JE NE TE CONDAMNE PAS

Jn 8, 3-11
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année B (3 avril 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Saint Maximin : La femme adultère

Dans cette page d'évangile qui est peut-être une de celles qui nous conduit le plus loin dans la connaissance du cœur de Dieu, Jésus veut tout à la fois, et c'est d ailleurs la même chose, approfondir notre sens du péché et notre découverte de son pardon.

Le péché, il y a bien sûr celui de cette femme prise en flagrant délit d'adultère. Et si c'est une femme plutôt qu'un homme qui est ainsi montrée du doigt, c'est parce qu'elle est le symbole d'Israël, l'Épouse rebelle de Dieu. Mais par-delà ce péché qui, lui, est évident puisque c'est un flagrant délit, il y a tout ce péché caché que le Seigneur Jésus nous invite à dé­couvrir. Ces pharisiens qui accusent la femme péche­resse, ces hommes qui observent ponctuellement la Loi, croient qu'ils sont les gardiens de la Loi et qu'ils ont pour mission de la faire respecter par les autres. Mais voilà que, sans bien s'en rendre compte peut-être, ils se mettent aux-mêmes au-dessus de la Loi, ils jugent les actions des autres, mais ne songent pas à s'appliquer à eux-mêmes cette même Loi. Et Jésus va précisément les ramener à leur propre péché : "Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la pre­mière pierre." Et ces hommes qui se faisaient les re­dresseurs de torts de leurs frères, qui se croyaient meilleurs, plus conformes à la volonté du Seigneur, voici que le Seigneur leur révèle que leur cœur aussi, et peut-être même d'abord, il y a le péché. Non pas tellement le péché au sens courant (je dirais presque vulgaire) du terme, ce péché à la manière de la femme adultère, un péché contre la Loi ou la morale et qu'ils auraient pu commettre ici ou là, au cours de leur vie, mais ce péché bien plus subtil, de vouloir se mettre en dehors du troupeau, de vouloir croire qu'on est au-dessus des autres, qu'on est meilleur, que tout de même on ne commettrait pas de telles fautes, qu'on n'irait pas jusque-là. On veut bien avoir quelques dé­fauts, mais finalement si peu, ou en tout cas on ne sait plus tellement bien les percevoir les analyser. Jésus nous invite à regarder plus profond dans notre cœur, car même s'il ne s'y trouve pas de fautes très graves, n'y a-t-il pas dans cette manière de nous croire meil­leur, une faute plus subtile et plus radicale ?

Jésus renvoie les accusateurs à leur propre péché. Et ils s'en vont un par un, avec humour, l'évan­géliste note : "en commençant par les plus vieux." Mais voilà que le fait de s'en aller est une nouvelle manifestation de leur péché. Car au moment où Jésus essaye de leur faire découvrir que cette Loi qu'ils voudraient imposer aux autres, n'est pas exactement ce qu'ils croient, au moment où Jésus veut leur faire découvrir que cette Loi est d'abord non pas une loi de jugement, une loi de condamnation, mais qu'elle est une loi de lumière, et, bien plus profondément, une loi de miséricorde. Au moment où Jésus vient les appeler à comprendre que s'Il a jeté un regard pénétrant sur leurs propres cœurs, s'Il les a invités eux-mêmes à regarder dans leurs cœur pour trouver leur péché, ce n'est pas pour les abattre, pour les condamner ou les mépriser, ce n'est pas pour les mettre en dessous de Lui, comme eux cherchaient à mettre cette femme en dessous d'eux, mais pour les conduire à implorer le pardon et la miséricorde de Dieu, à ce moment-là au lieu d'écouter, ils se détournent. Pour qu'ils décou­vrent la miséricorde de Dieu, il aurait fallu qu'au lieu de s'en aller, plus ou moins dépités, peut-être durcis et renfermés dans leur orgueil, il aurait fallu que hum­blement, ils avouent leur péché, qu'ils reconnaissent leurs fautes personnelles, mais plus précisément cette faute dont je parlais, plus subtile, d'avoir regardé l'au­tre par exemple cette femme prise en flagrant délit d'adultère, du haut de leur sainteté. Il aurait fallu qu'ils disent au Christ : "oui nous sommes pécheurs, oui nous sommes comme les autres, pas meilleurs que les autres et nous n'avons pas d'autre issue que de te supplier de nous donner le pardon." C'est cela qu'ils n'ont pas compris, c'est pour cela qu'ils sont partis. Et c'est pour cela que Jésus accomplit ce geste symboli­que en écrivant sur le sol, sur le sable, la poussière du sol. Lui qui aurait voulu graver dans leurs cœurs cette loi de miséricorde et de pardon, Il se rend compte qu'II ne peut l'écrire dans leurs cœurs parce qu'ils s'y refusent, et que c'est aussi difficile que d'écrire sur du sable où les caractères s'effacent aussitôt.

La révélation du péché aurait donc pu se pro­longer pour ces pharisiens par la révélation du pardon, de la miséricorde. Mais ils n'ont pas compris cet appel et ils se sont eux-mêmes exclus de la réconciliation. Et la femme reste seule, elle est toujours là. Cela veut dire quelque chose de très profond. Cela veut dire, frères et sœurs, qu'au moment où Jésus dit : "Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre" et que tous ceux qui étaient pécheurs se sont sentis reje­tés et sont partis, elle, est restée, c'est-à-dire qu'au fond elle a compris qu'elle était désormais sans péché, ou plus exactement qu'elle était appelée à autre chose qu'à simplement reconnaître son péché, d'une recon­naissance légale, sans appel. Si elle est restée, c'est parce qu'elle a compris que ce péché qui était le sien, ce péché évident, n'était pas le dernier mot, et qu'il y avait encore quelque chose à faire avec cet Homme qui parlait, qui était là auprès d'elle. Il y avait encore la réconciliation, il y avait la miséricorde, le pardon, il y avait la découverte de ce renouvellement complet de son être. Car elle était aussi pécheresse que les phari­siens, même si c'était de manière différente. Mais, elle, elle est restée pour aller jusqu'au bout de ce che­min sur lequel le Christ l'avait invitée. Et c'est pour­quoi, par le simple fait qu'elle est restée, elle est par­donnée. Elle est pardonnée parce que le Christ lui dit : "Je ne suis pas venu pour condamner les pécheurs, car mon Père a tellement aimé le monde qu'Il m'a envoyé, non pas pour condamner le monde, mais pour le sauver. Je suis venu pour te sauver, c'est-à-dire pour te pardonner, c'est-à-dire non pas seulement pour effacer ton péché, pour faire comme si ton péché n'avait pas eu lieu, mais pour te renouveler, pour réellement ressusciter ton cœur. Je suis venu pour que tu sois de fond en comble restaurée, transformée, nouvelle, pour que mon pardon, ma miséricorde, mon amour aillent si loin, si profond en toi que ton cœur soit réellement capable de cet amour. Je ne me contente pas de t`aimer, mais Je veux faire naître en toi un amour semblable à celui dont je t'aime". Et c'est cela ton pardon. C'est cela la réconciliation. Ce n'est pas uniquement la bienveillance de Dieu qui se pencherait sur le pécheur pour ne plus lui tenir compte de son péché. C'est un mouvement qui jaillit du cœur de Dieu car si Dieu aime le pécheur, c'est pour mettre son amour dans le cœur du pécheur, pour que le pécheur cesse d'être celui qui ne sait pas aimer, pour que le pécheur sente qu'il a tout de même dans son cœur un amour aussi vrai (même s'il est encore balbutiant) que l'amour dont Dieu l'aime, un amour aussi profond aussi intense, même si c'est seulement l'amour d'une créature.

Dieu nous a créés à son image et Il veut sans cesse nous recréer à son image, Il veut sans cesse recréer en nous un cœur nouveau, un cœur de chair, un cœur capable d'aimer. Et, frères et sœurs, si nous sommes ici ce soir, devant le Christ, comme la femme adultère qui est restée devant Lui, si nous sommes venus, si nous restons, c'est parce qu'à la différence des pharisiens, nous savons que la reconnaissance de notre péché n'est pas le dernier mot du dialogue entre Dieu et nous, c'est parce que nous savons que, pé­cheurs, nous sommes venus pour recevoir l'amour, l'amour de Dieu qui va nous recréer, l'amour de Dieu qui nous élève jusqu'à Lui, qui nous fait grandir, qui nous fait rajeunir. Oui, nous sommes venus pour en­tendre cette parole du Christ : "Je ne te condamne pas, mais Je t'en prie ne pèche plus." Quand le Christ dit cela à la femme adultère, ce n'est pas simplement pour que l'affaire finisse bien et de façon morale, pour que les droits de la vertu soient finalement reconnus. Le Christ ne renvoie pas la femme, à la fin du dialo­gue, à cette morale que les pharisiens voulaient lui imposer et au nom de laquelle ils voulaient la lapider. Le Christ dit à la femme : "Tu comprends maintenant pourquoi je peux te demander de ne plus pécher. De­vant l'amour qui est né entre toi et moi, cet amour que je viens de te révéler, qui est dans mon cœuret que je viens de te révéler dans ton propre cœur, devant cette amitié si profonde qui désormais nous unit, j'ai le droit de te prier, de te supplier, de te demander de ne plus pécher." C'est cela le sens de cette dernière pa­role. Et c'est cela que le Christ nous demande aujour­d'hui : "Je vous en supplie, laissez-vous réconcilier avec Dieu, Laissez-vous aimer par Dieu." Laissons Dieu mettre en nous son amour pour qu'il devienne notre amour. Laissons Dieu habiter dans notre cœur, avec toute sa délicatesse, toute sa tendresse tout ce respect qu'Il a de nous, toute cette amitié dans la­quelle Il veut nous guider nous conduire. Laissons Dieu venir déposer dans notre cœur ce germe de vie nouvelle.

 

AMEN