TROIS JOURS !

Jn 12, 12-19

Vigiles du dimanche des Rameaux – B

(24 mars 1991)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

T

rois jours ! "Au matin du troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit la montagne de Moriah." C'est long, trois jours ! Toute la nuit du jeudi au vendredi, toute la journée du vendredi, toute la nuit du vendredi au samedi, toute la journée du samedi, toute la nuit du samedi au dimanche et encore l'aurore du dimanche, au moment où le soleil se lève. Trois jours et trois nuits ... "Au matin du troi­sième jour, Abraham vit la montagne de Moriah et il laissa l'âne avec les serviteurs et il s'avança, seul, avec son fils Isaac. Et Isaac marchait aux côtés d'Abraham." Ils ont marché toute la journée gravis­sant la montagne Isaac dit à Abraham : "Père, pour­quoi M'as-Tu abandonné ?" Trois jours, Gethsémani, l'agonie, l'arrestation, toute la nuit parmi les gardes chez Caïphe, chez Anne et chez Pilate, puis chez Hé­rode, puis encore chez Pilate. Et puis la croix et Si­mon de Cyrène, les vêtements que l'on vous arrache, une première chute, une deuxième chute, une troi­sième, les sept paroles sur la croix, et puis la nuit du tombeau.

Quel est ce Dieu, ce tortionnaire qui demande aux hommes des choses pareilles ? Quel est ce Dieu qui a demandé à Abraham de lui offrir son fils, son unique. Oh oui, bien sûr, Dieu savait qu'au dernier moment Il se rattraperait. Il savait qu'Il arrêterait le bras d'Abraham. Il savait qu'Isaac ne mourrait pas. Mais cela, Abraham n'en savait rien et pendant trois jours, en montant à la montagne de Moriah, Abraham pensait qu'il restait quelques heures encore pour vivre avec Isaac. "Abraham ! Abraham !" Me voici !" Alors Dieu a voulu seulement éprouver la foi d'Abraham. Il a voulu voir jusqu'où pouvait aller la torture d'un cœur de père, voir si Abraham succomberait à la révolte, à la tentation ou s'il irait jusqu'à l'horreur, jusqu'au fond de l'horreur. Quel Dieu étrange !

Dire que le sacrifice d'Isaac par Abraham est une image, une figuration du sacrifice du Christ sur la croix, sur le Golgotha, c'est encore trop peu dire. Dieu a voulu révéler à Abraham le mystère de son cœur de père. Un événement préfiguratif n'est pas simplement un jeu de symboles, un renvoi d'image à image, une manière de penser ou de lire les évènements avec, en filigrane, d'autres évènements. Ce qu'on appelle pom­peusement la typologie ce n'est pas simplement une manière de lire l'Ecriture qui nous permet d'orchestrer les deux testaments, c'est réellement la préparation, le creusement progressif du mystère dans le cœur des hommes. Il faut que nous entrions dans le mystère de Dieu comme Dieu entre dans notre propre mystère. "Père ! pourquoi m'as-Tu abandonné ?" Sur la croix, Jésus a découvert jusqu'au plus profond cette horreur d'être abandonné, pas seulement des apôtres, non pas seulement des disciples, non pas seulement des hom­mes, mais d'être abandonné de Dieu, de son Père. Mystère insondable. Jésus, Dieu le Fils, a voulu connaître cet effet du péché, d'être abandonné de Dieu. Nous pouvons à peine prononcer des paroles semblables, nous pouvons à peine balbutier quelque chose de ce mystère : Dieu qui vit l'abandon de Dieu pour endosser jusqu'au bout l'horreur de notre péché et porter son amour jusqu'au plus profond de cette horreur. C'est cela l'enfer, c'est cela la descente aux enfers de Jésus.

A ce moment-là, le Père aussi a vécu cette souffrance de perdre son Fils comme Il avait perdu tous ses fils adoptifs qui, par le péché, se sont éloi­gnés de Lui, se sont séparés de Lui. Ce que Jésus connaît sur la croix, c'est le péché vu du point de vue de l'homme, c'est-à-dire la dessiccation complète du cœur, la perte de l'amour. Il entrevoit ce qu'est cette horreur de ne plus pouvoir aimer. Et au même mo­ment, le Père connaît le péché vu du côté de Dieu, Dieu que ses enfants ne veulent plus aimer, l'horreur du refus de l'amour qui en fait des êtres perdus, des êtres maudits parce que voués au malheur, se maudis­sant eux-mêmes. Expérience du cœur de Dieu, expé­rience du cœur de l'homme dans cette rupture du pé­ché si mystérieuse, que nous comprenons si superfi­ciellement, mais que le Père et Jésus ont vécue jus­qu'au plus profond, jusqu'au bout. Et Dieu a voulu qu'Abraham et Isaac en perçoivent quelque chose dans ce mystère du mont Moriah. Cette souffrance d'Abraham, intolérable, inadmissible, Dieu ne la lui inflige pas pour le torturer mais pour l'inviter à entrer dans le mystère de son cœur de Dieu. Abraham a eu le privilège de pénétrer dans le mystère de la souffrance de Dieu et Isaac le privilège d'entrer dans le mystère de l'innocence écrasée, le mystère de Jésus crucifié, Ils y sont entrés oh de façon bien obscure, bien loin­taine, d'une façon qu'ils ne pouvaient ni lire ni déchif­frer mais Abraham savait que "Dieu pourvoirait". Cette réponse d'Abraham à Isaac n'est pas une ma­nière de s'en sortir élégamment. Abraham savait que Dieu pourvoirait. Il savait par expérience que l'amour de Dieu, l'amour de Dieu pour Isaac qui avait fait germer le sein stérile de Sara, cet amour qui avait émerveillé les yeux d'Abraham usé par la vieillesse, cet amour qui l'avait fait rire car Isaac était "le sourire de Dieu", Abraham savait que dans le mystère de son amour, Dieu allait plus loin que les apparences, plus loin que la signification immédiate des gestes, des paroles de ces trois jours. Abraham était assez saint, assez croyant, assez "ami de Dieu" pour avoir le pri­vilège d'entrer ainsi dans le mystère du cœur de Dieu avec son fils Isaac.

Au seuil de cette Semaine Sainte, nous som­mes invités, nous aussi, à entrer petitement, à entrou­vrir la porte du mystère de cœur de Dieu, à percevoir quelque chose, quelques bribes de ce mystère.

 

AMEN