christ nous invite à faire maintenant, ce n'est pas de continuer désespérément à essayer de "rendre des comptes à Dieu" mais c'est de lui "rendre compte", c'est-à-dire de lui raconter notre histoire.

Et puis, peut-être un peu pour bouleverser les habitudes, je dirais que maintenant, cela ne sert plus à grand-chose de passer son temps à battre notre coulpe. Maintenant, et c'est d'ailleurs l'objet de la première lecture, nous devons nous réveiller, nous devons nous lever, nous devons regarder de l'avant. Bien sûr, même si nous savons que c'est la grâce de Dieu qui travaille dans notre cœur, je crois que la charité couvre un grand nombre de péchés. Cela ne veut pas dire qu'il faut faire tout et n'importe quoi, c'est évident. Mais je crois que maintenant Dieu nous appelle non plus à nous replier sur nous-même, mais Dieu nous appelle à sortir de ce comportement qui est le nôtre : nous croyons savoir ce que Dieu pense de nous. Maintenant, ce n'est pas possible que nous imaginions ce que Dieu sait de nous puisqu'il meurt sur la croix pour nous et nous devons en conséquence, nous laisser attirer et emporter par cet amour que Dieu a pour nous et qu'il a manifesté par sa mort sur la croix.

Frères et sœurs, arrêtons, sortons des ténèbres. Je sais que chacun d'entre nous, nous pleurons au cœur de nos ténèbres, au cœur de nos limites et de nos péchés. Mais nous pouvons découvrir dans tout cela que nous avons quand même réussi à multiplier peut-être pas tous les talents que Dieu nous a donné généreusement, mais au moins des petites parcelles de talents, des petites parcelles dorées qui déjà luisent dans le regard de Dieu, ce regard de Dieu qui est venu s'incarner sur notre terre pour nous rencontrer face à face et pour nous donner sa vie.

 

 

AMEN