TENTATION DE TRAHISON
Jb 13, 1-16
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année C ( 11 avril 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Je suis confronté, et peut-être que nous sommes également confrontés, dans chaque Carême à notre impossibilité de trouver le moyen de suivre Jésus par nous-mêmes. C'est vrai que le Carême nous permet de redessiner ce qu'est Dieu, face à cette faiblesse. Au fond, il faut abandonner même l'envie de lui plaire et chercher davantage ce qu'il est, sa personne, sa force. Et j'ai eu envie ce soir, avant d'avoir envie de me réconcilier avec vous et avec Lui, et de vous inviter à cette réconciliation, de convoquer les plus audacieux de l'Écriture, ceux qui ont osé penser qu'on pouvait dire à Dieu le pire, et que Dieu ne bougerait pas. Je me fais le porte-parole de ceux qui ne sont pas là ce soir, de ceux qui se sont éloignés de Dieu par déception. Après tout, si nous sommes envoyés ici en ambassade de réconciliation, ce n'est pas simplement pour nous, mais c'est au nom du salut du monde et de la Gloire. Donc nous devons porter ici devant Dieu, ceux qui ne sont pas rentrés, ceux qui ne rentreront plus parce qu'ils ne peuvent plus, parce qu'ils ne veulent plus, les déçus. Pas les déçus de la vie, ni les blessés de la vie, nous en sommes tous, mais les déçus de Dieu. Ceux qui l'ont interrogé, ceux qui ont voulu l'approcher, et qui n'ont pas obtenu comme Job, et surtout comme Judas, de réponse.
Dans l'évangile, je reviendrai par la suite dans l'épisode de Job que je vous ai proposé ce soir, dans l'évangile, j'ai toujours pensé que Judas avait espéré jusqu'au dernier moment que Jésus réagirait. En fait il est là, face à quelques soldats, et ce baiser, excusez-moi, mais tout à la fois plein d'amour, plein de provocation, plein d'attente. C'et vrai qu'en un instant, cette provocation, cette attente de Judas vont devenir de la haine et vont le pousser à trahir. Après tout, est-ce qu'au fond de nous, nous n'avons pas été un jour tentés, oh ! pas aussi nettement, pas aussi spectaculairement, mais tout doucement, sournoisement, presque à l'abri de notre conscience de trahir Dieu ? Et j'ai envie de penser que nous avons le droit dans la foi que nous avons reçu, de faire à Dieu les pires remontrances, de douter de lui, comme Lui-même d'ailleurs doutera de sa propre identité, de sa propre vie sur la croix, et que cela ne changera rien en Dieu. Non pas que Dieu soit impassible, et qu'Il n'entende pas les remontrances que nous ayons à faire, mais j'ai le droit d'éprouver en moi ce doute profond qui est la trame de la Passion et que Dieu reste Dieu. Et pour cela, j'ai besoin de me frotter, de me confronter, de ressentir la totale force de la majesté de Dieu. Et curieusement l'Écriture nous autorise à fréquenter cette frontière ultime, cet endroit où enfin en voyant cette majesté de Dieu alors, nous aurons envie de nous mettre à genoux, et nous aurons envie de nous réconcilier et de nous lier à Lui, de nous abandonner à Lui. Avant de dire : "Seigneur je m'abandonne à Toi", il est fort probable qu'avec le Christ Lui-même d'ailleurs, nous ayons eu besoin de dire : "Pourquoi m'as-Tu abandonné ?" Et si ce n'est pas en notre nom, encore une fois, c'est au nom de tous les autres.
Ecouter la Passion durant ces trois jours, ce n'est pas simplement suivre pour moi-même ce chemin de la Passion, mais c'est le suivre au nom des hommes. Nous sommes envoyés ici comme des ambassadeurs, des oreilles nouvelles pour entendre, des yeux pour regarder cette Passion pour que nous puissions dire aux hommes explicitement ou pas : j'ai vu de mes yeux comme le dit Job : "Je prends ma chair entre mes dents, je place ma vie dans mes mains". Il dira plus loin : "Je m'avance vers Toi comme un prince", et encore : "Je t'ai vu face à face". Et c'est pour cela que nous sommes là, et c'est pour cela que nous allons nous dire les uns aux autres au nom de Dieu, "que notre délivrance est proche". Non seulement la nôtre, nous sommes attachés les uns aux autres, par nos faiblesses, par notre chair par notre humanité et par notre terme commun d'être avec Dieu.
Et nous ne pouvons pas laisser derrière ceux qui pour des raisons secrètes de leur cœur et de leurs blessures, n'ont pas suivi le chemin que nous avons suivi. Nous sommes là pour eux, et nous sommes là pour eux pour que nous qui sommes des "gentils, des sages, les tranquilles" de l'évangile, nous sommes là au nom de ceux qui ne sont pas tranquilles et pas sages et ont besoin de se heurter à Dieu, à cette force qui traverse, transcende et est invincible devant la mort et la souffrance. Lorsque le soir du Jeudi Saint, dans la nuit, et dans la prière nous convoquerons tous ceux qui dans cette nuit sont loin de Dieu ou éloignés de Dieu, nous les appellerons comme un appel d'air, par la prière pour que Dieu leur ouvre et leur offre sa réconciliation, nous sommes là pour en être les porte-parole, les envoyés, vers eux vis-à-vis de Dieu et d'eux vis-à-vis de Dieu.
A la fin de l'évangile, "les disciples l'abandonnèrent et prirent la fuite". Qui faut-il condamner ? Judas, ou ceux qui par lâcheté n'ont même pas osé l'approcher de plus près ? Et puis, pour terminer, j'ai peur pour ma part, pour notre part, que la lecture que nous ayons de la Passion que nous entendrons, que nous suivrons, que nous connaissons, ne nous donne l'envie de penser que Dieu est faible, que finalement, il y a une sorte de trop grande douceur, une trop grande tendresse qui nous ferait penser qu'Il ne tient pas dans le combat qu'il a à mener pour Lui et pour nous. Or ce combat est intense, et nous avons besoin de relire dans la Passion qu'Il le mène de toute la hauteur de sa divinité à l'intérieur de son humanité.
J'ai besoin de le relire, j'ai besoin de m'y confronter, pas seulement besoin de suivre comme cela, mais j'ai besoin d'entendre, de voir cette majesté en filigrane derrière le Fils. Et je vais l'appeler d'un mot : il est là, c'est présent dans ce texte et ce sera présent plus tard, il est là très droit, très digne, très grand, comme on dit. C'est Lui qui mène la danse, Il a reçu le baiser de Judas, il fait rengainer l'épée de celui qui a frappé le serviteur, Il évoque son Père, et les éventuelles douze légions qu'il aurait pu appeler. Il est l'Agneau, Il est le Roi. Et c'est ce que j'appelle l'honneur de Dieu. L'honneur n'est jamais atteint, ce qui fait sa grandeur, sa hauteur, sa force, c'est ce qui m'invite à l'adoration, c'est ce qui pousse mon cœur résistant et réticent à la réconciliation à laquelle Il nous appelle ce soir.
AMEN