MISÉRICORDE OU JUGEMENT
Jc 2, 5-9+12-13 ; Mc 10, 17-22
(14 juin 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

Le pardon à la femme adultère
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our saint Jacques "la miséricorde se rit (se moque) du jugement !" Cette affirmation est curieuse pour nous quand on sait toute la part importante du jugement soit dans l'Ancien Testament, soit dans le Nouveau Testament, ou encore dans la tradition de l'Église. Notre foi chrétienne est souvent tourmentée par ce qui va nous arriver ce fameux jour du jugement. Pour comprendre cette sorte de désinvolture par rapport au jugement, il nous faut mieux saisir le sens, la portée de la phrase qui précède. "Parlez, parlez et agissez" c'est-à-dire faites les deux, "comme des gens qui doivent être jugés par une loi de liberté."
Il y a une équivoque profonde, tenace, grave, que nous aimons d'ailleurs cultiver parce qu'elle nous arrange, entre le jugement que nous aurons un jour et la loi. Et ce problème qui s'est noué en nous nous empêche justement de connaître et d'estimer la véritable liberté. La plupart des chrétiens pensent qu'il faut accomplir la loi de l'Église, la loi de l'évangile et les lois qui sont, de temps en temps, rappelées de façon forte et impérieuse. Et beaucoup d'entre nous, nous circulons dans la vie évangélique, dans la vie humaine, un peu comme un automobiliste dans une campagne en obéissant au code de la route, aux panneaux indicateurs. Nous vivons dans l'évangile avec une espèce de peur de l'accident ou plus exactement du gendarme et nous conduisons notre vie de façon purement intérieure en espérant, qu'au fond, puisque nous n'aurons eu rien de grave, au bout du compte, Dieu nous donnera un certificat de bonne conduite. Cela n'a rien à voir ni avec l'Église, ni avec la loi de l'Église, ni avec tout autre chose de la foi.
Il s'agit d'une loi de liberté. C'est le contraire d'une loi de contrainte. C'est le contraire de l'obligation, c'est le contraire de la règle. "Mon Père je viens me confesser pour être en règle !" Quelle hérésie ! Quelle incompréhension de l'évangile et de cette loi de liberté qui n'est autre que le Christ. La vérité vous rendra libres. Voilà, pour l'évangile, quelle est la source, le chemin et la fin de notre parole et de notre action. "Parlez et agissez comme des gens qui doivent être juges par une loi de liberté" c'est-à-dire qui doivent être jugés par une personne ou plus exactement qui recevront leur jugement dans l'amour d'une personne.
C'est pourquoi saint Jean de la Croix pouvait dire : "Le juste se moque complètement de la loi ! le juste n'a pas besoin de loi !" Écho de saint Jacques : "La miséricorde se rit du jugement !" Et saint Jean de la Croix disait aussi : "Au dernier jour, nous serons juges sur l'amour !" Non pas sur l'obéissance que nous devons à des lois, non pas sur l'application aussi parfaite et perfectionniste soit-elle d'un règlement ou d'une obligation, mais sur une capacité de recevoir une personne qui est le Christ, qui, par sa présence et son salut, nous rend libres, nous rend libres de toute obligation, nous rend libres de toute loi contraignante, nous rend libres de tout règlement, nous rend libres de toute contrainte. L'évangile c'est le contraire de tout cela. Tant et si bien que si nous ne vivons pas dans cette relation d'amour personnel, dans la liberté du Christ, nous vivons dans ce que saint Jean appelle "le mensonge" c'est-à-dire les ténèbres, ce qui est contraire et c'est cela d'ailleurs qui est contraignant.
Alors, cette loi de liberté, elle doit nous permettre non seulement de vivre dans l'amour de Dieu mais de vivre dans l'amour les uns des autres. Or auparavant saint Jacques dit : "Vous considérez les personnes, alors vous commettez un péché." Considérer les personnes, c'est les juger à partir d'une certaine vision qui est la mienne, à partir d'un certain nombre de règles que je me suis données et que je voudrais imposer aux autres pour qu'ils correspondent à ce que je suis, ce qui est d'abord très sécurisant et ensuite permet de dominer les autres. De tout cela nous ne sommes jamais tout à fait indemnes. Vous considérez les personnes et en jugeant les personnes vous commettez un péché. Pourquoi ? Parce que le jugement que vous portez est purement extérieur. Or la différence fondamentale entre le jugement et la miséricorde c'est que le jugement est extérieur et la miséricorde est intérieure. Et la miséricorde est intérieure parce que c'est la présence du Christ en nous. Et souvent nos relations ne sont faites que de jugement réciproque, d'exclusion réciproque, d'inimitié réciproque, d'incompréhension réciproque. Ce que saint Jacques nous demande c'est que nos relations soient faites de miséricorde, c'est-à-dire de la liberté d'aimer l'autre non pas pour ce qu'il paraît ou pour ce que je voudrais qu'il soit mais pour ce qu'il est dans le cœur de Dieu, comme ces pauvres qui en sont l'exemple. Vous jugez les pauvres ou vous les expédiez parce qu'ils ne vous intéressent pas mais vous ne comprenez pas que dans leur cœur repose le mystère du Royaume de Dieu. Toute personne est pauvre par rapport à nous car toute personne vit dans son cœur le mystère d'un Dieu qui l'aime et qui est mort pour elle. Et c'est à partir de cela qu'il faut établir non seulement une parole mais des actes dans cette miséricorde-là.
A ce moment-là, tout ce qui est jugement, tout ce qui est obligation, tout ce qui est règle, tout ce qui est contrainte, vous est complètement égal, parce que c'est devenu inutile, c'est devenu périphérique, c'est devenu provisoire. Et vous n'êtes, à ce moment-là que dans le cœur même de votre propre liberté.
Alors demandons en cette eucharistie que, dans la juste intelligence de ces mots de loi, de jugement, de miséricorde, nous puissions retrouver le centre même, le cœur même de notre liberté qui est le Christ qui, Lui seul, peut nous délier de toute contrainte, de toute obligation et de toute loi étrangère à l'évangile, pour nous permettre d'établir avec Lui et avec les autres la seule relation évangélique qui nous sauve, celle de cet amour que nous recevons de Lui et que nous devons vivre avec les autres, pas avec le visage des autres, pas avec l'intelligence des autres pas avec les qualités ou les défauts des autres, mais avec leur cœur c'est-à-dire avec ce centre d'eux-mêmes qui palpite continuellement, le cœur de Dieu. Puis nous devons, nous aussi, l'entendre cette palpitation intime du cœur de Dieu chez les autres pour que se tisse, pour que grandisse dans le cœur et le corps de l'Église cette présence de l'amour de Dieu qui n'est pas venu pour juger ni condamner mais pour sauver.
AMEN