NE RÊVONS PAS : DIEU EST RÉEL
Mt 14, 22-33
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation – année A (mercredi 5 avril 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, il peut vous paraître peut-être un peu curieux que l’on choisisse pour cette conclusion du Carême comme temps de pénitence, cette histoire un peu étrange et provocante, d’une tempête apaisée qui met en jeu d’une part le chef des apôtres, Pierre, et d’autre part la manière dont Jésus s’adresse à Pierre et veut lui faire découvrir quelque chose.
En fait, cet épisode se situe immédiatement après l’euphorie de la multiplication des pains. C’est extraordinaire : Jésus a entraîné des foules à sa suite et les disciples sont là qui se sentent un peu délégués pour être les chefs, les accompagnateurs de ces foules, même s’ils les ont quittées. Mais dans cette euphorie, se passe une chose étrange : Jésus disparaît. Il leur dit « Continuez le chemin, retraversez le lac sur la barque ». Lui reste solidement sur la terre ferme et envoie ses disciples faire une petite navigation nocturne potentiellement dangereuse sur les bords du lac de Tibériade, connu pour ses coups de vent très soudains et violents. Un grand coup de vent commence à se déchaîner et les apôtres sont seuls. Ils sont là et rament, mais ça n’avance pas. Ils sont aux prises avec cette tempête qui les dépasse complètement, symbole de ce contre quoi on ne peut rien. En même temps, ils sont partis comme s’il n’était pas très important que Jésus soit avec eux. Au fond, ils sont sur une sorte de chemin dans l’euphorie de la multiplication, d’une sorte d’émancipation, ils sont devenus un peu des personnages spirituels qui ont un certain rang, autour du maître qui avait nourri les foules.
Et curieusement, au moment même où la tempête se déchaîne, le Christ réapparaît. Quand je dis « réapparaît », c’est une apparition au sens vulgaire du terme, c’est-à-dire qu’ils n’y croient pas. Que fait là, sur les flots, ce fantôme ? Tout est mélangé dans la foi de ces disciples. Ils sont très fiers d’avoir un tel maître, ils essaient de se débrouiller tout seuls mais ils n’y arrivent pas, et en même temps au moment même où apparaît Celui en qui ils ont mis leur confiance, ils pensent que c’est un fantôme. On a là comme une sorte de crise de la foi des disciples. Ils sont confrontés à la difficulté du monde – c’est la tempête – et face à elle, ils pensent que Celui en qui ils ont cru était une illusion. Ils sont là à la fois avec le souvenir de Jésus qui a multiplié les pains, et plongés à nouveau dans une situation face au monde qui les déborde et les dépasse. La situation des disciples à ce moment-là est pour ainsi dire complètement contradictoire : à la fois ils ont vu des signes de la part de Jésus, et sont confrontés à la réalité terre à terre (eau à eau !) dans laquelle ils sont empêtrés, mais dès qu’ils ont vu Jésus sur les flots de la mer, ils croient que c’est un fantôme. Ils réduisent tout ce qu’ils connaissent et aiment de Jésus à une espèce d’illusion.
Nous sommes là devant quelque chose d’assez étrange. Ce récit est véritablement très provocateur. Ce n’est pas un récit de miracle. A peine Jésus est-Il allé prier seul, et les disciples se retrouvent-ils ensemble en barque, confrontés avec le monde, qu’on dirait qu’ils ne savent plus qui est Jésus. Dans cette espèce de déroute – la confrontation avec le monde –, quand on voit le mal se déchaîner, la mise en échec de ce qui pourrait être signe de la puissance de Dieu, que fait-on ? On admet qu’on croyait en Dieu, qu’on Le suivait, mais c’est un fantôme !
C’est une situation totalement inextricable pour les disciples. La mer est la figure de ce que le monde peut avoir de plus terrible à cette époque. Être dans une barque en pleine nuit, sans le maître, ce n’est pas possible qu’Il soit là. Quand ils Le voient s’avancer, ils n’arrivent pas à croire que Jésus puisse être là pour eux.
C’est là que commence le test : Jésus pressent cette crise de la foi chez les disciples et en particulier chez Pierre à qui Il dit : « Viens, avance-toi vers Moi ». Pierre formule le défi : « Si c’est vraiment Toi, je veux Te rejoindre ». Pour se sortir de là, on reconstruit une sorte de relation avec Jésus : « Il faut que moi aussi je puisse marcher sur la mer. Si la réalité du monde me déçoit tellement, si je suis tellement perdu, pour renouer le contact, il faut que Tu me donnes un signe qui me montre que ça marche comme avant ». Etrange psychologie du péché. Quand on est complètement démuni, on veut un de signe de confirmation qui nous réconforte. Jésus lui dit : « Viens ». Pierre sort de la barque et commence à faire quelques pas sur la mer : puisque le Christ lui dit de venir vers Lui, il va franchir les flots déchaînés, comme si d’une certaine façon il avait retrouvé le contact, sûr de lui. Tout à coup, dans les quelques pas qu’il fait, Pierre se rend compte qu’en réalité par lui-même il ne peut rien. Là aussi, quelle étape décisive dans la reconnaissance du mal et du péché ! Quand je suis confronté au mal, il ne faut pas que je me dise tout de suite que tout va bien aller et que je vais régler le problème. Non, il n’y arrive pas. C’est alors qu’il coule. Être repris par cette mentalité qui accable, qui éprouve, qui fait faire n’importe quoi, finalement on s’y plonge et on y reste.
Etrange situation de l’homme pécheur. Nous savons vaguement que quelqu’un nous accompagne dans nos cheminements spirituels, dans nos recherches de la communion de la foi, de la charité, et en même temps nous avons l’impression que ça ne marche pas, ça n’avance pas, ça coule. Jésus lui tend alors la main. Jésus redevient réel pour lui. Tous les anciens ont été frappés par cette chose extraordinaire : « Tu as tendu à Pierre une main secourable », chante-t-on à plusieurs reprises dans la liturgie. En coulant, il revoit tout à coup la réalité de Celui qu’il tenait pour un fantôme.
D’une certaine façon frères et sœurs, c’est une belle illustration de notre demande de pardon ce soir. Certes, nous sommes comme Pierre, nous sommes montés dans la barque, nous savons qu’elle flotte sur un monde houleux et déconcertant, mais en même temps, il y a ces moments où nous redécouvrons, après avoir un peu douté de la présence de Dieu, que nous sommes saisis, tenus et libérés. C’est un peu une description du pardon de Dieu. Quand nous demandons pardon à Dieu, qu’essayons-nous de faire d’abord ? Dieu sait mieux que nous la façon dont nous sommes pécheurs… Mais à un moment donné, redécouvrir qu’au milieu même de ce monde qui nous perturbe, nous désole ou nous désarme, Celui dont j’avais idée, que je pensais suivre, passait d’un Dieu auquel je rêve au Dieu qui est là.
Frères et sœurs, c’est un peu ça la Semaine sainte. Jésus n’est pas le Dieu dont on rêve, et il serait très mauvais de rêver Jésus avec nos schémas de puissance, de transformation du monde, d’amélioration de la vie des hommes. Dans cette histoire – Pierre qui saute de la barque pour aller au devant de Jésus –, il faut qu’il ait compris que Jésus n’était pas le Sauveur rêvé mais le Sauveur réel. Quand nous demandons pardon à Dieu, que demandons-nous ? Lui demandons-nous d’entretenir nos rêves ? En fait, dans ces moments-là, non seulement nous sommes ramenés à la pauvreté de ce que nous sommes, mais aussi au fait que cette pauvreté vient de ce que nous avons imaginé un Dieu très lointain, qui nous fait rêvé de nous-mêmes et du monde. Mais on oublie que Dieu n’est pas à rêver, Il n’est pas matière de rêve, d’enthousiasme ou de sentiment. Dieu est le réel. Au moment où on se cogne la tête contre la réalité qui semble nous détruire, il y a quelque chose de plus solide et de plus réel encore : Dieu est là !
Il s’appelle « Je suis » : « Je suis présent à toi, pécheur qui ne sais pas me reconnaître, qui est balloté par les flots du monde. Je suis là non pas comme tu Me rêves mais comme "Je suis". C’est la seule chose que Je te demande : ne rêve pas de Moi, mais reconnais que Je suis ».