L'ESPOIR DE PAUL

Ph. 1, 2-8 ; Mc 6, 7-13
Lundi 16 Mai 2016 - 7ème semaine du temps ordinaire
Homélie du frère Daniel Bourgeois

 

 

 

Frères et Sœurs, nous venons de commencer ce matin ce qu’on appelle la lecture courante, c’est-à-dire suivie, de l’épître de Paul aux Philippiens. Dans l’Eglise, depuis les temps les plus anciens, contrairement à ce qui s’est passé par la suite, on ne morcelait pas l’écriture en petites unités choisies tantôt chez saint Jean, tantôt chez saint Paul, tantôt dans Job etc. Quand il n’y avait pas de fête liturgique importante, on faisait la lecture courante. Les fidèles qui venaient à l’eucharistie comme vous aujourd’hui, suivaient les lectures de jour en jour, parfois tous les deux jours, ça dépendait du rythme car le rythme quotidien de l’eucharistie s’est imposé fort tard. La lecture était donc une sorte de catéchèse (et c’est un peu ce que nous essayons de faire), si bien qu’au bout de quelques années, on avait eu une sorte de commentaire presque complet de l’Ecriture.

 

 

La parole de Dieu et la Bible ont ainsi été commentées depuis les origines par les pères de l’Eglise et les grandes autorités du deuxième au cinquième siècle. Ces commentaires sont, si je puis dire, des homélies rassemblées bout à bout. Aujourd’hui avec internet, on publie ça au jour le jour, mais à cette époque là, il y avait une sorte de petit secrétariat dans tous les grands évêchés d’Alexandrie, d’Antioche, de Byzance, de Rome etc, où des gens copiaient les homélies. L’évêque les corrigeait, et cela donnait des éditions extraordinaires comme l’auront remarqué ceux d’entre vous qui viennent à vigiles. On avait ainsi le commentaire de l’évangile selon saint Jean par saint Augustin, qui est un des grands monuments de la littérature de commentaires exégétiques, qui est à proprement parler fantastique. Je vous signale d’ailleurs que, même si vous trouvez parfois mes sermons un peu longs, ceux de saint Augustin duraient trois quarts d’heure, et qu’à cette époque, il fallait être debout car on ne célébrait jamais le culte assis. Ce sont les protestants qui ont introduit les chaises dans les églises, et c’est extrêmement tardif. Ce que nous essayons de faire ici ensemble, c’est de découvrir la parole de Dieu au fil des jours et au fil du texte.

 

 

Aujourd’hui c’est une belle occasion puisqu’on commence cette lettre aux Philippiens. Comme j’ai fait une longue introduction (je ne vous tiendrai pas trois quarts d’heure), je vous propose simplement de la situer rapidement. La ville de Philippe a été édifiée sous le principat du père d’Alexandre, au début des années 300 avant JC, vers les années 350 / 400. Cette ville, d’une relative importance administrative et commerciale, avait connu une certaine prospérité. Elle se situait au Nord de la Mer Egée, dans la Thessalie actuelle, non loin de la Macédoine et légèrement à l’intérieur des terres. En fait, quand les Romains ont conquis la Grèce au début du IIIe siècle, la ville a été détruite. Philippe (elle avait gardé ce nom) était ce qu’on appelle une ville moderne et avait été rebâtie. On peut encore en visiter quelques ruines aujourd’hui. Ça a moins de panache, mais c’était une ville de colonie romaine. Ca veut dire en gros que des gens qui avaient servi dans l’armée recevaient après une dizaine ou une quinzaine d’années de service un petit lopin de terre à cultiver et éventuellement la possibilité de s’installer dans une maison de la ville. On constituait ainsi des villes à population un peu artificielle.

 

Pourquoi y a-t-il une lettre aux Philippiens ? Parce que Paul avait compris que ces villes de gens un peu déracinés étaient peut-être plus sensibles et plus réceptives à l’annonce de l’évangile. Thessalonique, Philippe, Corinthe étaient des villes jeunes qui ne se targuaient pas comme Athènes d’avoir des écoles philosophiques etc. Leur population était constituée du tout venant, de tout le monde, et finalement par une population assez mélangée. Ca a été un des terrains privilégiés de l’accueil de l’évangile. Saint Paul a écrit cette épître aux Philippiens assez tard sans doute parce qu’il a été à un moment donné prisonnier à Éphèse. C’est pour ça qu’il y a une allusion Je suis livré aux bêtes. Il n’a pas été livré aux jeux du cirque pour se faire manger par les lions, mais les bêtes désignent sans doute des ennemis qui avaient réussi à monter une magouille pour le faire emprisonner. A ce moment-là, il a des nouvelles des Philippiens et c’est très rare chez saint Paul, c’est une épître d’un optimisme absolu.

 

 

C’est très consolant de recommencer le temps ordinaire avec l’épître aux Philippiens. Car la plupart du temps, saint Paul vitupère, dit aux Corinthiens qu’ils ne savent pas ce qu’est l’Église, ce qu’est l’eucharistie, qu’ils se comportent mal, que les foyers connaissent la panique etc.. Ce sont toujours des algarades invraisemblables. Chez les Romains, c’est un cours de théologie de très haut niveau et à certains moments, on sent qu’on décroche, mais au moins pour les Philippiens, c’est un entretien cordial, c’est vraiment le genre épistolaire antique. Dans l’Antiquité, quand on écrivait des lettres, c’était pour donner des nouvelles très simplement. Peut-être de temps en temps, on demandait une faveur, une grâce, mais c’était généralement pour entretenir de bonnes relations.

 

 

Chez saint Paul, il est très important de comprendre ça, les lettres sont toujours des écrits de circonstances. C’est pour ça que les écrits de saint Paul sont si difficiles à interpréter, car il n’y a pas simplement ce qui est écrit noir sur blanc. Il faut se demander à qui il écrivait, pour quelle raison et pour quel problème. Pour les Philippiens, c’est relativement simple, il écrit parce que tout va bien. Mais la manière dont tout va bien est que ça va bien pour les Philippiens mais pas vraiment pour saint Paul qui est sans doute prisonnier, dans les chaînes. Ce qui est magnifique, et je crois que c’est le premier trait de l’optimisme de cette lettre aux Philippiens, c’est que saint Paul dit Voilà, je suis dans une passe difficile, mais je sais que vous, comme communauté, vous continuez à travailler à l’évangélisation telle que je l’ai commencée. Autrement dit, pour Paul, la grandeur et la beauté de la communauté de Philippe qu’il aimait tant, c’était d’avoir compris exactement l’esprit d’annonce apostolique de l’évangile qu’il leur avait insufflé et qu’eux continuaient dans la région.


 

Paul, contrairement à ce que l’on pense, n’a pas fait une évangélisation improvisée. Il a compris très vite, avant même de se convertir, comment fonctionnait le système de la population dans l’empire romain. Il y avait des métropoles (un peu plus intelligentes que celle qu’on avait fondée à Marseille) qui rayonnaient ensuite en étoile sur des villes de moindre importance. Et saint Paul a toujours visé les métropoles. Il s’est dit que c’est en se glissant, en se coulant dans le modèle de la hiérarchie des liens entre les cités que l’on allait pouvoir assurer la meilleure diffusion de l’évangile. Il est donc allé à Philippe à cause de la population un peu disparate, mais aussi à cause du fait qu’étant une sorte de chef de district, un chef-lieu de région, Philippe avait continué le travail de l’annonce de l’évangile.


 

Je crois que c’est très beau et très riche du point de vue spirituel. Car ça veut dire que pour Paul qui avait déjà évangélisé pratiquement la moitié du bassin méditerranéen, (sauf le Sud, il n’est sans doute pas allé sur la côte Sud de la Méditerranée), mais pour lui qui avait déjà beaucoup travaillé dans ce domaine, la consolation vient de ce que le travail continuait, même lorsqu’il est dans les souffrances d’un emprisonnement sans doute à Éphèse. Je pense que c’est un très beau regard sur l’Eglise. Le regard sur l’Eglise n’est pas simplement de regarder si ça va ici, c’est de regarder partout comment ça va. Et de savoir que même si à certains moments, telles églises, même parfois sur de vastes territoires, traversent des crises et des difficultés, il y  a d’autres lieux, d’autres églises où l’évangélisation et la transmission du salut continuent. Aujourd’hui, l’Eglise européenne n’est pas toujours très flambante, mais ça n’empêche qu’il faut avoir le réflexe que Paul a vis-à-vis des Philippiens.


 

Que la lecture de cette épître nous aide à avoir un regard plus neuf, plus transparent et plus accueillant sur la situation de l’Eglise aujourd’hui. Il est nécessaire qu’il y ait des moments où ça va et d’autres où ça ne va pas, et pas toujours au même endroit. Alors frères et sœurs, demandons à Paul qu’il purifie notre regard sur l’Eglise aujourd'hui et qu’il nous donne la même confiance et le même optimise que ceux dont il témoigne dans le début de son épître aux Philippiens.