MOURIR M'EST UN GAIN

Ph 1, 20-25 ; Mt 12, 1-8

(2 juillet 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

Dans l'obscurité …

L

 

e bref passage de l'épître aux Philippiens que nous venons d'entendre est un des textes de Paul probablement les plus émouvants. Il y a cette alternative très difficile à vivre pour les chrétiens, pour les chrétiens qui veulent profondément être, tout de suite, configurés au mystère du Christ. Il y a d'abord cet ardent désir d'aller vers le Christ saint Paul le dit : "J'ai le désir de m'en aller et d'être avec le Christ."

Il évoque ici sa propre mort, puisqu'il dit auparavant : "Ma vie c'est le Christ et mourir représente pour moi un gain". Mourir représentant un gain, c'est une parole qui heurte nos oreilles d'homme, même peut-être de chrétien, parce que nous ne voyons pas comment une réalité qui est un mal, qui est une conséquence du péché, puisse être un bien. Or, pour Paul, à l'intérieur même du mystère du Christ, il comprend que mourir est un gain, puisque c'est le passage, de toute façon obligé, vers la vision du Christ, vers la communion profonde, totale et éternelle avec Celui qui, un jour, l'a saisi, et avec Celui qu'il veut saisir, pas simplement dans l'obscurité de la foi, mais dans la vision face à face, dans ce bonheur, dans cette gloire, cette gloire qu'il a entrevue, qui lui a déjà ébloui les yeux et bouleversé le cœur, au jour du chemin de Damas. Il y a donc, dans le cœur de Paul, cette très forte volonté qui lui prend l'être tout entier, cette volonté d'aller vers le Christ, de connaître bientôt la mort pour connaître ce qu'il y a au-delà de la mort, sa propre résurrection dans la Pâque de Jésus, Et c'est l'autre partie de l'alternative : "Cependant, j'accepte de demeurer dans la chair, de vivre encore, pour votre bien." Cela c'est ce goût très fort de Paul pour la charité, saint Paul voudrait bien, et c'est son désir personnel, retourner tout de suite au Christ, pour enfin connaître son Seigneur, mais il sent bien qu'il y a là peut-être quelque chose qui friserait l'égoïsme, ou plutôt qui friserait l'indépendance. Paul sait qu'il est attaché à son Seigneur mais qu'il n'est pas maître de sa vie, de sa destinée, des circonstances de sa mort. Et s'il désire ardemment connaître ce Seigneur, il sait qu'il est sous l'obéissance de son Seigneur tous les jours de sa vie, quels que soient les jours de cette vie, quelle que soit sa propre vie. Et cette obéissance qui le place sous le Christ, sous son autorité, Il veut la transformer en charité pour les autres. Il veut continuer, autant que Dieu lui donnera, de faire de sa vie le témoignage de ce qu'il espère, il espère connaître l'amour de Dieu, mais il ne le peut encore car il n'en a pas la décision. Alors, il veut que cet ardent amour de Dieu soit manifesté à travers sa vie pour que d'autres puissent connaître cet amour de Dieu, dès aujourd'hui.

Comme chrétiens, nous sommes inscrits très profondément, et parfois douloureusement, dans cette alternative. D'un côté, si notre expérience chrétienne est vraie et profonde, nous n'avons, c'est vrai, qu'un désir : c'est de connaître totalement, c'est de rejoindre définitivement. Celui qu'on aime pour que la communion qui est inscrite dans notre propre cœur, dans notre propre chair puisse se réaliser, puisse être parachevée dans la vie éternelle. Et d'un autre côté, nous sommes toujours sur cette terre et nous n'avons aucune raison ni aucun droit de la quitter. Et c'est cela qui est le drame de notre vie. Nous sommes sur la crête et nous aimerions peut-être parfois tomber, nous laisser glisser du côté de la lumière. Et cependant nous sommes toujours aussi du côté de l'ombre. Et nous serons toujours ainsi car le Christ est mort sur la croix, c'est-à-dire entre le ciel et la terre, Et nous autres, chrétiens, nous serons toujours pendant notre vie terrestre, suspendus entre le ciel et la terre, élevant nos mains vers le ciel pour recevoir de Dieu son amour et sa présence, et pourtant, encore plantés, encore enracinés dans cette terre de souffrance, de difficultés qui a aussi ses joies et ses espérances. En tant que chrétiens, nous sommes suspendus entre le visible et l'invisible, entre le ciel et la terre. Il ne s'agit pas d'abandonner l'un pour vouloir immédiatement trouver l'autre. Mais il faut vivre sur cette terre en passager, en pèlerin. Et c'est difficile pour nous aujourd'hui de vivre de façon provisoire dans un monde qui ne veut que s'installer. Et le monde c'est cela. Le monde c'est de vouloir se fixer sur cette terre, c'est de vouloir aménager, construire son propre bonheur et l'achèvement de toutes nos forces de communion sur cette terre. Non pas forcément de façon mauvaise, mais en tout cas de façon limitée. Notre drame c'est de vouloir que demeurent des choses qui ne sont que provisoires.

Demandons que les biens du ciel que nous allons recevoir et qui réalisent déjà notre désir de communion avec Dieu nous fassent vivre dans ce monde en passagers, en pèlerins. Non pas comme des gens dégoûtés du monde, non pas avec le pessimisme de ce monde, non pas en disant que puisque ce monde est passager, il est mauvais. Pas du tout. Une route n'est pas mauvaise, pourtant elle n'existe que pour passer, que pour laisser passer, mais il faut qu'il y ait la route. Ce monde, cette terre qui nous ont été donnés gratuitement par Dieu, c'est notre route vers le ciel. Alors il ne faut pas la mépriser, mais il ne faut pas s'y arrêter. Il faut simplement y marcher.

Que l'apôtre Paul ouvre dans notre cœur cet ardent désir de voir le Christ et ce réalisme de vivre aujourd'hui dans ce monde mais avec ce souci, cette charité de manifester aux autres cette espérance que nous avons dans le cœur. Et qu'il nous donne la force de vivre cette ambivalence qui est parfois une crucifixion, qui est toujours, de toute façon, une contradiction à vivre.

 

AMEN