UN HOMME LIBRE, RÉCONCILIÉ

Ga 5,1-14 ; Jn 21,9-19
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année C ( 30 mars 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Rome : porte de l'Année sainte

L

e Canon 989 Du Droit Canon demande à ce que les chrétiens vivent le sacrement de réconciliation au moins une fois par an. En tant que pasteur de ce troupeau que vous êtes, je peux estimer que si vous êtes là ce soir, cela dit vous n'êtes pas nombreux, que vous vous êtes réconciliés, donc il y a à peu près un quart de chrétiens habituels sur cette paroisse qui a vécu le sacrement de séconciliation. Je vous fais grâce des trois jours qui restent avant Pâques, donc vous avez encore trois jours si bien sûr, vous ne vous êtes pas encore réconciliés pour que le Droit Canon soit sauf et que le curé de cette paroisse soit ravi que le droit soit appliqué.

Vivre cette célébration de la Réconciliation telle que nous la faisons ce soir, vous le savez, c'est pour se dire ensemble les uns aux autres la joie d'avoir vécu personnellement le sacrement de réconciliation et savoir qu'on ne se réconcilie pas seulement soi-même, mais les uns avec les autres. Donc les vieux habitués de la paroisse feront un petit effort, même si la cérémonie semble moins glorieuse que les autres qui nous attendent, vous êtes quand même venus pour célébrer ensemble et communautairement cette réconciliation.

Cela dit, s'être réconcilié personnellement, célébrer communautairement, est-ce que cela suffit pour comprendre réellement ce que nous sommes en train de vivre. S'il s'agissait simplement de respecter les normes ou d'appliquer la loi, il faudrait alors entendre pour nous la parole que saint Paul adressait aux Galates "qui vous a arrêtés dans votre course pour que vous préfériez appliquer la loi et les normes, retrouver la circoncision, pourquoi finalement un tel mépris de la grâce ?" En effet dans le sacrement de réconciliation, l'enjeu même de ce sacrement c'est la grâce. Mais saint Paul qui a affaire certainement à des paroissiens un petit peu difficiles : les Galates, chose que je ne me permettrais pas de faire à votre égard, il leur dit : "vous êtes stupides parce que finalement vous préférez les choses anciennes, normatives, régulières de la facilité de la Loi, de la norme et de la règle".

Or vous avez reçu l'Esprit Saint, et c'est un Esprit de liberté, cet Esprit Saint qui donne à tout l'être humain cette grandeur du cœur, cette magnanimité, cette bienveillance comme le Père l'a, pour être réellement un homme de foi, foi, dit saint Paul, qui va s'opérer par la charité, foi que vous allez vivre dans l'amour et dans la réponse à cet amour. Sinon, saint Paul le dit bien, ça ne sert à rien que je sois persécuté, ça ne sert à rien d'avoir annoncé le scandale de la croix, la mort d'un Dieu par amour pour les hommes, si c'est pour réduire cet amour à des préceptes. Et saint Paul le dira autrement : "là où est l'Esprit, là est la liberté".

Frères et sœurs, l'enjeu de la réconciliation, l'enjeu de notre réconciliation, c'est un enjeu de liberté, parce qu'un enjeu de grâce, Dieu propose son Amour, Il propose l'Amour pour nous réconcilier, Il ne nous propose pas la règle, Il ne nous propose pas la justice, n ne nous propose pas la circoncision, Il nous propose l'Amour auquel nous répondons librement parce que nous avons été créés libres. Et l'enjeu de la réconciliation, c'est d'expérimenter cette réponse libre à un Amour aussi grand, à un Amour aussi fort, à un Amour qui va si loin puisqu'il est allé dans le don, le don de la Vie du Fils de Dieu qui, Lui-même, a agi librement en donnant sa Vie, "ma Vie, nul ne la prend, mais c'est Moi qui la donne".

Et c'est toute l'expérience que saint Pierre lui-même a faite. C'est cet Évangile que l'on a lu, excusez-moi il n'est pas de saison, j'ai un peu mis la charrue avant les bœufs puisque ça se passe après la Résurrection, mais le lieu de la Résurrection, c'est le lieu de la réconciliation, c'est l'expérience que fait saint Pierre au bord de la plage, un endroit sympathique, avec un bon repas: du poisson grillé et du pain. Et là, c'est l'occasion pour le Christ de montrer son amitié, de montrer sa convivialité à Pierre, de montrer son amour à Pierre, mais pour cela il faut qu'Il le réconcilie : "Pierre, M'aimes-tu ?", par trois fois. Et dans ce lieu même c'est bien de la réconciliation que le Christ parle avec Pierre: "tu M'as trahi, tu as péché, tu M'as renié". On pourrait commencer comme ça la liste des griefs que l'on reprocherait aux autres. Et saint Paul nous avertit : "Attention, ne vous entre-déchirez pas les uns les autres, car si vous n'appliquez que la circoncision et la Loi, vous n'aurez que cette réponse". Et le Christ, pour Pierre, ne lui dit pas tu m'as renié, tu m'as trahi, tu m'as abandonné, mais il lui dit : "Pierre m'aimes-tu ?" Et c'est cela la réconciliation.

Frères et sœurs, si nous n'avons pas conscience quand nous nous réconcilions, que l'amour de Dieu profondément nous atteint parce que nous avons péché, c'est-à-dire nous avons détruit l'amour, nous l'avons défiguré, nous avons atteint les hommes et Dieu au plus profond d'eux-mêmes en détruisant ce qu'il y a de vital dans l'homme : sa relation à Dieu, sa relation aux autres, autant dire son amour. Et seule, la réponse libre de Pierre connaissant sa peine et son mal et son péché, est capable de lui rendre, parce qu'il l'accepte, la grâce et l'amour de Dieu, de lui rendre sa dignité d'homme, sa dignité de pécheur pardonné, sa dignité de vivant en face du Ressuscité. "Pierre, m'aimes-tu ?" C'est cette question qui, dans le sacrement de réconciliation, comme dans cette célébration ce soir, devrait nous tarauder. S'il s'agit simplement d'accomplir notre précepte annuel, c'est nul. S'il s'agit simplement, même si ça vous a coûté, d'aller trouver un prêtre pour confesser vos péchés en vous disant : "mais de toute façon, il est certainement aussi pécheur que moi", c'est vrai, la peine que l'on prend, ce que cela nous coûte, ce n'est pas tant pour appliquer un canon de plus au Droit canonique qui en a déjà trop, mais c'est bien pour faire une expérience vitale, une expérience d'amour avec Dieu, une expérience donc de réconciliation. Et l'on sait très bien que ceux qui nous blessent le plus, ce sont bien ceux que l'on aime le plus et que la réconciliation est d'autant plus difficile qu'on est blessé par celui que l'on aime, sinon l'aventure humaine n'est alors ni de l'ordre de la liberté, ni de l'ordre de la grâce, autant dire ce n'est pas de l'ordre du salut.

Jésus-Christ a voulu pour nous cet amour proposé et c'est pour cela qu'encore à nous aujourd'hui Il nous propose la même Réconciliation. Et Il le dit à Pierre : "Pierre, quand tu étais jeune tu allais où tu voulais, tu mettais toi-même ta ceinture, mais désormais tu es vieux, c'est le péché qui rend vieux, et bien tu iras là où tu ne voulais pas aller". Autant dire que la rencontre avec le Christ est pour Pierre, bouleversante, sa rencontre touche tellement sa vie que sa vie, du coup, en est brisée. On ne peut pas rencontrer le Christ et rester à l'extérieur de la rencontre, on ne peut pas aimer quelqu'un sans que cela vous affecte. On ne peut pas être réconcilié sans faire l'expérience de cette grâce. Si vous ne l'avez jamais faite, c'est que vous n'avez jamais été réconcilié. Peut-être que chaque année vous avez vécu le sacrement de réconciliation, mais si ça n'a pas brisé votre cœur, vous n'avez pas été réconcilié. Et il faudra peut-être attendre jusqu'à la mort elle-même pour connaître cette réconciliation.

J'aimerais citer un mot que Dieu aurait pu écrire, en tout cas c'est ce que Charles Péguy dit de Dieu Lui-même, nous parlant Charles Péguy, dans un beau passage, dit que la liberté de la créature est le plus beau reflet de ce qu'il y a dans le monde, de la liberté du Créateur, et il dit (c'est Dieu qui parle), ces paroles que nous pouvons faire nôtres : "Une béatitude d'esclave, un salut d'esclave, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m'intéresse ? Aime-t-on être aimé par des esclaves ? Quand une fois on a connu d'être aimé librement, les soumissions n'ont plus aucun goût. Quand on a connu d'être aimé par des hommes libres, les prosternements d'esclave ne vous disent plus rien. Etre aimé librement, rien ne pèse ce poids, rien ne pèse ce prix. C'est certainement ma plus belle invention. Quand on a goûté d'être aimé librement, tout le reste n'est plus que soumission. Celui-là seul qui vit au grand air à la peau assez cuite et l'œil assez profond et le sang de sa race. Ainsi celui-là seul qui vit à la grande liberté a la peau assez cuite et l'œil assez profond et le sang de ma grâce. Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes ?"

Frères et sœurs, être réconcilié, c'est dire comme Pierre : "Tu sais tout, Tu sais bien que je T'aime". Et c'est cet amour de cet homme libre dans sa réponse qui est le plus beau cadeau de la vie, c'est une grâce.

 

AMEN