REDRESSEZ-VOUS ET RELEVEZ LA TÊTE
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année A (18 avril 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
"Seigneur, sauve-moi ". Il est peu de pages d'évangile qui ne nous donnent autant de détails sur l'évolution du cœur des disciples au cours de l'un des gestes sauveurs du Seigneur. Vous avez remarqué comment les disciples qui sont seuls à peiner sur la barque, parce que Jésus prie sur le rivage, comme les disciples, dès qu'ils aperçoivent la présence du Seigneur, ne peuvent pas y croire. Leur première réaction est de dire : "c'est un fantôme". Ils ne peuvent pas admettre la réalité de la présence du Seigneur peut-être parce qu'il leur paraît difficile de nier des évidences : ils savent très bien que le Seigneur les a congédiés sans les accompagner et ils trouvent étrange que le Seigneur vienne ainsi à leur rencontre sur les eaux, mais peut-être sont-ils trop absorbés à lutter contre le vent et le tempête. Il y a une certaine manière d'être pris, happés par la difficulté immédiate et par la peur de sombrer qui les empêche de reconnaître la présence même de Dieu qui se manifeste à eux. Lorsque le Christ dévoile son identité : "Rassurez-vous, c'est moi, n'ayez pas peur", il ne faudrait pas croire pour autant que l'attitude des disciples change du tout au tout. On passe de l'incrédulité radicale à une position d'attente un peu dubitative, exprimée par Pierre : "Si c'est toi ordonne que je vienne à toi sur les eaux". En réalité, on dirait que Pierre veut tenter Dieu. Il n'est pas convaincu par la parole de son Seigneur "si c'est bien toi". Nous sommes encore au conditionnel, il n'y a pas eu, à proprement parler, de reconnaissance.
Puis, il y a ce moment où Pierre sens qu'il est en train de couler dans l'abîme des eaux, à ce moment-là, quelque chose le ressaisit de l'intérieur d'abord et au lieu de dire : "Seigneur, si c'est toi sauve-moi de cette eau, sauve-moi de cet abîme", il crie comme un enfant, ou même comme un homme mûr confronté à un danger radical et qui crie simplement "maman". Pierre crie : "Seigneur sauve-moi". C'est-à-dire qu'à ce moment-là, Pierre reconnaît vraiment l'identité de Celui vers lequel il avançait. Et c'est pourquoi lorsque Jésus lui tend la main, ceux qui restent dans la barque confessent avec Pierre : "Vraiment Celui-ci est le Fils de Dieu". On est passé du "fantôme" à la profession de foi la plus essentielle sur laquelle repose toute existence à la suite du Christ, par les étapes de ce processus curieux du doute et du moment où Pierre allait couler. Et il ne faut pas s'étonner si, à partir du moment où tous ensemble ont confessé la divinité du Christ, le vent tombe. Car lorsque les disciples sont sortis, dans tous les sens du terme, de la tempête, lorsqu'ils ne sont plus préoccupés par les vagues qui, à tout moment, menaçaient d'engloutir le bateau, la tempête, les forces du chaos et de la mort n'ont plus qu'à s'effacer et disparaître.
Je crois que pour nous, ce texte au moment même où nous entrons dans le cœur de la Pâque du Christ, de sa mort et de sa Résurrection, est riche de tout un enseignement. Tels que nous sommes, et Dieu sait que nous nous démenons sur cette maudite barque du monde au milieu de cette maudite tempête du mal et de la mort ! tels que nous sommes, las de nous bagarrer jour après jour avec le péché qui est en dehors de nous et qui est en nous, il nous faut, à certains moments, comme Pierre, avoir le courage de nous lancer à la suite du Christ. Mais surtout et c'est là le sens le plus profond peut-être de notre péché, si tant est qu'il ait un sens, au moment même où nous marchons sur des abîmes instables que sont les eaux du péché et de la mort et où tout à coup, à cause de notre manque de foi, nous sentons la réalité se dérober sous nos pieds, nous reconnaissons, comme dans un cri d'enfant, la réalité même de Celui que nous regardons et vers lequel nous tendons la main en disant : "Seigneur, sauve-moi". Ce qu'il y a de plus mystérieux dans le péché, ce n'est pas simplement qu'il nous détourne de Dieu, c'est déjà bien étrange, mais cela fait partie du fait que nous sommes des animaux terriblement déraisonnables, le plus mystérieux dans le péché, c'est qu'au moment même où nous nous y enfonçons, nous faisons le plus fortement l'expérience de la réalité de Dieu.
Toute expérience authentique de pardon, de repentir, de supplication pour notre propre détresse et notre propre péché, est le moment où, au lieu de penser que Dieu est un fantôme, au lieu de poser des conditions à Dieu : "Si tu es le fils de Dieu, si c'est bien Toi", nous confessons la réalité du Seigneur parce que nous nous rendons compte qu'à ce moment-là nous coulons et nous n'avons plus rien pour nous retenir sinon la main que Dieu nous tend et qui doit être saisie lorsque nous percevons sa réalité et sa présence. Vous me direz que ce que je vous propose ce soir est bien étrange. Ce n'est pas une invitation à pécher en vous adonnant à vos vices ou à vos péchés favoris pour faire une nouvelle fois cette expérience de Dieu. Ce n'est pas cela que je veux dire. Je crois qu'au moment où Pierre s'enfonce dans l'eau, au moment où il tend la main, dans ce geste de désespoir (car il se sent subitement voué à la mort), il comprend mais ce n'est exactement de l'ordre de la compréhension, que le Seigneur lui donne assez de foi pour que lui, Pierre reconnaisse Jésus comme Dieu et Seigneur. S'il y a un moment où nous reconnaissons vraiment la divinité du Christ, c'est au moment où nous enfonçons. Nous sentons en même temps que nous ne pouvons pas être perdus définitivement, car il y a déjà la miséricorde et l'amour pressant de Dieu, qui au cœur même de notre péché, nous saisit, et nous prend par la main en nous disant : "mais si tu croyais que j'étais un fantôme, c'était parce que ton cœur et ton existence avaient perdu toute consistance. Tu avais perdu tout jugement. Tu étais égaré par la tempête, et le péché était au fond de ton cœur. Mais maintenant je te ressaisis, et au moment même où je te ressaisis, je te recompose, je te redresse, je te remets sur la terre ferme, et cette terre ferme désormais pour toi, c'est moi qui te tiens la main ".
Si ce carême, ce soir trouve son véritable aboutissement, c'est parce que nous tous, d'une manière ou d'une autre, nous avons fait l'expérience de nous sentir couler à pic à cause de notre péché, et surtout peut-être à cause d'un certain désespoir sur nous-mêmes. Mais au moment même où nous coulons, au moment même où nous sentions la réalité se dérober autour de nous, où nous perdions tout à coup toute force et toute consistance, non seulement face à Dieu mais en notre propre cœur, alors nous avons perçu une réalité plus forte et plus grande que nous : elle nous envahis et nous a saisis, Dieu nous a tendu la main en nous disant : "Homme de peu de foi et de peu d'amour, pourquoi as-tu douté ? pourquoi n'as-tu pas aimé" ? Cela ne vient pas de nous, cela Dieu l'a fait jaillir en nous avant même que nous le voyions nous tendre la main. Et c'était l'expérience du pardon.
Tout à l'heure, au nom du Christ, je vais prononcer la préface de la réconciliation de tous les pécheurs. C'est le geste que l'Église depuis la tradition la plus ancienne avait adopté pour que les pécheurs qui finissaient leur temps de pénitence publique, puissent être réintégrés dans la communion et fêter la Pâque, en participant à la vie du Seigneur, en recevant son corps et son sang. Dans ce geste, après avoir chanté la préface solennelle, je relèverai les prêtres qui seront tous à genoux avec vous, pendant la préface. Et d'une certaine manière, je renouvellerai pour eux, et ensuite pour vous, ce geste du Christ vis-à-vis de Pierre : "Redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche." En faisant ce geste, c'est tout le sens de la pénitence comme conversion du cœur, comme désir de rencontrer Dieu dans son visage de vérité et non comme un fantôme, c'est le fait de sentir que nous pouvons nous appuyer sur la réalité de Dieu, qui va être ainsi symbolisé. Et c'est pourquoi, les prêtres iront dans les rangs et vous tendrons les mains comme le Christ, en vous disant : "Redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche". Et chacun à son tour, vous vous tournerez vers votre voisin pour lui dire la même parole, qui ne vient pas de moi, mais qui vient du Christ. Tout à l'heure, dans la prophétie de Zacharie, vous avez entendu cette parole admirable : "Ils ont regardé vers Celui qu'ils ont transpercé".
C'est exactement le sens du geste de ce soir. Si ainsi nous nous redisons les uns aux autres, en nous tendant la main : "Redressez-vous et relevez la tête", c'est qu'il faut vraiment relever la tête vers Celui que nous avons transpercé. Cette Pâque nous est donnée non pas pour que nous reconnaissions le Christ comme un fantôme ou comme un souvenir, mais que nous reconnaissions véritablement Celui qui a étendu les mains sur la croix pour nous embrasser tous, pour nous saisir tous, dans l'unique réalité sur laquelle nous pouvons faire fond : son amour, sa paix, et son pardon.
AMEN