LE PARDON EST UNE FÊTE
Is 50, 4-9a ; Mt 26, 14-25
Mercredi Saint – Célébration pénitentielle de Réconciliation – année C (mercredi 16 avril 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
La liturgie que nous allons célébrer ce soir ne se trouve pas dans le Missel Romain actuel. On n'a pas jugé bon de réintroduire ce très beau geste de la réconciliation des pécheurs. Vous vous souvenez qu’au moment des Cendres, nous vous avons invités, par un examen de conscience, à nous reconnaître pêcheurs, puis à quitter l'Église avec l'imposition des Cendres, c'était le geste des pénitents.
Cela se faisait dans l'Église autrefois. Quand on était pêcheur, on ne racontait pas sa vie à tout le monde, on reconnaissait qu'on n’était plus en lien avec la communauté, pour des pêchés graves évidemment. C'est comme cela que dans l'histoire, petit à petit, on a mis au point ce geste : il faut réconcilier ceux qui, à cause de leurs péchés, avoir blessé leurs frères, avoir offensé Dieu, demandent pardon. À ce moment-là, la réconciliation avait lieu à la fin du Carême, comme ce soir, et tous ceux qui avaient fait pénitence et qui n'avaient pas communié, qui n'avaient pas participé à la vie de l'Église, étaient invités à entrer à nouveau dans la communauté et à y retrouver leur place. C'était donc la réconciliation des pénitents.
C'était beaucoup plus rigoureux qu'aujourd'hui et on pouvait demander à faire pénitence pendant deux ans, trois ans, quatre ans… Cela a posé pas mal de soucis, si bien que ce rituel a été abandonné. Mais il reste vrai qu’aujourd'hui, au moment où nous allons entrer dans la Pâque du Christ, à travers Jeudi, Vendredi, Samedi Saints, le jour de Pâques, nous avons besoin de retrouver ce lien de pardon et de miséricorde avec Dieu. Nous allons donc maintenant écouter un texte de l'Écriture.
Là encore, je déroge aux règles habituelles où on distingue l'Ancien Testament, les épîtres de Paul et l'Évangile. Ici, je vais lire deux textes, rassemblés pour qu'on n’en perde pas la mémoire, que je commenterai brièvement. Ces deux textes nous disent ce qu'est le pardon. Aujourd'hui encore, le pardon nous apparaît comme une sorte de corvée. Ce n’est certes pas très facile de se reconnaitre pêcheur, mais dans la Bible, les plus grands passages sur le pardon sont des moments de réconciliation et de véritable bonheur. Nous allons donc écouter un texte et auparavant nous chanterons l'acclamation « Tu es Saint Dieu ». Nous nous levons.
[Chant]
Voici la première lecture, tirée du livre de Samuel, qui raconte en réalité l'histoire de David. C'est une histoire extrêmement célèbre. David, au sommet de sa gloire et de ses conquêtes militaires, a fait aussi une douteuse conquête amoureuse en la personne de la jeune Bethsabée qu'il trouvait absolument sympathique. Il l'a invitée et l'a sollicitée pour tromper son mari, le fameux Urie le Hittite, qui lui-même a dû faire les frais de l'affaire parce que David ne voulait pas que ça se sache, et comme il avait dit, malgré une permission, qu’il n'irait pas voir sa femme pendant la mission militaire qui lui était donnée, évidemment, David s'est trouvé en difficile posture.
Il pensait que l'affaire allait passer complètement sous le boisseau mais ce n’est pas ce qui s'est passé : Bethsabée est devenue enceinte et dans une ville comme Jérusalem qui était toute petite, cela s'est su immédiatement. David pensait pouvoir cacher l'affaire, mais en réalité Dieu a envoyé son prophète pour dire que rien ne Lui échappait.
Voici ce premier passage du livre de Samuel (2 Samuel 12, 1-15).
« En ce temps-là, le Seigneur envoya auprès de David son prophète Nathan. Celui-ci entra chez David et lui dit : "Il y avait deux hommes dans une même ville. L'un était riche, l'autre était pauvre. Le riche avait petit et gros bétail en très grande abondance. Le pauvre n'avait rien, si ce n'est qu'une agnelle, une seule petite qu'il avait achetée. Il la nourrissait et elle grandissait avec lui en même temps que ses enfants. Mangeant de sa pitance, buvant dans sa coupe, dormant dans son sein, elle était pour lui comme une fille. Un hôte se présenta chez l'homme riche qui n'eut pas le cœur de prendre sur son propre bétail, gros ou petit bétail, de quoi servir aux voyageurs arrivés chez lui. Il prit l'agnelle de l'homme pauvre et il l'apprêta pour l'homme arrivé chez lui". David entra dans une grande colère contre cet homme et dit à Nathan : "Par la vie du Seigneur, il mérite la mort, celui qui a fait cela. Pour l'agnelle. Il donnera en compensation au quadruple pour avoir commis cette action et n'avoir pas eu de pitié." Le prophète Nathan dit alors à David : "Cet homme, c'est toi. Ainsi parle le seigneur Dieu d'Israël. Je t’ai oint comme roi d'Israël. Je t'ai délivré de la main du roi Saül, je t'ai donné la maison de ton maître, j'ai mis dans tes bras les femmes de ton maître, je t'ai donné la maison d'Israël et de Juda, et si c'est trop peu, j'ajouterai pour toi n'importe quoi. Pourquoi as-tu méprisé le Seigneur et fait ce qui lui déplaît ? Tu as frappé par l'épée ton soldat, Urie le Hittite. Sa femme, tu l'as prise pour femme, tu l'as fait périr par l'épée de nos ennemis. Maintenant, l'épée ne se détournera plus jamais de ta maison, parce que tu m'as méprisé et que tu as pris la femme d’Urie le Hittite pour qu'elle devienne ta femme.
Ainsi parle le Seigneur, je vais de ta propre maison faire surgir contre toi le malheur. Je prendrai tes femmes sous tes yeux, et je les livrerai à ton prochain qui couchera avec tes femmes à la vue de ce soleil. Toi tu as agi dans le secret, mais moi j'accomplirai cela à la face de tout Israël et à la face du soleil !"
David dit à Nathan : "J'ai péché contre le Seigneur." Alors Nathan dit à David : "De son côté. Le Seigneur pardonne ta faute, tu ne mourras pas. Seulement, parce que tu as outragé le Seigneur en cette affaire, l'enfant qui t'es né mourra." Et Nathan s'en alla chez lui. »
Le deuxième texte est celui de l'Évangile de saint Luc que nous avons lu dimanche dernier (Luc 23, 39-43).
« Un des malfaiteurs qui étaient suspendus à la croix injuriait Jésus : "N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même et nous aussi." Mais l'autre, le reprenant, déclara : "Tu n'as même pas crainte de Dieu alors que tu as subi la même peine. Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes. Mais lui n'a rien fait de mal." Et il disait : "Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu reviendras avec ton royaume." Et Jésus lui répondit : "En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis." »
[Chant]
Oui, frères et sœurs, le mystère du pardon n'est pas la première chose qui a été révélée dans la Bible. Comme vous le voyez, il y avait déjà un peuple bien constitué, avec un roi, des soldats, une armée, avec tout ce qu'il fallait, et une cour évidemment ; à cette époque-là, ça ne se concevait pas autrement. Et avec tout cela, David était le plus comblé et le plus heureux de tous les hommes. En tout cas, c'est comme cela que nous le présente l'auteur de ce récit.
Cependant, au sommet de son bonheur et de sa gloire, alors que Dieu – Il le dit Lui-même – lui a donné des femmes, des concubines etc. – c'était comme ça qu'on estimait la richesse des hommes – lui est allé chercher la petite agnelle dont le mari était parti exécuter ses obligations militaires. Vous remarquerez le réalisme sans concession de ce récit. C'est quand même le roi, David – c’est-à- dire « chouchou de Dieu » – et Dieu le lui avait déjà fait sentir à plusieurs reprises : dès qu'Il avait pu lui donner quelque chose, Il l’avait fait. Il lui avait accordé la victoire contre les ennemis, la conquête de nouveaux territoires : dans la tradition israélite, ça ne trompe personne. Alors dans tout cela, David, lui, considère que puisqu’il a le béguin pour la jeune Bethsabée, puisqu'il est le roi, il a le droit sur tous les êtres et notamment sur les femmes qui lui plaisent.
Il y a là un jeu de scène – c'est la raison de mon choix – qui est très intéressant parce qu’en fait, Dieu a vu tout le manège. Il a vu ce que faisait David. Il aurait pu dire : « Tant pis, Je lui ai déjà fait tellement de cadeaux, Je peux lui faire encore ce cadeau-là, ça passera. » Il aurait pu maintenir le secret sur l'affaire. Mais Dieu a trouvé que ça dépassait vraiment les bornes. Vraiment, David avait voulu manifester uniquement son désir de puissance et de force sur cette femme qu'il a d'ailleurs beaucoup aimée ensuite – elle eut un grand rôle dans la cour du roi David. Alors, voyant ce que David avait commis, Dieu l'a laissé faire.
Dans le péché, il y a toujours une dimension de liberté. Dieu nous donne la possibilité de faire ce que nous décidons de faire. Il n'est pas une sorte de paravent ou de système d'interdit qui viendrait abolir notre liberté. Dieu respecte la liberté de celui qui devrait être le roi le plus heureux du monde et le plus fidèle à Dieu qui soit. Et pourtant, David fonce sans aucune nuance et va jusqu'au bout. Quand Dieu envoie le prophète Nathan – c'est pour ça que c'est un très grand texte – Nathan ne commence pas à dévoiler le péché de David en lui disant : « Voilà ce que tu as fait. » Il lui raconte une histoire, une parabole. C'est une parabole avec le riche et le pauvre, le pauvre qui avait une toute petite brebis qu'il traitait comme beaucoup d'hommes modernes traitent leur chien ou leur chat, avec une affection démesurée, et là, le riche dit : « Je ne veux pas toucher à mon troupeau parce que c'est mon capital » et il va donc chez le pauvre, lui prend la petite brebis. D'ailleurs sans doute la viande est plus tendre et plus délicieuse, et il prépare un plat pour son hôte qu'il a accueilli à la maison.
Dans la parabole même, Dieu "encercle" le pêcheur, de la manière même dont il procède, Il décrit très exactement ce qui s'est passé. Curieusement, David ne reconnaît pas son péché. On lui raconte des histoires de l'extérieur mais il ne peut pas imaginer une minute que cela le concerne. Alors il dit : « Cet homme-là est ignoble, il doit mériter la mort. » À ce moment-là, une phrase décide de tout : Nathan le prophète, qui risquait un peu sa vie dans cette affaire, dit simplement à David, de la part de Dieu : « C'est toi, cet homme. »
C'est la seule fois où un roi gâté et très favorisé par Dieu, est invité à reconnaître qu’il est pêcheur. C'est l'aveu au sens le plus radical du terme : « Ce que tu as fait, tu ne pouvais pas imaginer ce que c'était. Il a fallu que j'utilise, par mon prophète, une image pour te faire rendre compte du côté terrible de la faute que tu as commise. Au fond, tu considérais Urie comme un de tes milliers de soldats, et tu t'en fichais, un de perdu, dix de retrouvés. » Comme on peut l'imaginer alors, David est complètement cloué, il ne peut pas nier. Quand il se rend compte de son état, Dieu lui dit : « Tu as dénaturé ta vie, ton être. Tu as faussé ce que tu devais être. Tu as défiguré ta personne. Pourtant, Je te pardonne. »
Autrement dit, dans ce magnifique récit, Dieu fait apparaître en même temps que l'être pécheur de David, le fait qu’il est resté quand même David. Je crois qu’il n’y a pas beaucoup de sociétés à l'époque qui ont pu imaginer une chose pareille : quand Dieu pardonne, Il redit au pécheur au moment même où il nie radicalement son pêché : « C'est toi, cet homme, c'est toi qui as commis cela. » Comme si le moment où on entrait dans l'aveu était le moment où on laissait Dieu faire apparaître qu'on est toujours celui qui est en face de Lui, aimé par Lui.
Frères et sœurs. Jésus a fait exactement la même chose avec le larron sur la croix. Quand le larron est crucifié avec Jésus, il se rend compte de ce qu'il a fait, c’est pour cela qu’il dit à son copain : « Toi tu as tort de te plaindre. Pour nous c'est justice, on ne l'a pas volé. » À ce moment-là, il se tourne vers le Christ et dit : « Oui, voilà comme je suis. Je suis un larron, je suis un brigand, je suis crucifié à côté de Toi, mais dans la manière même dont Tu es auprès de moi sur la croix, je devine ce que Tu as fait pour me révéler qui j'étais et Te demander pardon ». C'est cela la prière du larron : « Seigneur, souviens-Toi de moi quand Tu seras entré dans ton Royaume ».
Frères et sœurs, c'est ce que l'Église a annoncé au monde : le pardon. Ce n'est pas simplement une amnistie par laquelle on efface le péché. Le pardon est la reconnaissance de ce que je suis dans mon propre péché, défiguré par la faute que j'ai commise, par les péchés. Nous ne sommes pas tous comme David ou le bon larron. Mais c'est quand même le vrai problème. Comment peut-on admettre qu'on puisse reconnaître qu'on est qui on est ? Eh bien, il faut la plupart du temps passer par l'expérience de la faiblesse et du péché.
Frères et sœurs, c'est cela la grandeur de la foi chrétienne. Ce n’est pas une sorte d'exaltation surhumaine de l'homme par lui-même. C'est l'inverse, c'est le moment où on découvre son extrême pauvreté, où l’on dit à Dieu : « Je suis comme ça. » Et Dieu répond : « Tu es comme cela, d'accord, c'est toi. C'est déjà pas mal que tu le reconnaisses, mais maintenant Je veux te faire découvrir que dans ce que tu es là maintenant, Moi Je te reconnais pour ce que tu es. Et c'est en te disant, toi, en t'appelant, toi comme mon ami, comme mon compagnon de souffrance et de misère, comme le Dieu qui t'accompagne, Je te reconnais et Je te redonne ta vraie personnalité, ta véritable existence. »
Frères et sœurs, c'est une chose assez incroyable que Dieu ait pu imaginer qu’après l'infidélité de l'homme, nous soyons tous invités à redécouvrir la vraie dimension de ce que nous sommes, et que Dieu, malgré le péché, ne fasse pas du pêcheur une sorte de déchet bon à jeter. Il lui dit : « Tu reconnais ce que tu es. Tu sais que tu es pêcheur. Je te redonne la plénitude de ce que Je veux que tu sois, telle que Je te l'avais donné au premier jour. » C'est pour ça que la fête de la réconciliation des pénitents était vraiment une fête.
Aujourd'hui quand on va au confessionnal, on se traîne à quatre pattes, on trouve que c'est un peu pénible et que l'Église aurait dû essayer d'éviter le problème de la confession. Certes, ce n’est pas très agréable mais le fond du problème, c'est moi qui suis pêcheur : voilà ce que je suis, pourtant Tu m'aimes encore. C'est dans la mesure où l’on a découvert cela qu'après on peut se pardonner les uns les autres. C'est alors que, découvrant qui nous sommes, dans la fragilité même de notre être, nous reconnaissons que Dieu nous fait retrouver notre véritable dimension, notre véritable être, notre véritable moi, non pas un moi qui se pavane ou se montre, mais un moi qui dans l'humilité totale et la simplicité du cœur, reconnaît qu'il est accompagné, nourri et soutenu par Celui-là même qui a tout fait pour lui redonner la plénitude de ce qu'Il voulait pour nous dès l'origine.