LE PEUPLE SACERDOTAL ET CONSACRÉ

1 P 2, 2-10 ; Mc 5, 21-43

(18 mai 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Peuple en marche

L

e texte de la première épître de Pierre que nous venons d'entendre est sans doute le texte qui a complètement bouleversé la conception de l'Église chez les catholiques depuis à peu près soixante ans. On ne s'en rend pas vraiment compte, parce qu'on écoute cela distraitement, comme une sorte de petite formule magique, mais en réalité ce texte veut dire essentiellement ceci : ce qui vous constitue comme chrétiens, c'est le fait de vous être approchés du Christ, pierre angulaire, et dans le mouvement même de cette proximité, d'avoir été consacrés.

En fait, l'existence chrétienne, l'existence baptismale, l'existence dans l'Église, c'est tout un, ce n'est qu'une seule chose, c'est d'être consacrés à Dieu par cette proximité, cet enracinement, cette fondation architecturale sur la pierre d'angle qui est le Christ. Tout le reste après, ce sont des détails, détails certes importants, mais ce sont des détails. C'est pour cette raison que ce qui constitue l'essentiel d'un chrétien, qu'il soit "laïc" comme on dit, pape, évêque, religieux, religieuses, tout ce que vous voudrez, cela n'a aucune importance du point de vue de la distinction par rapport à cette réalité fondamentale, d'être consacré au Christ par le baptême et la vie filiale. C'est hélas, pour des rationalisations ou des systématisations tardives, que l'on a commencé à faire des catégories, les prêtres, les clercs, les religieux, les religieuses, les laïcs. N'importe qui, quand il y a une assemblée, dit : les prêtres, les religieux, les laïcs. En réalité, tout ça ne tient pas debout. Du point de vue de la pensée et de l'Église ça ne tient pas debout, car ce qui est vrai, c'est qu'il n'y a que des baptisés. Après, au service de ces baptisés, vivant chacun des modalités différentes cette grâce du baptême, il y a des prêtres, des religieux, des laïcs. Mais la base, c'est cela. C'est l'intuition fondamentale non seulement du christianisme, parce qu'on pourrait croire que c'est uniquement le christianisme qui a pensé cela, mais le texte de Pierre cite explicitement un passage de l'Exode : "Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis pour proclamer les louanges de celui qui vous a appelés des ténèbres à la lumière". C'est la définition de l'Église. Or, cette définition-là, c'était la définition d'Israël, et c'était les mêmes circonstances. Quand Israël arrive au désert et que Dieu va donner la Loi, la Parole sur le mont Sinaï, comme le Christ est la pierre angulaire autrefois le rocher du Sinaï sur lequel le peuple allait fonder son existence, il dit la même chose.

Autrement dit, que ce soit dans le mystère d'Israël, que ce soit dans le mystère de l'Église, la seule chose qui constitue juifs comme juifs, chrétiens comme chrétiens, c'est la consécration à la pierre angulaire. Alors, évidemment, ce qui fait la différence entre les deux, c'est que les juifs ne reconnaissent pas le Christ comme pierre angulaire, mais pour un juif, être juif, c'est d'abord être consacré au culte et à l'accueil de la Parole de Dieu donnée au peuple par Dieu par l'intermédiaire de Moïse au Sinaï. Là-dessus, il n'y a pas de variante, dans toute la Bible, dans toute l'histoire du Salut, depuis la Loi de Moïse jusqu'à la fin des temps, ce qui caractérise l'identité du peuple de Dieu, juif pour les juifs, chrétien pour les chrétiens, c'est le fait d'être consacrés, d'être tenus par Dieu comme un sacerdoce royal.

Evidemment, il y a des nuances dans chacune des deux appartenances, mais l'idée est la même. Chez les juifs, lorsque Dieu dit à Moïse : "je vous tiens pour un peuple sacerdotal", que veut-il dire ? Les juifs comme peuple, pas seulement les lévites et les descendants d'Aaron et ceux qui font la sacristie au Temple, mais les juifs comme tels sont le peuple sacerdotal, c'est-à-dire qu'Israël vit comme le peuple qui offre à Dieu le monde, la création, et l'humanité tout entière. Et d'une certaine manière, les chrétiens font la même chose. Quand les chrétiens sont rassemblés comme nous aujourd'hui pour l'eucharistie, nous sommes rassemblés autour du Christ pierre angulaire, et par notre consécration, nous offrons comme peuple royal et sacerdotal, nous offrons à Dieu le monde dont nous faisons partie. Simplement, dans un cas, avec les juifs, ils l'offrent parce qu'ils ont reçu la Loi de Moïse avec l'injonction de faire cela. Pour nous, nous l'offrons parce que nous faisons partie du corps ou de la pierre qui est le Christ unique grand-prêtre.

Nous sommes peut-être prêtres différemment les uns et les autres, mais les juifs considèrent que leur existence est un sacerdoce, et ils ont raison, c'est le sacerdoce de la Loi. On peut en penser ce qu'on veut, le problème n'est pas là, mais pour eux, c'est cela, et nous, nous sommes le sacerdoce du Christ, c'est-à-dire que nous sommes par grâce, incorporés à l'humanité, à la personne de Jésus pour nous offrir nous-mêmes, et offrir le monde entier à Dieu. Ce que je trouve assez important, c'est la cohérence entre les deux Alliances. Il n'y a pas d'une part une certaine possession du sacerdoce chez les anciens, les juifs, et nous qui en aurions une nouvelle. En réalité, les deux, à cause du fait même que dans le don de la Loi de Moïse c'est la même figure, le même schéma que ce que Pierre dit à ces chrétiens, ces païens de Rome, il leur dit exactement la même chose : Dieu parce que vous êtes rendus proches de Lui, pour les juifs par la Loi, pour les chrétiens par le Christ, vous tient pour un peuple sacerdotal, royal et consacré. C'est cela qui vous fait peuple sacerdotal. On traduit "peuple de prêtres" parce qu'il y a des ambiguïtés au niveau du vocabulaire, mais cela veut dire : peuple de consacrés au service cultuel, qui ne veut pas dire simplement "aller à la messe", mais le service cultuel de Dieu, c'est de faire que toute notre existence soit une louange, une offrande et un don de soi à Dieu.

Je crois que cela peut nous aider quand même ce que nous faisons dans chaque eucharistie. Quand on célèbre l'eucharistie, petit détail mais il faut quand même le dire, ce ne sont pas les prêtres qui "disent" la messe et les fidèles qui assistent, mais c'est l'Église qui célèbre l'eucharistie, les prêtres selon le mode qui leur est demandé, et les fidèles selon le mode qui leur est demandé. Le mode fondamental c'est l'assemblée célébrante. C'est plus important de participer à la messe comme baptisé que d'y participer comme prêtre. La preuve, c'est qu'un prêtre est tenu à aller à la messe le dimanche, mais il n'est pas absolument tenu à célébrer la messe le dimanche. Cela peut paraître choquant, mais c'est la vérité. Ce qui constitue notre participation au sacrifice du Christ, c'est comme baptisés d'abord. Le fait que nous soyons prêtres, c'est-à-dire présidant l'assemblée, c'est autre chose, c'est une modalité particulière, essentielle, indispensable, c'est comme cela que ça a été voulu, mais c'est second. Personnellement, c'est là que je trouve que la plupart du temps nous avons des schémas tout à fait faux, nous pensons qu'il y a les prêtres qui disent la messe, c'est l'avant-scène, l'autel où l'on fait une série de gestes, les gens assistent, écoutent, regardent, et c'est tout. C'est ce qui a tué la liturgie et la vie de l'Église très largement. Il n'y qu'une seule réalité célébrante, c'est l'assemblée chrétienne.

Que cela nous aide un tout petit peu à réaliser que ce que nous vivons et célébrons dans chaque eucharistie c'est ce qu'on appelle précisément le sacerdoce royal des baptisés, c'est-à-dire le sacerdoce aussi bien le vôtre que le mien.

 

AMEN