LE MONT MORIAH
Gn 22, 1-19 ; Jn 12, 12-19
Vigiles des Rameaux – A
(12 avril 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Vers l'esplanade du Temple
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I |
l y a un texte peu connu du Livre des Chroniques, dans lequel il nous est raconté que le Roi David, après avoir rassemblé autour de lui dans l'unanimité les douze tribus, après avoir fait de Jérusalem sa capitale, sentit, en quelque sorte, la gloire lui monter à la tête et voulut recenser le peuple, pour savoir quelles étaient les multitudes sur lesquelles il avait autorité. Dieu lui envoya son prophète pour lui dévoiler son péché, ce péché d'orgueil. Et Dieu donna à David le choix entre la guerre la famine ou la peste. David choisit la peste et il sortit de sa ville de Jérusalem pour se rendre compte des ravages que la peste faisait dans le peuple à cause de son péché. Le Livre des Chroniques nous dit que David vit alors, l'ange de Dieu une épée à la main qui menaçait Jérusalem et qui se tenait dans le champ du paysan Ornan. Ce champ qui dominait la ville de Jérusalem se trouvait exactement à l'endroit de la montagne de Moriah, celle où Abraham était venu pour immoler Isaac. Devant la prière de David, Dieu écarta l'épée de l'ange exterminateur et c'est pourquoi David acheta le champ du paysan Ornan pour y construire le Temple qu'il ne construisit pas d'ailleurs lui-même mais que son fils Salomon construirait ensuite.
Il se trouve donc, d'après la tradition de ce vieux texte des Chroniques, que le Temple de Jérusalem se trouve exactement à l'endroit où Abraham était venu sur ce mont de Moriah avec Isaac pour l'immoler, pour offrir ce sacrifice le plus inouï, le plus invraisemblable, le plus absurde, pour offrir en sacrifice l'enfant de la promesse, celui sur qui Dieu faisait reposer tout l'avenir qu'Il avait promis, tout ce à quoi Il s'était engagé vis à-vis d'Abraham. Ce qui fait que, lorsque Jésus, monté sur un ânon, le jour des rameaux, s'avance vers Jérusalem, vers le Temple de Jérusalem et monte sur la montagne de Jérusalem pour entrer par les portes de la ville, il refait le même chemin qu'Abraham avec Isaac, lui aussi monté sur un âne qu'il avait laissé d'ailleurs au bas de la colline pour achever seul avec Isaac de gravir la montagne.
Et même si Jésus n'a pas été crucifié au milieu du Temple, mais en dehors de la ville, cette démarche du Christ le jour des rameaux, renouvelant ainsi la démarche d'Abraham est pleine de sens. Elle nous introduit au double mystère de cette fête, triomphe du Christ et en même temps sacrifice du Christ. Et non pas triomphe d'abord et sacrifice ensuite, comme si c'était simplement l'affaire de la versatilité de la foule qui l'acclame aujourd'hui et qui demain, le livrera pour être crucifié. Mais triomphe qui n'est pas différent du sacrifice, car Jésus sait bien, en entrant à Jérusalem, cette ville sur laquelle Il vient de pleurer parce qu'elle n'a pas su reconnaître le temps où elle a été visitée, Jésus sait bien en entrant à Jérusalem qu'Il n'y vient pas pour être acclamé par la foule, mais pour y être crucifié. Et Jésus sait bien que cette crucifixion, ce sacrifice qu'Il va offrir volontairement, auquel Il ne sera pas contraint, qui ne sera pas le fruit de la volonté perverse des hommes, ce sacrifice qu'Il a choisi par amour pour nous, par obéissance à la volonté d'amour du Père qui ne fait qu'un avec son propre amour, Jésus sait bien que ce sacrifice vers lequel Il s'avance, est le véritable triomphe, la véritable victoire. Il sait bien que c'est uniquement de cette manière-là qu'Il peut écraser toutes les puissances du mal qui sont tapies dans l'ombre.
Au moment même où la foule agite les palmes et étend ses manteaux sous ses pas, Il sait bien que Satan travaille dans le cœur de Judas, que les grands-prêtres complotent et que, de toute façon, la haine, le mensonge, la jalousie, le désir de l'argent, toutes ces passions grouillantes au cœur des hommes, sont à l'œuvre, et que ce n'est pas en entrant triomphalement à Jérusalem sur un ânon ou même sur une monture plus noble, qu'Il pourrait vaincre cette puissance du mal, le prince de ce monde. Jésus sait qu'il n'y a qu'une seule victoire sur le mal, c'est de porter l'amour au cœur du mal, de subir, jusqu'à la dernière limite, cette violence du mal, non pas par complicité, non pas par pessimisme, mais en y mettant toute la force, toute l'intensité d'un don d'amour. Accepter d'être écrasé, accepter d'être persécuté, piétiné, lacéré, anéanti. Et l'accepter par amour pour ceux-là même qui sont les instruments de cet anéantissement. Vaincre leur haine par un amour plus grand qui augmente, à la mesure même de cette haine. Que le péché qui ne cesse de croître, d'abonder et de surabonder soit vaincu par une grâce, c'est-à-dire par une gratuité d'amour plus grande encore, plus surabondante encore. Il n'y a pas d'autre mystère, il n'y a pas d'autre solution parce que cela seul est la force de Dieu.
Et cette force-là, aucune puissance de l'enfer, aucune puissance du mal ne pourra ne pourra prévaloir contre elle. Quoi que nous fassions, l'amour de Dieu sera plus fort ! Et cet amour acceptera cet anéantissement, pour, du fond de l'abîme, ressurgir vainqueur de tous les déchaînements de nos haines. Voilà comment Jésus, s'avançant le jour des rameaux, reprend le chemin d'Abraham, chemin d'Isaac, chemin du sacrifice, chemin de l'immolation, chemin aussi de la Résurrection, puisque Isaac a été rendu vivant à son père Abraham, comme Jésus sera rendu vivant à l'univers par son Père, Dieu qui le ressuscitera.
AMEN