ÊTRE RÉCONCILIÉS DANS L'ÉGLISE

Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année A (15 avril 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

En ce début de semaine sainte le Christ va de plus en plus, se trouver tout seul. La foule qui l'entourait le jour des rameaux va l'abandonner, les disciples avec qui Il partagera le repas du Jeudi Saint s'endormiront au jardin de Gethsémani, puis se disperseront au moment de l'arrestation. Et Jésus sera tout seul sur la croix, sa mère, un disciple, quelques femmes regarderont de loin, mais c'est du fond de sa solitude qu'Il se tournera vers le Père pour cet ultime cri. "Père, pourquoi m'as-tu abandonné" ? Cette solitude du Christ sur la croix a été préparée déjà par bien des nuits passées seul en prière, loin des foules, loin de ses disciples mêmes.

Cet homme seul est pourtant venu, nous dit l'évangéliste Saint Jean, pour rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés. Paradoxalement, cette Passion solitaire du Christ, n'est pas sans mystère d'isolement, c'est le mystère de notre rassemblement. Le Christ est passé par cet ultime abandon de la mort pour la vie, pour une vie qui nous rassemble, qui fasse de nous un peuple, qui fasse de nous une Église (l'Église, c'est étymologiquement le rassemblement de tous les croyants, de tous les disciples du Christ). C'est pourquoi toute démarche chrétienne est toujours une démarche d'Église, une démarche dans laquelle nous nous savons rassemblés par le Pasteur qui, seul au milieu du troupeau, rappelle les brebis égarées, guérit les brebis blessées, console les brebis découragées. Jésus seul sur la croix est comme le pasteur au milieu du troupeau qu'il rassemble.

La démarche que nous avons faite pendant ce carême, démarche de conversion, de pénitence, ce sacrement de réconciliation, nous avons l'habitude de le penser surtout comme une démarche individuelle, personnelle, et certes nous n'insisterons jamais trop sur la profondeur du face à face de chacun de nous avec Dieu, notre Père, qui nous pardonne. Nous n'insisterons jamais assez sur cette rencontre secrète, silencieuse, intime, dont le prêtre est le ministre et le témoin, et qui se passe cœur à cœur entre Dieu seul et nous seul. Pourtant cette démarche de pénitence et de réconciliation, cette démarche de carême, est une démarche d'Église. Et il est indispensable que nous la vivions aussi dans cette dimension ecclésiale et communautaire. C'est surtout pour cela que, ayant commencé ensemble ce carême, le mercredi des cendres, ayant vécu ensuite, tout au long de ce carême, la conversion de notre cœur dans le plus intime de nous-mêmes, nous nous rassemblons encore ce soir pour activer ensemble ce carême par une démarche d'Église, car le sacrement de réconciliation est à la fois le plus personnel et en même temps le plus communautaire des sacrements.

Il n'est pas vrai que nos péchés n'intéressent que chacun de nous. Il n'est pas vrai que notre conversion soit seulement une démarche individuelle. Nos péchés, nous devons les porter les uns les autres, car nos péchés nous atteignent tous, non seulement quand nous commettons une faute qui expressément fait du tort à l'un ou à l'autre de nos frères, mais même quand la faute commise est la plus secrète, même si elle semble n'atteindre d'aucune manière aucun de ceux qui nous entourent, cette faute cependant touche au plus profond chacun de nos frères et les hommes du monde entier : c'est le mystère de la communion des saints qui a une face de lumière et aussi cette face d'ombre. Nous sommes solidaires les uns les autres dans notre péché. Et chacun des péchés que nous commettons, si personnels soient-ils, ne font pas seulement diminuer l'intensité de l'amour de Dieu dans notre propre cœur, mais font diminuer l'amour dans le monde entier. Nous sommes redevables de ce déficit d'amour à chacun de nos frères qui nous entourent et qui ont besoin de cet amour de Dieu répandu dans nos cœurs, pour en vivre eux aussi. Car nous ne vivons pas pour nous-mêmes, mais nous vivons ensemble d'un même Esprit, pour marcher ensemble vers le Royaume de Dieu.

C'est pourquoi nous devons nous convertir les uns les autres, nous convertir les uns pour les autres, les uns par les autres, et les uns avec les autres. Et quand Dieu nous fait la grâce d'atteindre le plus profond de notre cœur pour que sa lumière éblouissante vienne dissiper les ténèbres de notre péché, quand Dieu nous fait la grâce, par le sacrement de réconciliation, de nous délivrer des chaînes dans lesquelles nous sommes enserrés, cette délivrance, cette réconciliation n'intéresse pas seulement notre âme, notre vie, mais aussi la vie de tous nos frères et de toute l'Église.

C'est pour cette raison que, pendant de longs siècles, l'Église a célébré cette réconciliation des pénitents, de ces pénitents que nous sommes par une liturgie communautaire pleine de sens. Et si cette liturgie, par la suite et peu à peu, est tombée en désuétude, il est bon et très souhaitable que nous la fassions revivre et que nous reprenions ces gestes antiques, pour achever notre démarche sacramentelle en exprimant sa plénitude ecclésiale. A l'époque de la pénitence dite publique, il n'était pas question d'aveu public du péché, mais de pénitence accomplie en communauté chrétienne, de prière de la communauté pour chacun des pécheurs. L'évêque rassemblait dans sa cathédrale tout le peuple chrétien, tandis que les pénitents qui avaient estimé devoir se reconnaître pécheurs devant la face de leurs frères et la face de Dieu, se trouvaient à la porte de l'église, agenouillés, dans la position du publicain de la parabole au fond du Temple. Après que la communauté chrétienne ait longuement prié pour la délivrance de ses membres blessés, l'évêque ouvrait toutes grandes les portes de l'église, et prenant par la main les pénitents agenouillés, il les relevait voulant manifester par là que, de la prostration, ils passaient à la résurrection qui les mettait debout, comme le Christ surgissant du tombeau. Puis, l'évêque, les tenant par la main, les entraînaient à sa suite pour les réintégrer dans l'église, c'est-à-dire dans l'édifice, mais bien plus profondément dans la communauté ecclésiale qui, de nouveau, les recevaient dans son sein. Ce double geste de relèvement et de réintroduction au cœur de l'Église se continuait par une solennelle préface d'absolution, grande prière de louange et d'action de grâce semblable à celle par quoi commence la prière eucharistique de la messe et plus généralement les prières consécratoires de tous les sacrements.

Vous-mêmes, frères, au cours de ce carême, vous vous êtes approchés de Dieu pour remettre entre ses mains vos fautes, pour que Dieu prenne en son Amour vos péchés et que cet Amour les brûle et vous en purifie. Vous avez également prié et jeûné, accepté diverses privations, afin précisément de porter les péchés les uns des autres, et de porter la peine de vos frères qui sont dans le malheur. Aujourd'hui, déjà absous par le ministère du prêtre nous venons ensemble nous dire les uns aux autres, et dire à Dieu d'un même cœur et d'une même voix, notre joie d'être réconciliés avec Lui. Aussi allons-nous reprendre cette longue préface d'absolution que l'évêque, dans l'Église ancienne prononçait sur les pénitents. Pendant le chant de cette préface, nous serons comme les pénitents, à genoux pour manifester, dans l'humilité, notre condition de pécheurs. D'ailleurs, avant de commencer le chant de cette préface, je me mettrai moi-même à genoux pour demander à Dieu de purifier d'abord mon propre cœur et mes lèvres, pour que je puisse ensuite vous dire la Parole de délivrance et de joie. Après la préface, je m'avancerai vers les prêtres ici présents et reprenant le geste de l'évêque avec les pénitents je les prendrai par les mains et les relèverai en leur disant : "Redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche". Ayant été ainsi relevés, les prêtres viendront ensuite vous remettre debout, relevant ceux qui sont au bord de chacune des rangées de la nef et ceux-ci, si vous le voulez bien, transmettront ce geste de relèvement comme dans l'ancienne liturgie, en relevant à leur tour le frère ou la sœur qui est à côté de lui.

Et ainsi quand, de proche en proche nous serons tous debout, dans l'attitude des chrétiens ressuscités avec le Christ ressuscité, nous viendrons en procession comme nous le faisons chaque dimanche pour la communion, nous rassembler autour de cet autel pour rendre grâce à Dieu de ce pardon qu'Il nous a donné, de cette réconciliation que nous partageons les uns avec les autres. Ainsi rassemblés en un seul corps autour de l'autel, nous dirons la prière que Jésus nous a apprise ce "Notre Père" qui est la prière par excellence du pardon des péchés, puisque nous demanderons à Dieu non seulement de nous pardonner nos fautes comme nous les pardon­nons les uns aux autres, mais aussi de nous délivrer du mal, de nous délivrer du Malin, c'est-à-dire de Satan. Et nous continuerons toujours autour de l'autel en bénissant Dieu pour la merveille de sa grâce, comme nous le faisons chaque mois au cours de l'office de nuit et, enfin, nous échangerons les uns avec les autres ce baiser de paix qui démultipliera entre nous la réconciliation déjà établie entre chacun et Dieu.

Il faut, frères et sœurs, que par cette démarche, nous donnions son sens définitif à notre Carême, à nos confessions, à l'absolution que nous avons reçue. Il faut que tout cela s'achève dans cette joie partagée. Nous ne sommes pas seulement des individus confrontés à leur Dieu, mais nous sommes l'Église et c'est l'Église qui reçoit l'Esprit, qui est porteuse de l'Esprit, c'est l'Église qui donne à chacun d'être rempli de cet Esprit qui est l'Esprit de pardon et de vie.

 

AMEN