VIE PRIVÉE ET VIE PUBLIQUE

Ep 6, 1-9 ; Mt 18, 1-10

(2 septembre 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

 

rères et sœurs, nous arrivons vers la fin de cette lettre aux Éphésiens qui paraît bien étrange puisqu'elle commence par de magnifiques considérations sur le plan éternel de Dieu, sa sagesse, sa providence qui a prévu la destinée de l'humanité pour être récapitulée dans son Fils. Elle semble se terminer dans de modestes et humbles conseils de la vie privée et domestique ce qui à vrai dire dans l'Antiquité n'avait pas un intérêt fou. Pourquoi donc à la fin de l'épître aux Éphésiens Paul, qui a présenté tout le dessein de Dieu et toute la profondeur, la hauteur, la largeur, de ce dessein, pourquoi en vient-il à des choses si simples ? Hier, nous voyions le problème de la morale conjugale et sexuelle entre le mari et la femme, et aujourd'hui, nous voyons deux autres domaines de la vie privée : le problème des parents avec les enfants, et des maîtres avec les esclaves.

Et ce qu'il faut comprendre c'est que dans le monde antique auquel s'adresse Paul, la Grèce, Rome, etc … il y a deux registres absolument étanches l'un à l'autre : le registre public et politique, et le registre privé, domestique. On ne peut pas mélanger les deux. Ce qui se passe dans la maison, ne sort pas de la maison. Ce qui se passe dans la vie publique et politique a très peu de conséquences dans la vie privée. C'est pourquoi nous, les latins, à la différence des peuples germaniques, nous considérons encore aujourd'hui (il y a des exemples célèbres), que les situations de vie privée des hommes publics n'ont rien à voir avec leurs responsabilités politiques. C'est le fameux "et alors" de François Mitterrand à qui l'on demandait s'il avait une fille hors mariage.

Dans le monde antique et encore d'une certaine manière dans le monde d'aujourd'hui (mais ce n'est pas comme cela aux États-Unis), on considère que la vie privée est un domaine absolument privé. Le maître fait ce qu'il veut avec sa femme, ses enfants et avec ses esclaves. Il a pratiquement droit de vie et de mort sur les enfants, il les accepte ou il les refuse au bout d'un certain temps, et il a certainement droit de vie et de mort sur ses esclaves. Quant aux droits sur la femme, ce n'était pas tout à fait la parité vers laquelle nous tendons aujourd'hui.

Que dit saint Paul ? Il dit deux choses très importantes. Déjà il le disait hier à propos de l'homme et de la femme : désormais la relation est réciproque. Il n'y a plus l'homme comme maître de la femme, il y a la réciprocité du mari et de la femme. Il n'y a plus les parents comme exerçant seuls une autorité sur les enfants, mais il y a une réciprocité d'égard et de respect pour les enfants. Paul dit que la relation dans la vie privée implique toujours réciprocité.

La deuxième chose, c'est que pour les esclaves, là aussi il y a réciprocité. C'est pratiquement un des premiers textes dans lesquels on a une admonestation de Paul sur le comportement vis-à-vis des esclaves : "Vous les maîtres, agissez à leur égard en laissant de côté les menaces, et dites-vous que pour eux comme pour vous, la Maître est dans les cieux". Ici, il y a quand même un bouleversement assez radical : la responsabilité du maître vis-à-vis de l'esclave n'est pas à sens unique. Quand Paul dit que les maîtres ont un seul Maître dans les cieux, il veut dire que la régulation de la relation entre maîtres et esclaves n'est plus à la hauteur horizontale de la vie privée et domestique, mais qu'elle est régulée d'en-haut.

Je pense que ces textes-là dont on ne mesure pas toujours la portée sont précisément les textes qui ont complètement changé notre manière de voir. Jusqu'au christianisme, la vie privée d'une famille ne regarde pratiquement personne. A partir du christianisme, même s'il ne s'est pas d'abord attaqué au changement des institutions de la vie privée, il a dit que dans la vie privée, il y avait une régulation extérieure et transcendante : la présence de Dieu. Et cela change tout. A partir de là apparaît ce qu'on appellera le domaine social qui n'est ni la vie privée, ni la vie politique. Le domaine social c'est le fait que les rapports privés à certains moments ont une dimension publique. Le domaine social, c'est de pouvoir dire que désormais n'importe quel maître, patron, chefs d'entreprise, etc … ne peut pas réguler la vie de ses employés et de ceux qui travaillent pour lui à son gré. C'est précisément un contrat et une réciprocité. Si aujourd'hui nos sociétés sont tellement préoccupées du domaine social c'est à cause de textes comme celui-là.

Ces textes-là ne sont pas anodins. C'est la première fois que Paul fait apparaître que la vie privée n'est pas l'arbitraire et la volonté seule du maître sur un autre. La réciprocité et la régulation extérieure, ici dans le cas précis, Dieu comme maître, et Dieu comme Père, et Dieu comme Époux de l'Église, tout cela, ce sont les nouveaux principes qui régissent la vie apparemment considérée jusqu'alors comme privée.

Frères et sœurs, je crois que cela nous donne à réfléchir à nous aussi aujourd'hui, et si les chrétiens ont été une sorte de locomotive dans la perception de ce qu'était la vie sociale, nous devons continuer à être particulièrement attentifs à cela. Aujourd'hui, il y a un certain nombre d'acquis. Mais tout n'est pas encore acquis et notamment cet approfondissement dans la relation et la réciprocité n'est pas toujours acquis. Ce n'est pas la peine de donner trop d'exemples, mais cela saute aux yeux. Un des aspects de notre vie chrétienne c'est de savoir à la fois respecter et témoigner de la dimension de la vie privée domestique, comme quelque chose qui engage fondamentalement la destinée de l'homme et la réciprocité de chacun dans son devoir et dans son droit avec autrui.

 

AMEN