SOUVIENS-TOI DE MOI
Lc 23, 39-43
Mercredi Saint – Cérémonie communautaire de réconciliation – année B (mercredi 27 mars 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Aujourd’hui, tu seras avec Moi dans le Paradis.
Frères et sœurs, j’ai une excellente nouvelle à vous annoncer ce soir. Ce ne sont pas seulement des bruits de couloir, ce sont vraiment des projets. La Conférence épiscopale de France, à la suite de la publication du rapport de la CIASE, est invitée, et invitée à inviter les chrétiens, à réfléchir sur le sens, la portée et la réalité de ce sacrement mystérieux qui s’appelle la pénitence, de plus en plus désaffecté et oublié. Les évêques sont invités par le pape François lui-même à essayer de redonner le goût aux chrétiens de France en l’occurrence, pour redécouvrir le sens du sacrement de pénitence.
C’est une excellente nouvelle. Personne ne sait comment ils vont s’y prendre. Ils ont évidemment organisé des commissions, c’est le passage obligé dans la société moderne. Mais il s’agit bien d’essayer de redécouvrir le sens même du sacrement de pénitence, et en premier lieu de reconnaître le côté empoussiéré par une prédication et des exhortations assez ennuyeuses, par une sorte de religiosité catholique moderne rongée de l’intérieur par la culpabilité, le fait de ruminer sans cesse son péché de façon morbide, mais surtout par une société moderne qui se fiche du tiers comme du quart de savoir ce qu’est vraiment le péché, et ce que peut signifier le sacrement de réconciliation.
Frères et sœurs, c’est donc une excellente nouvelle, c’est peut-être la première fois depuis la publication du rapport de la CIASE que Rome prend vraiment au sérieux ce que cette commission a fait, alors qu’on a terriblement tardé à recevoir celui qui en avait la charge. Ça veut donc dire qu’il y a un certain revirement par rapport au problème du péché dans l’Eglise et, ce détail vaut la peine d’être signalé, on demande cela aux évêques parce qu’on sait que pratiquement le tiers des cas identifiés d’emprise ou de pédocriminalité, est lié au sacrement de confession, ce qui est ahurissant et qu’on ne dit pas. C’est quand même quelque chose à savoir que les circonstances mêmes du sacrement de pénitence sont devenues dans un certain nombre de cas l’occasion d’une sorte d’emprise sur des enfants, sur des religieuses, sur des gens influençables. Enveloppant tout dans le secret de confession, comme si c’était sa seule caractéristique, il y a une emprise sur la victime parce que le prêtre a le pouvoir d’absoudre. Ça nous dit à peu près le point où on était arrivé et ça mérite réflexion. Que les évêques de France – on le demandera sans doute aussi aux évêques des autres pays – soient explicitement sollicités pour faire avancer ce problème du sacrement de pénitence, sacrement du pardon, qui a été si radicalement perverti et dénaturé dans la tête de certains ministres pour justifier des comportements ignobles, signifie que c’est l’application littérale de la formule de saint Paul dans l’épître aux Romains : « Là où le péché a abondé, la grâce [non pas] a surabondé [mais pourrait surabonder] ».
Nous sommes donc là ce soir pour célébrer non seulement la réconciliation pour toute l’Eglise, mais aussi peut-être un nouveau départ qui vaut la peine d’être souligné. C’est à cause de cette circonstance que j’ai choisi de vous faire méditer ce soir, j’espère pas trop longtemps, sur ce qu’on peut dire du sacrement de pénitence pour qu’il soit non seulement remis en valeur – seuls les endurcis continuent à le demander – mais aussi pour qu’on puisse redonner les éléments fondamentaux d’une compréhension du sacrement.
S’il y a un bon signe, en espérant qu’il soit pris à la bonne hauteur, c’est que non seulement les évêques mais aussi tous les chrétiens, sont invités à redécouvrir le sacrement de pénitence et de réconciliation. Commençons dès ce soir en méditant sur ce qu’on peut dire au monde actuel et à nous-mêmes pour découvrir la signification de ce sacrement. Je vous propose l’histoire du bon larron. Il faudrait que ce soir, ce soit le point de départ de notre méditation sur le sens même que nous faisons maintenant comme achèvement de la dimension pénitentielle de notre carême et comme continuation à travers notre vie de ce qu’est le sacrement de pénitence.
Or, ce que je trouve extraordinaire, c’est que dans l’inconscient collectif catholique français, le sacrement de pénitence est vraiment le règlement de compte avec notre passé, avec nos fautes. Combien de gens pensent encore le sacrement de pénitence en termes de grande lessive de printemps ? Ça en dit long sur le sens de cette démarche. En effet, il faudrait se remettre à flot, reprendre un petit fortifiant spirituel – les fêtes de Pâques – et puis essayer de vivre tranquillement le sacrement de la réconciliation, comme ça on est tranquille pour l’année qui vient. C’est évidemment un peu court et je ne suis pas sûr qu’on s’attire comme ça beaucoup de clients…
C’est autre chose : qu’y a-t-il derrière le sacrement de pénitence ? La plupart du temps, hélas, on ne considère ce sacrement que par rapport au passé du pécheur. Pourquoi vais-je me confesser ? « Père, pardonnez-moi parce que j’ai péché ». Je viens réchauffer de vieilles histoires qui me déplaisent par rapport à mon comportement et je viens dire au prêtre le fait que je me repens de tout ça, on fait la grande lessive. Est-ce comme ça que le Christ nous a proposé le sacrement du pardon ? Il faut repartir du dernier instant de la vie du Christ. Le Christ n’a plus que quelques minutes à vivre, et à côté de Lui, deux lascars sont aussi suspendus au gibet pour mourir avec Lui. Un enfant du catéchisme qui ne connaissait pas encore très bien son vocabulaire a répondu, lorsqu’on lui demandait comment Jésus était mort : « Il a été crucifié entre deux lardons ».
Ici, c’est l’ultime moment, après Il n’a plus qu’un mot à dire : « Tout est accompli ». Mais que demandent les deux larrons ? « Tire nous de là ». Ils ont une aspiration fondamentale au bonheur, jusqu’au moment de la croix et aux derniers souffles de vie, et ont encore ce désir d’être sauvés. Ils ne voulaient pas en rester là. La dernière scène du pardon qui devrait être la scène cardinale de toute la prédication chrétienne sur la réconciliation prend son sens dans ce moment des deux hommes, le mauvais larron et le bon, qui n’est bon que par l’avenir auquel il est appelé : c’est là sans doute qu’est la plus grande imprécision par laquelle nous avons finalement donné une sorte de sentiment du sacrement du pardon. On s’est dit que finalement, il suffisait de mettre les pendules à l’heure avec Dieu afin d’être tranquille. Le problème est que le larron – et même le mauvais – avait cette attitude fondamentale de dire : « Souviens-Toi de moi quand Tu seras dans ton Royaume ». C’est quand même ici une incroyable aspiration quand vous êtes crucifié, en train d’étouffer sous le poids de votre corps suspendu par des clous, de dire : « Je veux encore vivre avec Toi ». La foi est à ce moment-là infiniment plus profonde que tout ce qu’on peut imaginer. Ces deux hommes demandent le pardon, même celui qui se plaint et injurie Jésus dans un réflexe d’auto-défense – je ne veux pas mourir – ce qui n’est déjà pas si mal puisqu’on en est maintenant à se demander si c’est légitime ! Le pardon ne nous tourne pas vers le passé pour nous plaindre ou nous dédouaner de nos fautes. Le pardon nous tourne vers l’avenir et c’est pour ça que le bon larron – j’espère aussi que le mauvais sera sauvé – voit exactement le problème. Je ne peux pas en rester là, mais puisque Toi Tu es là, Tu es capable de satisfaire une aspiration à la joie et au bonheur de vivre avec Toi qui vient de s’amorcer de gibet à gibet, de croix à croix, de potence à potence, et par laquelle je me laisse saisir par Toi et conduire vers le pardon.
Frères et sœurs, je crois que c’est le cœur même du sacrement de pénitence. Il n’y a rien d’autre. Il y a ce moment où le tréfonds de notre être, de notre vie qui refuse la mort – c’est un extraordinaire refus de la mort quand on est cloué sur un gibet, en train d’étouffer – demande : « Aide-moi à aller vers la vie ». Si le sacrement de réconciliation n’est pas vécu dans cette perspective-là, c’est simplement le sacrement de la mise en règle avec les observances de la Loi. Dans certaines traditions, c’est la manière de transformer le sacrement en liste avec le nombre de fois et les circonstances. Certes, c’est une pédagogie comme une autre pour se rendre compte qu’on est pécheur ; mais s’arrêter là, c’est saboter la dynamique même du sacrement de réconciliation. Il n’est pas fait d’abord pour se dire à quel point je suis pécheur, indigne, au point de disparaître sous terre, ce qui arrivera de toute façon. Le sacrement du pardon est le moment où je me rends compte que je ne peux pas me laisser mourir comme ça.
Frères et sœurs, si on ne comprend pas ça, on ne sait pas ce qu’est le pardon de Dieu. En effet, le pardon est essentiellement une promesse d’avenir. Ce n’est pas une régularisation de situation. Chacun régulerait comme il peut ! Non, c’est une promesse d’avenir. Même ces deux pauvres hommes, complètement perdus, anéantis par la souffrance et par la mort, disent le premier d’une façon extraordinaire : « Moi, je veux vivre avec Toi » et le second : « Tu ferais bien de T’occuper de moi mais que ça ne me coûte rien ». Combien de gens meurent comme ça ! Dieu sera bien obligé de les accueillir ceux-là aussi : « Ta vie n’a pas été brillante mais il faut que tu Me suives aussi ».
Frères et sœurs, c’est là où il faut vraiment renverser la perspective. Si le sacrement de pénitence est simplement le sacrement qui efface les péchés passés, certes c’est mieux que rien. Mais si le sacrement de pénitence consiste, au cœur même de mon expérience de pécheur, à me donner envie de recevoir une vie plus grande, plus large, plus dynamique que celle que j’ai vécue jusqu’à maintenant, la vie de la grâce, qui ne vient pas de moi parce que je suis au pied de la mort, eh bien c’est la prière du bon larron : « Souviens-Toi de moi quand Tu seras dans ton Royaume ».
Frères et sœurs, ce que nous célébrons ce soir d’une certaine façon, c’est la prière du bon larron. Rien d’autre. Seigneur, souviens-Toi de moi quand Tu seras dans ton Royaume, avec cette toute petite nuance : on traduit « quand Tu seras dans ton Royaume », mais ça peut être aussi « vers ton Royaume », « souviens-Toi de moi au moment même où Tu vas T’élancer de cette terre jusqu’au cœur de ton Père. Je suis tout près, prends-moi ». C’est comme ça que saint Jean Chrysostome a compris les choses en expliquant que le Christ avait voulu, au moment même où Il mourait, que le seul accompagnateur de sa montée auprès du Père pour la Résurrection, soit un bandit, un brigand. Inutile d’en chercher un à côté de nous, nous sommes aussi tous ce brigand-là. La seule chose qu’on peut demander à Dieu, c’est : « Fais-moi monter avec Toi, prends-moi par la main, tout en sachant que je suis un brigand. Même si tu as été si gentil avec le brigand qui a demandé de pouvoir T’accompagner, c’est aussi cette grâce-là que Tu nous feras ». On peut espérer que nos évêques nous raconteront ça avec tous les mots et tout le génie théologique qui les caractérisent.