LE NOUVEAU PÉCHÉ : LA MÉDIOCRITÉ

Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année B (7 avril 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Si l'on faisait des statistiques et des sondages pour essayer de déterminer quel est le style le plus courant habituellement des confessions que nous entendons de nos jours, je crois qu'il y aurait un fait qui ne manquerait pas de sauter aux yeux. C'est que pour la plupart des chrétiens qui pratiquent encore la confession, on dit qu'ils sont de moins en moins nombreux et c'est très dommage, pour la plupart de ces chrétiens le péché n'est plus seulement le fait de s'être mis en colère, de s'être emporté, de s'être brouillé avec ses frères, (toutes choses qui sont réellement des péchés dont nous avons à demander pardon à Dieu), mais le péché qui s'insère le plus sournoisement, le plus profondément dans leur cœur et le plus solidement aussi, c'est le péché que j'appellerai celui de la médiocrité.

En effet, on dirait que cette espèce de morosité qui règne dans nos sociétés a gagné, petit à petit, le tonus spirituel des chrétiens. Et la plupart du temps, ce qu'ils ont d'abord à dire à Dieu, en présence du prêtre qui est le sacrement, le ministre de la présence miséricordieuse et pleine de pardon de Dieu, ce qu'ils ont d'abord à dire, c'est qu'ils se sentent comme pris, enlacés par une sorte de médiocrité, de pesanteur de la vie, un certain manque de courage pour s'en sortir, pour reprendre la vie à pleines mains, à pleine foi, à plein désir. Et au contraire, ils se sentent comme minés de l'intérieur. La plupart du temps, ils sentent que leur vie n'a plus de sel, plus de force, plus de saveur. Et c'est de cela qu'ils viennent d'abord demander pardon au Seigneur.

De là à conclure qu'évidemment, de cette médiocrité on n'en sortira jamais, et que ce sera toujours quelque chose qui pèsera sur nous comme un vêtement de plomb, et qu'à ce moment-là, au fond, pourquoi encore se confesser ? Que le Seigneur puisse convertir un grand bandit ou un grand criminel, c'est de ces tours de force dont Il est coutumier depuis qu'Il a converti le larron sur la croix. Mais nous, qui sommes des vieux routiers du péché, et plus spécialement du petit péché sans danger, sans grand risque, le petit péché calculé pour faire la part à Dieu et la part au plaisir, le petit péché qu'on oublie presque aussitôt et qui pourtant, par son accumulation et sa répétition finit par nous user et nous dégrader le cœur. Qu'est-ce que Dieu pourrait bien contre cela ?

C'est peut-être notre plus grand péché que d'en arriver là, de nous dire que la médiocrité nous convient si bien, qu'elle est tellement ajustée à notre cœur, à notre corps, que l'on ne pourra jamais s'en débarrasser, comme une sorte de vêtement qui nous collerait à la peau, et de croire qu'à ce moment-là le Seigneur Lui-même ne peut plus rien. Il faudra bien qu'Il nous supporte comme cela jusqu'à la fin de nos jours. Voilà ce qui est sans doute un péché terrible parce qu'il nous empêche de comprendre la véritable nature du sacrement de la réconciliation.

La réconciliation tient tout entière dans ce mot de Paul que nous avons entendu tout à l'heure. Il disait non seulement : "Laissez-vous réconcilier", laissant entendre par là qu'il fallait se laisser briser le cœur, qu'il fallait laisser le Seigneur agir et qu'Il avait de la ressource, mais en même temps Paul nous disait : "Ouvrez, ouvrez votre cœur, vivez au large, vous êtes à l'étroit". Vivez au grand air. Voilà ce que c'est que le sacrement de la pénitence et de la réconciliation. C'est le moment même où, bien sûr, nous constatons avec une évidence aveuglante, qu'effectivement nous sommes prisonniers de cette médiocrité qui nous pèse, mais en même temps notre regard ne devrait jamais s'arrêter sur nous-mêmes. Au contraire, notre regard devrait s'ouvrir, s'épanouir et voir que, ce qui est inouï, c'est que dans cette médiocrité, dans ce rien du tout que nous sommes, dans cette banalité de notre vie quotidienne, Dieu ne se lasse pas de venir pour ouvrir notre cœur, pour nous proposer sa réconciliation, pour nous proposer sa tendresse et son amour.

Au fond, nous sommes exactement comme ces gamins sur la place de la ville, dont parle Jésus : "Nous avons joué de la flûte, vous n'avez pas eu envie de danser. Nous avons chanté des chants funèbres, vous n'avez pas eu envie de pleurer." Ni cris de joie ni danse, ni larmes ni peine, ni deuil, rien, incolore, grisaille, inodore, sans saveur.

Est-ce qu'un jour nous ouvrirons nos oreilles au son de la flûte ? Est-ce qu'un jour nous laisserons le Seigneur faire retentir avec toute sa force cette parole : "Laissez-vous réconcilier" ? Est-ce qu'un jour nous laisserons cette parole du Christ venir jusqu'au plus intime de notre cœur et nous dire : "Relevez-vous et redressez la tête, car-ta délivrance est proche !" - "Oui, je viens te délivrer".

Frères et sœurs, si nous sommes là, ce soir, dans cette ultime démarche de pénitence du carême, c'est vraiment pour entrer dans la Pâque. Or la Pâque, c'est se lever, c'est accepter que, d'une manière ou d'une autre, cette espèce de film médiocrité qui pèse, qui nous enserre, qui nous lie comme des bandelettes, soit pour ainsi dire brisé, dissous, et que nous puissions enfin nous lever, à la suite du Seigneur. Aujourd'hui, dans notre cœur, au moment même où le Christ nous offre la réconciliation, Il nous offre de vivre debout et non pas couché, rampant sur la terre, dans la poussière. Il nous dit que même si ce manteau de médiocrité pèse sur nous, Lui peut nous en sortir, peut nous en dévêtir pour nous revêtir de ce vêtement nouveau qui est la blancheur de sa Résurrection. Aujourd'hui, après le déluge et les quarante jours de pluie qui se sont abattus sur l'humanité dans son péché, voici que le Christ nous apporte le rameau d'olivier de la paix. Aujourd'hui, alors que nous étions pris dans l'esclavage de l'Égypte, voici qu'Il s'avance, nouveau Moïse, avec son bâton et qu'Il va ouvrir les flots pour nous, pour que, debout, dans la confiance, nous marchions vers le Royaume. Aujourd'hui, le Christ vient vers nous, pécheurs, comme le prophète Nathan était venu, de la part du Seigneur, auprès de David et qu'il avait dénoncé son péché : "C'est toi cet homme qui a péché !" mais en même temps, il affirmait que Dieu que Dieu ne serait jamais infidèle à ses promesses, que Dieu lui donnerait un Messie, dans sa race, un "Dieu avec lui", un "Dieu avec nous".

Frères et sœurs, dans cette première démarche d'entrée dans le temps où nous allons revivre, étape par étape, les derniers moments du Seigneur, sa mort et sa Résurrection, la manière même dont notre cœur va se laisser réconcilier ce soir dans un chant d'allégresse, dans un chant de reconnaissance, dans un chant de danse, cela sera décisif pour la manière dont nous vivrons ces jours. Tout à l'heure, des prêtres iront parmi vous et feront ce geste de vous tendre les mains alors que vous serez à genoux et ils vous diront : "Relevez-vous et redressez la tête car votre délivrance est proche !" puis vous vous tournerez vers vos frères et vous leur direz cela. C'est comme si vous leur disiez : "Laissez-vous réconcilier, vivez debout, vivez en ressuscité, vivez la Pâque du Christ comme les témoins de la Résurrection du Christ qui a livré sa vie pour nous." Et alors, tous ensemble, dans un immense mouvement, nous entrerons dans ce sanctuaire, signe de la présence de Dieu. Alors nous comprendrons, dans cette simple avancée autour de l'autel du Seigneur sur lequel repose la croix du Christ, les yeux levés vers cette croix et chantant "Tu es béni Seigneur, Dieu de pardon !" alors, nous comprendrons que le péché n'est pas simplement ce poids de culpabilité qui vient nous enfermer en nous-mêmes comme dans une coquille, mais que le Christ meurt pour briser tout ce qui, en nous, est refus de communion avec Dieu et que le Christ Lui-même vient nous dire pour que nous entrions dans la Pâque : "Mon ami, relève-toi. Allons, partons d'ici. Nous allons vers le chemin de la Pâque, vers le Royaume et vers la vie éternelle, dans le cœur même de la miséricorde de Dieu".

 

AMEN