TRAVAILLEZ A VOTRE SALUT
Ph 2, 12-16 a; Mt 12, 22-32
(5 juillet 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Dans l'attente du Royaume
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e voudrais attirer votre attention sur un aspect du texte de l'épître aux Philippiens qui nous a été donné. En effet, saint Paul, et ceci est tout à fait nouveau dans la mentalité antique, saint Paul insiste beaucoup auprès de ces chrétiens de la nouvelle communauté de Philippes pour qu'ils travaillent à leur salut. Saint Paul souligne cet aspect laborieux, besogneux de la vie du chrétien. Ceci peut nous paraître normal car la plupart du temps nous vivons notre foi chrétienne avec une sorte de souci, d'inquiétude, de préoccupation qui sont parfois un peu pesants.
Ce qu'il faut comprendre c'est que dans le contexte où écrit saint Paul ceci n'était pas du tout évident. D'abord chez les païens, la religion et les actes de la vie religieuse n'ont jamais vraiment été considérés comme du travail. En fait, dans l'antiquité, le travail faisait horreur, c'était l'occupation des esclaves, et pour les hommes libres l'idéal était de ne rien faire. C'est pour cela d'ailleurs que notre mot d'école signifie loisir, cela a beaucoup changé, peut-être pas tant que cela finalement. Mais cela signifie, en tout cas, que pour l'homme libre, tant au plan intellectuel que surtout au plan religieux l'expression même des actes religieux est une sorte de loisir de bons moments passés à l'occasion d'un sacrifice, ou quelques instants de dévotion ou de prière qui sont d'une très grande décontraction. Pour le païen, on ne peut pas dire, à proprement parler, qu'il y ait une inquiétude religieuse au sens où l'homme lui-même aurait à être préoccupé de son salut. Plus exactement, les dieux ayant pratiquement tout décidé, il suffit d'essayer de se conformer à une attitude religieuse assez conventionnelle.
Par conséquent, lorsque saint Paul dit à ses Philippiens qu'il faut travailler pour le salut, il leur indique là quelque chose de tout à fait nouveau. C'est même nouveau par rapport à la sensibilité juive, pharisienne surtout, pour laquelle la vie religieuse est bien sujet de préoccupation, mais lorsqu'on a accompli les préceptes de la Loi, on est tranquille. Or précisément, c'est ce que saint Paul récuse. Il ne veut pas que ses Philippiens se laissent aller à un certain nombre de pratiques ou de convoitises qui leur donnent une sorte de satisfaction et de bonne conscience religieuse. Alors pourquoi cette tonalité nouvelle ?
Il me semble que saint Paul, qui est à ce moment-là le vieux Paul, celui qui connaît déjà l'épreuve de la captivité, connaît dans sa propre chair, et c'est ce qu'il a expliqué au début de l'épître, toutes les épreuves de la foi. Et il s'aperçoit à ce moment-là que croire cela signifie aussi durer. Durer dans la fidélité à durer dans la constance, durer dans la patience. A plusieurs reprises, tout au cours de cette épître, Paul raconte les tribulations de son ministère. Même si à certains moments les choses réussissent en attendant il est prisonnier, il est dans les chaînes. Et il voit aussi qu'en plusieurs endroits, dans les communautés où il a implanté l'évangile, il y a des difficultés et ces jeunes communautés chrétiennes sont en proie à diverses tentations qui les menacent de perdre la véritable foi que Paul leur a enseignée.
Alors Paul déploie le sens de notre véritable religieuse, le sens de notre foi, de notre existence de croyant dans ce monde où nous attendons le Christ. Et au fond si notre vie doit être ainsi laborieuse, c'est parce qu'elle est marquée par une absence et par un grand désir. L'absence c'est le fait que nous sentions que le retour du Christ est le cœur même de notre vie. Et cela sûrement Paul devait le sentir avec une force toute spéciale et voulait encore le faire partager à ses communautés. Cette absence c'est le fait que, même si Dieu œuvre au milieu de nous, au cœur de notre cœur, nous vivons dans cette préoccupation et dans ce souci du retour du Seigneur. Et en même temps c'est un grand désir, car le fait que le Seigneur ne soit pas encore revenu pour nous prendre avec Lui ne peut qu'attiser, déployer en nous la force de ce désir que nous avons de le rencontrer.
Ainsi l'existence religieuse du chrétien au milieu de ce monde, loin d'être une sorte de sinécure dans laquelle on prend du bon temps, comme si le monde était un bien bel endroit pour attendre la fin du monde, le chrétien vit dans cette préoccupation et cette tension qui n'a rien d'une névrose, qui n'a rien d'une inquiétude purement psychologique, mais qui est vraiment, qui devrait être le cœur même de notre foi. Si notre foi, si notre vie ont quelque chose de laborieux, c'est précisément parce que nous vivons dans cette attente intense de la venue du Seigneur, et que nous sentons que le Royaume n'est pas encore totalement advenu, ni dans notre cœur ni dans la vie du monde.
Alors demandons par cette eucharistie où chaque jour nous proclamons la mort et la résurrection du Seigneur "jusqu'
à ce qu'Il vienne", demandons de réveiller en nous ce côté laborieux de notre foi, ce côté de constance et de patience. Non pas pour le déployer en nous dans une inquiétude maladive, ce qui serait mauvais, mais véritablement dans la joie de pouvoir travailler à cet avènement du Royaume, et même si cela nous met en butte à de grandes difficultés, à de grandes tentations, que nous sachions que Dieu est là avec nous, au cœur de notre vie, et que c'est le Seigneur qui viendra et qui, à ce moment-là, satisfera notre peine et nous donnera la consolation immense de contempler son visage.
AMEN