DEUX REGARDS

Jc 2, 1-9 ; Mc 6, 14-29

(22 mai 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

Regarder différemment

I

l y a dans ce passage de l'épître de saint Jacques un enseignement fort précieux. L'apôtre écrit : "Frères, ne mêlez pas à des considérations de personnes la foi en Notre Seigneur Jésus-Christ." Puis selon sa méthode des parallèles, il prend l'exemple de l'entrée d'un pauvre ou d'un riche dans l'assemblée des chrétiens. Ce n'est pas sur cet exemple que je voudrais m'attarder mais sur l'enseignement qui en découle pour chacun d'entre nous.

Il y a dans notre vie deux regards que nous pouvons poser. Il y a d'abord le regard naturel que nous posons sur les autres. C'est-à-dire dès que nous apercevons, dès que nous rencontrons ou lorsque nous connaissons même assez bien une personne, nous posons sur elle un regard naturel, qui vient de notre nature, qui vient de notre façon de la rencontrer, de la connaître, de l'estimer, parfois de la jauger, voire de la juger. C'est ce regard, psychologique disons, qui est celui habituel qui est le nôtre. N'est-ce pas vrai que, lorsque nous voyons quelqu'un, nous disons : il est ceci, il est cela, il me plaît, il ne me plaît pas, etc … et nous passons souvent la plupart de notre vie de relations avec les autres à ce niveau naturel, souvent superficiel, d'appréhension des uns et des autres. C'est cela que l'apôtre Jacques veut montrer et c'est surtout cela, dit-il, qu'il ne faut pas faire.

Jacques nous invite à ne pas faire acception des personnes, c'est-à-dire à ne pas tenir compte du regard naturel, de l'impression que les personnes, quelle qu'elles soient, font sur nous-mêmes Pourquoi ? Parce qu'il faut que nous apprenions à regarder les autres, non pas avec un regard naturel, même s'il est très bon et très bienveillant, mais avec un regard théologal, c'est-à-dire comme Dieu les voit, comme Dieu les aime et comme Dieu veut qu'ils deviennent. C'est pour cela que Saint Jacques se permet de dire : "Ne blasphémez pas le beau Nom qu'on a invoqué sur vous !" Cela évidemment vaut pour les chrétiens, puisque ce beau nom est celui du Christ Jésus qui a été invoqué dans la grâce du baptême. Il faut donc que nous apprenions à nous regarder les uns les autres, à nous comprendre les uns les autres, à nous aimer les uns les autres, non pas uniquement avec nos capacités naturelles même quand elles sont très bonnes, mais avec une capacité théologale, c'est-à-dire en en prenant la source toujours dans le cœur de Dieu. Autrement Jésus pourrait nous dire : "les païens en font autant !" c'est-à-dire ils vivent les uns avec les autres, comme avec vous d'ailleurs, à partir de ce qu'ils pensent immédiatement, de l'impression que vous faites sur eux ou qu'ils font sur vous.

Ceci est une façon de vivre la charité. La charité n'est pas une question de sentiments que nous avons les uns pour les autres, mais c'est d'abord la volonté de se mettre dans un courant de regard d'amour, de relation les uns avec les autres, dont nous ne sommes ni la source, ni la mesure, ni la fin. Mais dont la source, la mesure et la fin ne sont autres que la Charité qui est une vertu théologale, c'est-à-dire qui vient du cœur de Dieu et qui doit nous ramener vers le cœur de Dieu, c'est-à-dire qui doit faire qu'en toute circonstance, en toute relation, nous devons vivre, nous devons regarder les autres comme Dieu les regarde, comme Dieu les aime, sans faire acception de ce qu'ils sont apparemment, en tant qu'être humain, en tant qu'élément de la nature humaine.

Si nous ne faisons pas cela, saint Jacques nous le dit, "si vous considérez les personnes, vous commettez un péché, et la Loi vous condamne comme transgresseur de la charité de Dieu " de la grâce de Dieu dans laquelle tous nous avons été inscrits dans laquelle tous nous vivons et qui est cette grâce de devenir fils de Dieu par le baptême. Alors je vous invite à toujours vivre, approcher les autres, les écouter, parler d'eux, surtout lorsqu'ils ne sont pas là, non pas avec vos impressions naturelles, vos appréciations de caractère, et ainsi de suite, mais parce qu'ils sont fils de Dieu, parce qu'ils sont aimés de Dieu, et que Dieu les aime et veut vivre avec eux, avec le meilleur de ce qu'ils sont. Et le meilleur de ce qu'ils sont, c'est justement sa présence en eux et sa présence en chacun d'entre nous.

 

AMEN