LA SCIENCE ET LE TACT AFFINE

Ph. 1, 9-11 ; Mc 6, 14-29
Mardi 17 Mai 2016 - 7ème semaine du temps ordinaire
Homélie du frère Daniel Bourgeois

 

 

 

Frères et Sœurs, nous pouvons continuer cette lecture de l’épître aux Philippiens dont je vous ai présenté le contexte global hier à la messe de midi à propos des premiers versets. C’est une épître heureuse, chaleureuse, parce que Paul a vraiment réussi son évangélisation de la ville de Philippe. C’est devenu une communauté modèle et il écrit aux Philippiens simplement pour les féliciter. On a souvent hésité pour savoir à quel moment Paul avait écrit cette lettre où il parle du fait qu’il est prisonnier. Il n’est pas encore prisonnier à Césarée ou à Rome, ça serait trop loin pour une correspondance aussi soutenue, mais il est vraisemblablement emprisonné à Ephèse. C’est à ce propos qu’il dit qu’il a été livré aux bêtes. Ça n’a rien à voir avec le fait d’être l’objet du divertissement des populations dans les jeux du cirque. Les bêtes sont la soldatesque romaine qui avait dû le maltraiter au moment d’une émeute.


 

Bref, Paul parle à ces Philippiens avec beaucoup d’humanité et de compréhension, et le petit passage que nous venons d’entendre tout à l’heure est très révélateur. Tout d’abord d’une chose qui peut-être est inattendue aujourd’hui dans le style épistolaire : Paul dit qu’il prie, dans l’épître même, au moment où il écrit l’épître. D’ailleurs, je vous signale que ce n’est pas Paul qui écrivait parce qu’écrire est un travail de la main, donc un travail d’esclave. Paul, comme tout citoyen libre, dictait ses textes et ne les écrivait pas lui-même. Et pendant la dictée de la lettre, tout à coup il prie pour les Philippiens. Et il fait transcrire la prière qu’il forme pour eux.


 

Elle est très révélatrice. Ce n’est pas très souvent que nous avons une prière spontanée de saint Paul. La plupart du temps, il se fâche. Contre les Corinthiens, les Galates etc, il les traite d’idiots. Là, c’est vraiment une prière, et il dit une chose très inattendue que l’on devrait garder comme un trésor précieux. Il leur dit que leur charité se change en science et en tact affiné. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de gens qui transforment ou développent à partir de la charité une science et un tact affiné. La plupart du temps, on croit que ça n’a pas de rapport. Mais précisément, pour Paul, ça a un rapport fondamental. Parce que la charité, c’est le dynamisme de l’Esprit Saint. C’est le dynamisme de la vie et de la grâce. Aussi bien dans son cœur à lui que dans le cœur des Philippiens. Donc, c’est l’énergie de l’Esprit Saint à l’état natif, à l’état de jaillissement. Mais pour que cette charité trouve sa plénitude comme il le dit après, il faut que ça passe par la science et le tact affiné.

 

 

Que faut-il entendre par la science et le tact affiné ? La science, c’est évidemment les données fondamentales de la connaissance du mystère, c’est la connaissance de la foi. Et la science de ce point de vue là, est objective, elle est ce qui a été annoncé par Paul et ce que croient les Philippiens. Elle est la connaissance du mystère de Dieu, du mystère du Salut tel qu’ils l’ont reçue et tel qu’ils ont commencé à l’intégrer. Nous appellerions ça aujourd’hui la dogmatique, les données fondamentales de notre connaissance de Dieu.

 

 

Mais précisément, il ajoute le tact affiné. Ici, le tact ne désigne pas simplement les bonnes manières ou la politesse, mais ce qui sera dans la littérature ultérieure assimilé à la prudence. Quand on a la charité, c’est déjà quelque chose. Quand on la science, c’est mieux. Mais il faut le tact affiné parce que le tact, on le sait très bien dans l’image courante que l’on utilise pour désigner cette qualité de l’esprit et du cœur, c’est la qualité qui permet sur la base des connaissances qu’on a, d’ajuster exactement notre comportement en fonction des personnes et des circonstances. On appellera donc ça la prudence. La prudence n’est pas cette espèce de vertu timorée qui consiste à ne pas s’engager ou à ne rien faire, comme pour être tranquille et ne pas avoir d’ennui. C’est au contraire le fait de pousser jusqu’au bout, avec la plus grande finesse et la plus grande adaptation, ce que l’on doit faire et que l’on a compris à partir de la connaissance du mystère de Dieu. Ça, c’est vraiment de la grande morale chrétienne.

 

 

La morale chrétienne n’est pas l’application brute et bête des principes. Hélas, la plupart du temps, c’est comme ça qu’on a expliqué les choses. Mais avec la science, il faut le tact affiné. C’est-à-dire que tout ce que nous savons par la foi, tout ce que nous connaissons par l’évangile, par la parole de Dieu, par la révélation, il faut que ça passe aussi par le tact affiné qui fait que nous savons exactement comment l’appliquer dans la situation où nous sommes. On a appelé ça aussi la prudence ou le jugement prudentiel. Ca veut dire que jamais dans un acte que nous allons poser, nous ne sommes dispensés de réfléchir personnellement sur la manière dont il faut nous adapter à la situation. C’est sans doute la vertu la plus difficile à acquérir, car elle n’est pas directement inspirée par Dieu. C’est à nous de savoir, en fonction de la situation dans laquelle nous sommes comment il faut faire. Et donc, c’est quelque chose de très grand. Paul explique bien à la fin que quand on a la science et le tact affiné, l’on voit alors exactement comment il faut faire pour atteindre le but qui est la plénitude de la vie et de la relation avec Dieu, c’est-à-dire la fonction même de la grâce en nous.

 

 

Alors frères et sœurs, nous pouvons prier, non seulement pour avoir la science. Ca, en général, ça ne coûte pas cher et c’est relativement facile à acquérir. Par contre, le tact affiné ne s’acquiert jamais définitivement. C’est sans cesse à remettre en chantier en fonction des circonstances. Et Dieu sait qu’aujourd’hui, c’est plus nécessaire que jamais.