AYEZ LES MÊMES SENTIMENTS 

Ph 2, 1-5 ; Mt 12, 9-21

(4 juillet 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

Diversité et unité

D

 

ans les paragraphes de l'épître aux Philippiens que nous avons déjà lu, Paul exprimait la forme, le contenu, la structure de la prière chrétienne qui est d'abord action de grâces pour la présence féconde de la Parole de Dieu, prière de louange, prière d'espérance plus que de demande. Puis l'apôtre Paul a donné la perspective de sa pensée : c'est le jour du Seigneur qui viendra. C'est en fonction de ce jour que nous attendons, que nous espérons, que nous désirons, que nous avons à vivre aujourd'hui dans un monde qui s'installe. Mais nous-mêmes, comme des voyageurs, dans un monde qui n'est pas mauvais, à négliger ou à repousser, mais provisoire et à utiliser comme tel. Puis Paul a parlé de cette nécessaire unité dans la foi contre tous les adversaires qui viennent de l'extérieur, les faux docteurs qui ne tarderont pas et qui déjà à l'époque de Paul mettaient la zizanie dans les communautés à partir d'interprétations fausses, erronées du message du Christ.

Dans le passage d'aujourd'hui, il est encore question de l'unité, mais non pas tellement pour la mise en garde contre les adversaires que pour révéler quelle est la source de cette unité, la source unique, la source que nous devons rechercher. Puis c'est ce fameux hymne christologique au Seigneur de la gloire qui, par obéissance, s'est fait pauvre, a été humilié, est descendu jusqu'aux enfers, et devant lequel tout genou doit fléchir. Les versets d'aujourd'hui servent à la fois de conclusion à ce qui précède et de prologue à cet hymne christologique.

La pensée essentielle est celle-ci : "Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus", pas simplement les sentiments du Christ par rapport à vous mais les sentiments qui habitent dans le Christ Jésus. Et ce sentiment, il est unique, c'est celui de l'humilité. Le Christ a quitté la gloire du Père, Il a revêtu notre chair de péché, Il a revêtu notre souffrance, "Il s'est fait péché" dira saint Paul, Il a connu le néant de notre mort et l'ensevelissement dans notre terre, dans notre poussière. Et c'est cette humilité du Christ, cette humiliation du Seigneur de gloire comme serviteur qui est la source de l'unité entre nous. Saint Paul l'explique à plusieurs reprises. C'est l'amour du Christ, c'est la communion dans l'Esprit, c'est cette tendresse compatissante du Seigneur dans son humiliation qui est la source unique de notre unité.

Et cette unité, nous aimerions bien la construire nous-mêmes par notre accord par notre amour, par notre estime, par ce qui fait que nous pouvons, tant bien que mal, essayer de vivre ensemble. Tous ces efforts-là ne sont pas vains, mais en tout cas ils sont sujets à beaucoup de déviations, à beaucoup de faiblesses, s'ils ne sont pas eux-mêmes fondés sur les sentiments du Christ, ces sentiments qui l'ont habité tout au long de son séjour sur la terre. Ici saint Paul fait comme une sorte de commentaire à cette parole du Christ : "Aimez-vous les uns les autres comme Moi je vous ai aimés." Les sentiments que vous avez les uns pour les autres, ne les puisez pas d'abord dans votre propre cœur dans vos capacités affectives, car elles sont toujours marquées par votre propre péché.

Mais ces sentiments d'amour, de concorde, de tendresse que vous voulez avoir les uns pour les autres, puisez-les en Moi, dans mon propre cœur, dans l'amour que j'ai pour vous, dans la façon dont je vous aime. Et la façon dont Dieu nous aime, c'est l'incarnation du Christ, c'est sa déchéance, c'est sa souffrance et sa mort. Il n'y a pas d'autre façon. C'est une façon qui n'est pas très glorieuse, et pourtant elle comporte en elle-même tout le poids de la gloire, mais d'une gloire qui, d'abord, a accepté d'être anéantie aux yeux des hommes.

C'est de cette façon-là que nous sommes appelés à aimer les autres. C'est avec ce sentiment-là que nous devons, lentement avec l'aide de la grâce de Dieu, l'appel de l'Esprit Saint, tisser entre nous des sentiments qui soient d'abord ceux du Christ. L'amour chrétien n'est pas horizontal, il ne circule pas de cœur à cœur. Malgré toute sa richesse, il reste très limité. L'amour chrétien que nous avons à vivre vient de Dieu. Et cet amour de Dieu, ce sentiment du Christ, petit à petit doit imprégner notre cœur pour que notre cœur aime selon le cœur du Christ, au rythme du cœur du Christ, dans la perspective du cœur du Christ qui est notre salut, qui est notre Pâque, à travers notre propre mort. Et l'attitude fondamentale, la disposition nécessaire, c'est celle du Christ l'humilité, la petitesse.

Et saint Paul le développe ainsi : ce ne sont pas d'abord des règles de vie morale, c'est d'abord le dévoilement de cet amour de Dieu en nous. "Estimez les autres supérieurs à vous ! ne cherchez pas vos propres intérêts, mais que chacun songe plutôt à ceux des autres !" C'est d'abord le mystère de l'amour de Dieu qui nous est révélé. "Il nous a estimés supérieurs à Lui", non pas dans la nature divine, mais parce que nous étions créés à son image et que nous devions revivre avec Lui comme fils de Dieu. Il n'a pas cherché son propre intérêt. Il n'a pas voulu vivre sur la terre avec sa gloire, mais caché sous la faiblesse et dans le péché. Et Il a songé d'abord aux autres et à notre salut.

C'est cette humilité que nous demanderons aujourd'hui, non pas pour que nous puissions nous rengorger de cette vertu, mais pour que nous ayons cette disposition fondamentale d'aimer les autres et de reconnaître en eux la présence du Christ. Si le Christ a voulu nous manifester son amour dans cette humilité, dans cette humiliation, nous ne pouvons pas faire mieux, puisqu'Il est Lui-même le chemin, la vérité et la vie. Nous le savons bien : "Le disciple n'est jamais au-dessus de Maître," comme Il l'a dit Lui-même.

 

AMEN